C.G. JUNG

Rêve, Alchimie, Homéopathie, Poésie

L’horloge du monde

Comment la vision de l’Horloge du Monde du prix Nobel Wolfgang Pauli montre que l’intellect et la Nature peuvent arriver Ă  se rĂ©unir dans une forme d’harmonieuse TotalitĂ©.

La Nature et l’alchimie

Nous avons vu, dans le texte La quadrature du cercle, que le ternaire traduit l’origine de l’acte créateur. Le quaternaire symbolise le résultat, le monde créé c’est à dire, pour les alchimistes, la Nature et ses manifestations objectives.

Pensons aux cycles révolutifs des quatre saisons, aux points cardinaux, aux âges de la vie, au chaud, froid, sec, humide, à la quaternité des éléments,  Terre, Eau, Air, Feu.

La Nature est à la fois le sujet essentiel et le modèle de l’art Alchimique et, si l’on en croit Paracelse, c’est Dieu Lui-même qui le veut ainsi :

“Dieu ne veut pas que l’homme soit oisif, qu’il se repose, qu’il se saoule, qu’il se livre Ă  la dĂ©bauche, mais il veut que tous les jours de sa vie il s’efforce de scruter les secrets de la Nature dans l’ensemble des merveilles qu’en elle Dieu a crĂ©Ă©es” (…)Dieu a crĂ©Ă© le microcosme pour qu’il manifeste tous les mystères de la Nature afin que devienne visible ce qui est invisible”. 1

Ce microcosme, c’est l’homme, en particulier l’alchimiste, parce que sa tâche consiste à donner forme aux secrets enfouis à l’intérieur de la matière. 

Cette nature naturĂ©e, comme l’aurait dit Spinoza, est symbolisĂ©e par la quaternitĂ©. TĂ©moin les quatre degrĂ©s du processus alchimique et les quatre couleurs qui les caractĂ©risent. Ajoutons les quatre feux ou rĂ©gimes nĂ©cessaires Ă  l’oeuvre naturelle.  Les quatre rĂ©gimes sont reprĂ©sentĂ©s par quatre sphères ou cercles, dont M. MaĂŻer nous dit dans l‘Atalante fugitive, p.160 en commentaire de l’illustration de notre page :

“Ces quatre feux sont enfermĂ©s dans des sphères ou cercles, c’est Ă  dire que chacun a son propre centre duquel ou vers lequel tend son mouvement, et cependant on les observe reliĂ©s en partie par la nature et en partie par l’art, de telle sorte que l’un sans l’autre ne fait que peu de choses ou rien, et qu’en outre l’action de l’un est passion de l’autre et inversement.”

Le sept aide à la résolution du problème de la féminité diabolique

Le schĂ©ma archĂ©typal qui reliait les alchimistes Ă  la Nature, les poussait vers une symbolique de la quaternitĂ© et leur foi chrĂ©tienne vers la trinitĂ©. Ceci explique une certaine instabilitĂ© entre le trois et le quatre. Dans l’axiome de Marie la ProphĂ©tesse, nous dit Jung, “la quaternitĂ© est voilĂ©e et indistincte”.

Chez certains alchimistes chrĂ©tiens un des degrĂ©s de l’Oeuvre disparaissait. Il arrivait aussi que l’un des quatre Ă©lĂ©ments Ă©lĂ©ments, la terre ou le feu, se trouve mis Ă  part, alors que les trois autres Ă©taient rĂ©unis.

Ceci montre, à la fois, une indécision et une tension.  Les alchimistes semblent avoir résolu le problème inconsciemment, en liant les deux nombres dans le sept, nombre à l’origine de nombreux symboles, images et mythes.

Les alchimistes philosophaient sur la Nature et ses merveilles mais ils travaillaient aussi dans leur laboratoire à partir de matériaux réels.

Ils observaient le résultat des expériences et, même si leur esprit vagabondait et s’ils hallucinaient quelque peu, ils étaient très proches de leur matériau.

Le septénaire permet  aux alchimistes de résoudre la confrontation entre le spirituel supérieur et la Nature que l’Église considère comme inférieure.

Ce sept inclut la part féminine et diabolique.

Ceci, sur le plan onirique, se retrouve dans l’attitude du père, représentant la tradition patriarcale et religieuse dominante quand, au rêve 13 de la série des rêves initiaux, il s’écrie, inquiet : C’est le septième !

Voir les rêves de la série du rêveur

Au rêve 15, le Rêveur est renié par son père et cette séparation a les plus heureux effets puisque, au rêve suivant, apparaît la possibilité de l’unité avec le sept : Un as de trèfle.  A côté apparaît un sept.

Le discours du rêve avait déjà, par ces rêves initiaux, montré le chemin vers une possibilité de résolution du conflit entre le trois et le quatre qui, sous des formes différentes, mais avec les mêmes racines que celles de la symbolique alchimique, continuera à se manifester dans les songes du Rêveur.

La vision de l’ Horloge du Monde

RĂŞve no 59, la vision de l’Horloge du Monde : l'afficher

Ce que Jung appelle aussi la grande vision est l’aboutissement de la sĂ©rie qu’il propose dans Psychologie et alchimie. Elle paraĂ®t, au premier abord, très Ă©loignĂ©e de la symbolique alchimique.

Pourtant, en tenant compte de l’évolution du symbole vivant, et de la personnalité du Rêveur, elle comporte un élément de convergence tout à fait essentiel. Il s’agit de la présence, commune aux Rêveur et aux alchimistes, de problèmes au sujet du ternaire et du quaternaire.

