C.G. JUNG

Rêve, Alchimie, Homéopathie, Poésie

Le serpent : Lachesis mutus

Du dragon venimeux creuse profond la tombe :
Que la femme l’embrasse en une forte Ă©treinte.
Tandis que cet époux goûte les joies du lit
Elle meurt, et la terre ensemble les recouvre.
Le dragon à son tour est livré à la mort ;
Son corps se teint de sang : vrai chemin de ton Ĺ“uvre.1

Les venins et lachesis mutus

On divise les venins en deux grandes classes : celle des colubridés, avec le venin de naja tripudians et celui de elaps corralinus et la classe des vipéridés, avec le venin de lachesis mutus, celui de bothrops, de crotalus, de cenchris contortrix et celui de vipera.2
Le surucucu du Brésil est un grand serpent redoutable, du genre lachesis.

C’est le lachesis mutus ou trigonocephalus ou lachesis muta, serpent d’Amérique centrale et d’Amérique du sud. Il peut atteindre trois mètres cinquante de long.  Il a des crochets de presque 3,5 centimètres, une peau brun-rougeâtre marquée le long du dos de taches en forme de losange brunes tendant vers le noir. On le nomme « maître de la brousse ». En Guyane française on le nomme « grage grands carreaux » à cause des dessins sur son corps. Il se reproduit en pondant des œufs.

La symbolique du serpent

Depuis la nuit des temps et, en tout cas depuis l’antiquité, le serpent fut l’objet d’un imaginaire protéiforme, empreint de crainte et de vénération. Le serpent évoque souvent les forces du mal et bien plus encore les forces secrètes telluriques.

En Égypte, le serpent Apophis tente d’arrĂŞter chaque nuit la barque du soleil, se rĂ©vĂ©lant ainsi ennemi de la lumière, compagnon de l’ombre. L’uraeus protège pharaon par sa puissance.

On connaît le serpent de la Genèse. Dans la Genèse le mal se manifeste sous la forme du serpent qui n’est pas un être extérieur à la création. Il est « le plus rusé de tous les animaux de la création ». Il est maudit par Dieu du fait de son caractère néfaste et bien qu’il soit une de ses créatures. Il est tentateur, séducteur, menteur. Il est certes responsable du mal, mais en partie seulement, car l’homme accepte librement la tentation.3

En Grèce, les serpents peuvent être des instruments de vengeance ou du châtiment de la part des dieux. Parfois le serpent est un animal bienfaisant qui chasse les souris, un gardien des lieux.

A Rome, le serpent est souvent garant de la fertilité.

Le serpent est phallique et engendre…

Que dire de la kundalini¸de cette énergie lovée en bas de la colonne vertébrale, comme un serpent chargé de puissance libidinale ?

Autour du caducée deux serpents sont enlacés, peut-être les représentations de deux canaux d’énergie qui s’enroulent autour d’un conduit central. Les deux serpents du caducée signifient (entre autres) le soufre et le mercure.

En alchimie, le serpent ailĂ© est le principe volatil. Le mercure, le serpent sans ailes est le principe fixe, le soufre. Le serpent est aussi prĂ©sent dans une infinitĂ© de mythes et de mĂ©moires, comme Ouroboros qui se mord la queue, comme les dragons des contes et lĂ©gendes et bien d’autres encore…

Le serpent exprime des forces très primitives

Le serpent menace l’homme de sa morsure venimeuse, il est capable de l’étouffer par ses enlacements puissants. Il exprime des forces très primitives, c’est un symbole d’énergie psychique. Les dragons logent dans les nuages et dans les lacs et sont les maîtres de la foudre.  Ils déchargent les eaux ouraniennes, fécondant les champs et les femmes.

En alchimie, le serpent symbolise la nature incisive et dissolvante du Mercure, qui absorbe avidement le soufre métallique et le retient si fort que la cohésion n’en peut être ultérieurement vaincue.

Le dragon ou serpent représente l’inconscience du premier commencement, car cet animal aime, comme le disent les alchimistes, à se tenir «in cavernis et tenebrosis locis ». Cette inconscience doit être sacrifiée ; alors seulement on peut parvenir à entrer dans la tête, c’est-à-dire à posséder la connaissance consciente.

C.G. Jung, le serpent et le dragon

Comme le pensait Jung, 4 on assiste au combat universel du hĂ©ros contre le dragon, dont l’issue victorieuse est chaque fois marquĂ©e par le lever du soleil. En d’autres termes, la conscience s’éclaire alors et perçoit… que le processus de transformation a lieu Ă  l’intĂ©rieur du temple, c’est-Ă -dire de la tĂŞte.

