C.G. JUNG

Rêve, Alchimie, Homéopathie, Poésie

Les inconscients

A partir de l’inconscient de Freud, les diffĂ©rents niveaux de l’inconscient vus par Jung.

regard des inconscients

L’inconscient est un terme qui recouvre une expĂ©rience très ancienne de l’humanitĂ©.

L’homme se trouve devant des forces inconnues, se manifestant sous la forme de représentations étranges. Il a l’impression que ce n’est pas lui qui en est l’auteur et  la puissance avec laquelle elles peuvent le diriger lui fait peur. Autrefois, ces forces se nommaient divinités, démons ou esprits. Jung, par l’intermédiaire de rêves et de visions, a fait très jeune l’expérience de ces créations échappant au Moi.

Sur le plan théorique la notion d’inconscient était déjà établie avant qu’il ne s’en  empare. Ses prédécesseurs furent (1) C.G. Carus, les penseurs du romantisme allemand, Edouard Von Hartmann, Bergson, et surtout Freud qui la lui transmit comme “un héritage déjà vénérable” dont il allait faire un usage quelque peu iconoclaste.

Jung n’allait pas se contenter d’utiliser ce terme (2), désignant ce qui se situait dans le premier sous-sol du conscient. Il voulait creuser beaucoup plus profond et montrer des niveaux, à partir desquels s’exerçait une force générant des réseaux de relations,  plus ou moins descriptibles selon leurs possibilités de représentation au Moi conscient.

FREUD, dans la première Topique , avait abordé la question des structures de l’inconscient.

Il distingue un préconscient, contenant des éléments à la frange de la conscience et pouvant aisément redevenir conscient, et un inconscient, se composant de matériaux non accessibles dans des circonstances ordinaires. Ces matériaux sont susceptibles d’émerger à la conscience dans des états particuliers tels que le rêve, l’hypnose ou l’analyse. Les éléments de cet inconscient sont des contenus du conscient, tombés au dessous du seuil de la conscience, à cause de l’oubli intentionnel d’un contexte pénible que Freud appelle le refoulement. Cet inconscient n’est donc que du conscient rejeté, et comme ces éléments indésirables concernent le plus souvent la petite enfance on pourrait dire qu’il s’agit de l’enfant qui survit secrètement en nous.

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JUNG va conserver l’inconscient freudien mais aussi y ajouter, ce qui sera sa contribution la plus originale à l’exploration de la psyché, un inconscient collectif lui-même composé de plusieurs stratifications.

Le domaine de l’’inconscient est illimité et la séparation en niveaux artificielle mais il s’agit simplement de proposer des repères.

Ces repères sont l’inconscient personnel, puis l’inconscient collectif dont, selon le degré de différenciation,  les couches sont familiales ou tribales puis historiques. L’abysse de l’irreprésentable où disparaît la frontière matière psyché est qualifié de “psychoïde”.

L’inconscient personnel que décrit Jung dans Les Racines de la conscience n’est pas éloigné de l’inconscient freudien mais plus flou  parce qu’il est en relation avec des strates irreprésentables :

”Cet inconscient ainsi défini décrit un état de fait extraordinairement flou : Tout ce que je sais, mais à quoi je ne pense pas momentanément  ; tout ce dont je fus conscient autrefois mais qui est momentanément oublié ; tout ce qui est perçu par mes sens mais à quoi mon conscient ne fait pas attention  ; tout ce que je sens, pense, me rappelle, veux et fais sans dessein et sans attention, c’est à dire inconsciemment ; tout ce qui est futur, qui se prépare en moi et ne viendra que plus tard à la conscience  ; tout cela est contenu de l’inconscient. Ces contenus sont tous plus ou moins susceptibles de conscience ou furent du moins conscients autrefois et peuvent le redevenir d’un moment à l’autre.” (3)

Nous dirons que ces contenus dont parle Jung peuvent se RE-présenter à la conscience et être reconnus et qu’il y a une relation entre ce lieu de l’inconscient collectif et le cercle cognitif à l’intérieur duquel évolue l’individu.

Cet inconscient, dont nous soulignons l’absence de délimitation, est l’habitat des complexes.

Jung n’aime pas beaucoup imposer à sa pensée les limites des définitions et dans L’homme à la découverte de son âme (4) il prétend avoir supposé tacitement que tout le monde connaît le sens de ce terme passé dans la langue courante et que tout le monde sait que l’on “a” des complexes, mais, ajoute t-il,

“que des complexes peuvent “nous avoir” est une connaissance qui pour être moins répandue, n’en a que plus d’importance théorique”.