Le Rêveur n’échappait pas aux préoccupations relatives à la part féminine et obscure de la totalité. Il faillit même être déstabilisé par la présence très forte d’une quaternité représentée par le 32 en tant que 4 X 8, les quatre couleurs, les quatre petits hommes. Cependant, le rythme créateur symbolisé par trois pulsations, est ternaire. Cette conjonction montre que le Rêveur a tenté et réussi, pour un instant, la recherche de symétrie annoncée au rêve 26 :

“La gauche est le reflet de la droite. Chaque fois que je la sens ainsi comme un reflet, je me sens en accord avec moi-mĂŞme.”

La symbolique ne peut s’exprimer, chez ce Rêveur scientifique, que dans un cadre très structuré.

Le trois du mandala final représente l’aboutissement de l’élaboration, au cours de la série de rêves, d’un axe de symétrie, au niveau d’une pensée binaire dont la fonction de discrimination est à tendance unilatérale, c’est à dire dissymétrique. L’axe de symétrie de la bipolarité passerait alors par le Soi, comme d’ailleurs tous les éléments de ce que Jung considère comme un mandala abouti.

Le quatre revenant au un dans une sorte de circularitĂ©, semblable Ă  celle de l’axiome de Marie, en serait la manifestation dans la Nature.

La prĂ©sence du quatrième Ă©lĂ©ment, qui permet de se reprĂ©senter la rĂ©alitĂ© finie, contribuerai alors Ă  la possibilitĂ© d’inclure le sujet connaissant, et tout ce qui l’affecte, au sein d’une harmonie acceptant enfin l’homme comme matière biologique.  Dans cette perspective, l‘harmonie  ne serait pas seulement celle de structures intellectuelles.

La symétrie intérieure

Essayons de comprendre la description que le Rêveur donne de sa vision. Dans les pas de Jung et des alchimistes, on peut supposer qu’il se produisit une coopération entre l’inconscient et une conscience qui trouva son équilibre dans une construction reflétant, pour un moment, une profonde symétrie intérieure entre ce qui est censé appartenir à la matière, réputée féminine, et à la psyché, réputée masculine.

Cela sous-entend d’avoir acceptĂ© de laisser advenir Ă  la conscience des reprĂ©sentants de l’Autre, de ce qui est inattendu et Ă©tranger Ă  la pensĂ©e.  Cela suppose aussi qu’il a su intĂ©grer cette Ă©trangetĂ© Ă  son propre univers, en respectant les justes proportions. Il est donc naturel que le RĂŞveur Ă©prouve une impression d’harmonie.

Pour un instant, grâce Ă  l’imagination (imaginatio) qui a certainement Ă©tĂ© prĂ©cĂ©dĂ©e de nombreuses mĂ©ditations sur la materia prima que reprĂ©sentait son matĂ©riau onirique, le RĂŞveur a accompli l’unio mentalis dĂ©crite par GĂ©rard Dorn. Il a su, comme le disait Jung, “distinguer de façon approximative sa totalitĂ© paradoxale”.

L’apparence abstraite du mandala final nous semble découler du fait que la participation, consentie par la conscience, de ce scientifique rationnel à une vision élaborée à partir d’éléments inconscients, re-présentés d’une manière semblable à celle de la symbolique alchimique, éléments probablement mal compris et mal reçus par le conscient, a induit une sorte de mise en ordre salvatrice parmi ce foisonnement d’images étranges.

Il fallait au Rêveur trouver un juste milieu entre deux nécessités.

D’une part, celle imposée par son inconscient de réunir les opposés, le trois masculin et le quatre féminin, pour parvenir à sa totalité psychique.

D’autre part, celle de produire une symĂ©trie intĂ©rieure, compensant l’intellectualisme de sa recherche scientifique qui lui a valu le prix Nobel (il s’agissait de Wolfgang Pauli). N’oublions pas qu’il s’agissait de trouver une  structure unificatrice entre les particules Ă©lĂ©mentaires. La symbolique alchimique lui Ă©tant Ă©trangère, son impression de grande harmonie serait alors due, en partie, Ă  la satisfaction consciente d’avoir terminĂ© un puzzle difficile, reprĂ©sentation d’une symĂ©trie satisfaisante.

Et pourtant …

On pourrait s’arrĂŞter Ă  cette interprĂ©tation, valable Ă  un certain niveau, mais le discours de l’inconscient n’est pas univoque. Il est difficile d’oublier, sans remords, l’abondance de rĂ©surgences alchimiques dont Jung donne de multiples exemples tout au long de la sĂ©rie. Son argumentation est  tellement fournie, qu’il encourt le risque de se voir reprocher un excès d’amplifications …

Nous avons désiré appuyer les arguments de Jung sur une base plus facilement utilisable pour le chercheur non spécialiste et notre attention a été attirée par un fait incontestable que chacun peut vérifier en regardant attentivement les reproductions des illustrations de traités alchimiques, dont Jung lui-même présente de nombreuses reproductions dans Psychologie et Alchimie.

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PubliĂ© initialement dans le cadre d’une thèse cette page a Ă©tĂ© adaptĂ©e par Ariaga (Ariane Callot), son auteure.
Les ouvrages cités sont référencés à la page bibliographie.

Note :

  1. Édition Sudhoff, XII, 59.Texte in Paracelse de Lucien Braun.