Le serpent n’est pas univoque dans son Ă©vocation. Certes il peut avoir un sens phallique, symboliser l’homme, le père, le sexe masculin, ce qui est une Ă©vidence. En gĂ©nĂ©ral le serpent a la mĂŞme signification que le dragon. Le dragon, image nĂ©gative de la mère, exprime la rĂ©sistance contre l’inceste, ou l’angoisse de l’inceste. Dragons et serpents sont les reprĂ©sentants symboliques de l’angoisse en prĂ©sence des consĂ©quences qu’aurait une transgression du tabou, autrement dit une rĂ©gression vers l’inceste. Serpent et dragon ont surtout le sens de gardiens et dĂ©fenseurs du trĂ©sor. 5

Le lachesis mutus homéopathique

On utilise en homéopathie le venin des serpents, et non l’animal entier.
La pathogénésie, homéopathique de lachesis mutus et son introduction dans la matière médicale sont dues à Hering.

Hering séjourna au Surinam, à Paramaribo dans les années 1827-1833 pour y poursuivre des recherches zoologiques et botaniques. Il étudia de nouveaux remèdes homéopathiques et fit accidentellement la pathogénésie de lachesis en triturant le venin de ce « maître de la forêt, de la brousse » dans son laboratoire à Paramaribo. Le récit de cette pathogénésie illustre bien l’effroi que provoque l’animal, sa violence contenue et le caractère quasi sacré qui émane de lui :

« La première trituration et la première dilution dans l’alcool du venin du serpent lachesis trigonocephalus ont été effectuées par Hering le 28 juillet 1828.

Quand les premières expĂ©riences de Hering ont eu lieu, il faisait de la botanique et de la zoologie en haute Amazonie pour le compte du gouvernement allemand. Tous ceux qui l’entouraient, sauf sa femme, Ă©taient des indigènes ; ils en contèrent tellement sur ce redoutable surukuku qu’il offrit une bonne rĂ©compense pour un spĂ©cimen vivant. Enfin on a apporta un dans une boĂ®te en bambou, et ceux qui l’apportèrent se sauvèrent immĂ©diatement, ainsi que tous les domestiques indigènes avec eux.

Hering assomma le serpent avec un coup sur la tĂŞte pendant qu’on ouvrait la boĂ®te, et, tenant sa tĂŞte dans un bâton fourchu, il exprima son venin de la glande Ă  poison sur du sucre du lait. Le simple fait de prĂ©parer les basses dilutions eut pour consĂ©quence de prĂ©cipiter Hering dans une fièvre avec un dĂ©lire agitĂ© et maniaque – Ă  la grande consternation de son Ă©pouse. Il dormit sur le matin, et se rĂ©veilla l’esprit clair. Il but un peu d’eau pour humidifier sa gorge, et la première question que cet expĂ©rimentateur intraitable fut : « Qu’ai-je fait et dit ? »… Les indigènes revinrent un Ă  un le lendemain Ă  pas feutrĂ©s ; ils furent Ă©tonnĂ©s de trouver Hering et son Ă©pouse vivants…». 6

La force pulsionnelle intense de lachesis

Il semble que le thème fondamental de lachesis mutus soit celui de la saisie, de la pulsion à saisir.

Lachesis est pétri par un élan vital spontané, une force qui le pousse à exprimer ses émotions, sa sensualité, son instinct, ses pulsions.

On perçoit dans le remède lachesis une force sauvage, une libido vigoureuse, une énergie sanguine et génésique qui fuse, une tendance à dominer, à posséder, à subjuguer, à enserrer, un magnétisme naturel, une pulsion de vie de mort qui s’exprime avec puissance.

Lachesis enlace, possède, saisit. Le remède surinvestit sa conviction du moi, du je, du mien. Il veut possĂ©der jusqu’Ă  un intense degrĂ© de jalousie.

Le cheminement vers l’ego, vers la conscience, va exiger un combat difficile contre les pulsions instinctives. C’est ce combat qui sera la difficulté de vivre principale de lachesis, car il lui faudra composer avec ses débordements pulsionnels et animaux, résister à la propension irrésistible à être fusionnel. Il y a là une fracture au sein des forces vitales.

Le sujet principal de la souffrance du serpent est le refoulement nécessaire de cette pulsion, le fait de se couper des forces vitales, ce qui est le prix à payer pour son développement personnel… Il y a dans lachesis une forte empreinte d’émotion et de sensualité qui fusent et sont refoulées.

Le côté gauche est la sinistre. Il a été souvent assimilé au fonctionnement de l’inconscient, à la pulsion vers le retour à la symbiose. Toute cette émergence vitale va parsemer l’existence de lachesis, depuis l’enfance jusqu’à l’âge avancé.

La ménopause, ultime opportunité d’un flux énergétique vital est un moment critique pour lachesis. La force vitale provoque alors quelque chose d’apparenté à une éruption volcanique.7

On ressent dans lachesis une force pulsionnelle intense, pulsion de vie et de mort, pulsion libidinale, pulsion dominatrice et pulsion créatrice.

Le remède lachesis mutus a des pulsions de vie et de mort

On a donné au serpent surucucu le nom d’une Parque. Les trois Parques (ou Moires) avaient pour noms Clotho, Atropos et Lachesis.