Un complexe peut se montrer tout à fait asservissant et destructeur de la volonté. Quiconque,

“se trouve sous l’emprise d’un complexe prédominant assimile, comprend et conçoit les données nouvelles qui surgissent dans sa vie dans le sens de ce complexe, auquel elles sont assujetties ; en bref, le sujet vit momentanément en fonction de son complexe, comme s’il vivait un immuable préjugé originel.”(5)

Le complexe possède donc une force, une autonomie et un potentiel énergétique susceptible de mettre l’intention consciente dans un état de non liberté et de confusion tels que se produit une

“modification momentanée et inconsciente de la personnalité appelée identification au complexe”. (6)

Entre le simple lapsus et la possession il n’y a qu’une différence de degré.

La force des complexes s’enracine dans les couches profondes, quasi biologiques. Autonomes par rapport à la conscience ils empruntent un réseau de voies de réactions où ils se chargent d’une énergie qui, arrivée au niveau de la conscience, se traduit en émotions et affects. Ils sont le vecteur d’une relation entre le niveau collectif et le niveau personnel de l’inconscient et aboutissent au Moi. Un Moi qui est lui aussi un complexe, surtout quand il cherche à occuper toute la conscience et s’épuise à épaissir la couche de sa persona. On peut ainsi être possédé par son propre Moi.

            Le texte le plus intéressant sur les complexes, de notre point de vue, se trouve dans Un mythe moderne, où il est question de “complexes” qui :

“dépouillés de leur diaprure personnelle et habituelle, apparaissent par conséquent comme ce qu’ils sont à l’origine, à savoir des formes originelles des instincts. Supra personnel, ils sont d’une nature inconsciente et les mêmes chez tous. Les complexes personnels prennent naissance aux points où se produisent des collisions avec la disposition instinctive générale. Ce sont des points de moindre adaptabilité qui restent particulièrement sensibles et dont la susceptibilité déterminera des affects qui arracheront du visage de l’homme civilisé le masque de l’adaptation.” (7)

Ce texte montre de quelles profondeurs peuvent remonter des ensembles de représentations obsédantes qui sont des messages entre les divers niveaux de l’inconscient et le Moi. Ce sont ces niveaux profonds que Jung dénomme inconscient collectif.

La possibilité d’un inconscient collectif était une hypothèse tout à fait révolutionnaire dans l’esprit du temps au moment où Jung l’a émise en s’appuyant sur de longues années d’observations des fantasmes et des rêves soumis à son analyse.

En effet, à l’époque du behaviorisme triomphant qui considérait que l’individu n’est à l’origine que “tabula rasa”, cire vierge que seul l’apprentissage peut imprimer, il arriva à la conclusion que ces rêves et fantasmes renfermaient des matériaux n’appartenant pas à la mémoire personnelle des sujets. Il découvrit qu’une “expérience  archaïque, phylogénétique correspondant à peu près à ce qu’il devait appeler inconscient collectif (8), affleurait à la conscience à travers des images telles que celles des opposés, de l’éternel féminin, des mandalas, de la totalité ou de la divinité. Ces images se manifestaient dans le contexte social, culturel et personnel propre à chaque individu mais en reproduisant toujours le même schéma.

Ces contenus de la psyché n’étaient donc pas des résidus refoulés de l’expérience personnelle mais des matériaux collectifs appartenant à l’humanité toute entière, d’où la dénomination inconscient collectif ou, parfois, psyché objective.

FREUD avait, lui aussi, observé la présence d’images mythiques, restes du passé qu’il nommait résidus archaïques. On pense ici aux racines archéologiques du complexe d’Oedipe dans Totem et Tabou et à la notion du fantasme originaire.

Mais la conception de Jung est très diffĂ©rente, il voit dans ces rĂ©sidus, non pas des objets pĂ©rimĂ©s, mais des racines vivantes de la psychĂ© humaine. Cette ”psychĂ© extra consciente”  est une “condition ou base de la psychĂ©, partout prĂ©sente et largement identique Ă  elle mĂŞme” (9). Cette hypothèse se fonde sur l’observation d’images, d’idĂ©es et de conduites archĂ©typiques, observations faites Ă  partir de la reprĂ©sentation du monde vĂ©hiculĂ©e par les mythes, certains comportements universels et les rĂŞves.

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C’est par commodité et pour avoir des repères que l’on détermine des degrés dans l’inconscient collectif qui n’en possède aucun si ce n’est ceux de la possibilité de représentation.

L’inconscient “familial” ou “tribal” est à la frange de l’inconscient personnel. Nous le verrons à l’oeuvre de manière significative dans les rêves de la Rêveuse. Il concerne tout ce qui s’est dit et pensé dans une famille depuis des générations et aussi tout ce qui a été interdit, refoulé, déprécié. Cet inconscient est un véritable décor dans les représentations théâtrales oniriques.

L’inconscient “historique”, comme d’ailleurs l’inconscient personnel reste dans ce que l’on pourrait appeler sa partie haute dans le domaine des résidus archaïques de Freud.

Il comprend les stades historiques qui ont précédé la conscience contemporaine, les vestiges de l’esprit de l’antiquité, la science, les religions,  le folklore, la mythologie, la psychologie primitive. Ces connaissances présentes dans l’inconscient collectif sont génératrices de symboles qui apparaissent eux aussi dans les rêves. Mais là où Jung va déjà plus loin que Freud c’est qu’il inclut aussi toute l’histoire “naturelle” de l’être humain, c’est à dire la phylogenèse de son accession à la conscience.

Plus on descend ensuite dans les abysses de l’inconscient plus il devient collectif et indifférencié, quasi psychique, quasi matière. Nous tombons dans le domaine auquel Jung applique le qualificatif de psychoïde.

Le psychoïde constituerait la matière de base se scindant ensuite en une matière et une psyché résultant de ce processus de différenciation.

Plus Jung a progressĂ© en âge et en rĂ©flexion plus s’est renforcĂ©e son hypothèse d’un unus mundus’ d’un monde un oĂą disparaĂ®trait la sĂ©paration entre matière et psychĂ© et oĂą rĂ©gnerait un ordre fondamental. Cette thĂ©orie est apparentĂ©e Ă  l’hypothèse quantique qu’en arrière il y aurait un autre niveau, non matĂ©riel, de symĂ©trie et d’ordre. (10) Plusieurs textes appuient cette vision jungienne :

Dans Les racines de la conscience, texte publié pour la première fois en 1946 dans les Annales d’Eranos, il est écrit

”comme psyché et matière sont contenues dans un seul et même monde, qu’elles sont en outre en continuel contact l’une avec l’autre et qu’en fin de compte elles reposent toutes deux sur des facteurs transcendantaux non représentables il n’est pas seulement possible, mais dans une certaine mesure, vraisemblable, que matière et psyché soient deux aspects différents d’une seule et même chose”.  (11)

Une lettre de 1957 (12) montre que cette hypothèse a pris les apparences d’une certitude :

” Nous avons plutôt toutes les raisons de supposer qu’il doit n’y avoir qu’un seul univers, dans lequel psyché et matière sont une seule et même chose dans lequel nous pratiquons une discrimination aux fins de la connaissance.”

 Ce monde des profondeurs ultimes de l’inconscient collectif appartient au domaine hypothétique de l’absolument autre, inconnaissable et irreprésentable.

Cependant, quand on remonte vers la surface, en dessous de la mince pellicule de la conscience, se trouve un lieu où ne règnent ni nos lois, ni nos codes et où certains émissaires des profondeurs peuvent venir en ambassade. Les habitants de ce lieu sont les archétypes. Un réseau de relations, se développant à partir de ces archétypes, va permettre à l’irreprésentable de se présenter au Moi conscient.

***

(1) Cf. Charles Baudouin, L’œuvre de Jung, p. 56 à 58.

(2) Certains employaient aussi le mot “subconscient” mais cela lui déplut car ce terme faisait naître l’arrière goût désagréable d’une conscience inférieure”.

(3) Les racines de la conscience, p. 31.p. 501

(4) Cf. p. 187.

(5) L’homme à la découverte de son âme ,  p. 172.

(6) L’homme à la découverte de son âme , p. 190.

(7) p. 220. Un mythe moderne

( 8) Cf. lettre du 12 juillet 1958, vol 5, p. 65

(9) AĂŻon , p. 19.

(10) Cf. David Peat, Synchronicité, le pont entre l’esprit et la matière, p. 129 .

(11) p.540.  C’est nous qui soulignons.

 (12)  p.170, Correspondance, IV.

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