Lachesis (Decima à Rome) signifie en grec « sort, destinée ». Elle est la Parque qui met le fil sur le fuseau. Clotho file le fil de la vie, Lachesis le mesure et Atropos le coupe. Ainsi, le serpent est-il associé à une idée d’un être qui décide du sort des vivants, celui qui a pouvoir de vie et de mort.

Lachesis a en lui la présence de la mort.

N’oublions pas que le remède est fabriqué à partir d’un venin, une substance extrêmement toxique qui peut provoquer rapidement la mort.

Le sujet lachesis s’inquiète pour sa santé, a peur de différentes maladies, comme d’une apoplexie, d’une maladie du cœur, d’avoir un cœur trop gros.

Il a des pensées de mort, le pressentiment de la mort, la peur de la mort.

Lachesis a l’illusion d’être mort, l’illusion qu’il va mourir et que ses funĂ©railles sont prĂŞtes, qu’un ami est mort, que sa mère est morte, d’être poursuivi par des ennemis. Il a peur que les mĂ©dicaments soient du poison. Pour lui le sommeil est une sorte de petite mort, il est aggravĂ© avant, en s’endormant et après le sommeil. Il a peur d’apparitions situĂ©es derrière lui.

Compensation et décompensation de lachesis

Lachesis va compenser cette angoisse mortelle par une vitalité exceptionnelle, un appétit de vie insatiable, il veut vivre !

Lachesis est la Parque qui mesure le fil de la vie. Elle en prend toute la mesure. Elle insuffle le souffle de vie, elle personnifie la destinée, son rôle est « karmique ». Elle siège essentiellement dans le sang, elle est le support de l’âme.

Les enfants lachesis ont une effervescence, une énergie qui peut épuiser l’entourage.

La compensation de lachesis va prendre un aspect de grande vitalité, de loquacité, de créativité et aussi d’effervescence circulatoire, avec un état d’éréthisme, des palpitations, des bouffées vasomotrices (particulièrement à la ménopause) et une tendance à l’effusion sanguine qui peut parfois calmer et améliorer le patient.

Décompensé, lachesis a peur de l’apoplexie, de mourir brutalement. Il va désirer la mort et peut être tourmenté par une envie irrésistible de suicide. Il peut subir une dégradation mentale, passant d’abord par une hâte, un dérèglement émotionnel, des soupçons, de la jalousie, de l’envie, de la violence, un état d’exaltation, de gesticulation, d’hypersensibilité et de congestion marquées.

Pour finir il pourra s’infecter, saigner, se nécroser, étouffer pour aboutir à un ralentissement de toutes les fonctions vitales et un état de décrépitude aboutissant à la mort.

Le remède lachesis mutis a des pulsions libidinales fortes

La connotation sexuelle de cet ovipare est connue. Le serpent est phallique mais c’est aussi la mère, le dragon qui dĂ©vore.

Il est lourd de force vitale archaĂŻque, il est le cerveau reptilien (dont la thĂ©orie est critiquĂ©e), cerveau primitif et primaire. Il est le tĂ©moin de l’Ă©mergence du monde ancien qui surgit de l’ocĂ©an primordial.

Il a une forte libido, qu’il a peine Ă  contenir. Lachesis peut avoir une sexualitĂ© prĂ©coce, il peut prĂ©sente des pulsions violentes et souffre de continence.

Le reflux vital et libidinal de lachesis se révèle en particulier lors de la ménopause.

Il provoque une symptomatologie spectaculaire avec des bouffĂ©es de chaleur violentes, des palpitations, un cortège de manifestations circulatoires et de dĂ©charges hormonales qui rendent la vie de la patiente extrĂŞmement pĂ©nible, voire douloureuse. Le retrait de la marĂ©e hormonale et de la pulsion vitale est mal vĂ©cu. Il s’agit d’un deuil vĂ©ritable, d’une frustration fondamentale. La grossesse n’est plus possible, la stĂ©rilitĂ© s’installe, le corps se transforme, la sĂ©duction s’Ă©mousse, la pulsion rĂ©gresse.

Le remède lachesis mutus a des pulsions de saisie et de domination

La longueur de ce serpent en impose, sa tête triangulaire comme une flèche est redoutable, ses crochets énormes effrayent, les dessins rhomboïdaux sur son corps en font un être royal.
Lachesis est parcouru par un dĂ©sir de saisie, de possession. Il est capable de mordre sa proie, de la serrer avec la puissance de ses anneaux et de ses muscles, comme s’il voulait le possĂ©der puissamment, entièrement.

Il symbolise un mercure intense qui pénètre son partenaire, le dragon qui dévore, brûle et verse un venin intense.

La sensation de constriction est manifeste dans le remède. Elle est caractĂ©ristique. Le patient lachesis est ennemi de toute constriction sur sa personne. On ne peut le serrer nulle part, ni au cou, ni Ă  la poitrine, ni Ă  la gorge ou Ă  l’abdomen. Il supporte mal le toucher, la pression, fut-elle celle de vĂŞtements serrĂ©s ou mĂŞme d’un drap.

Cette tendance Ă  saisir et Ă  craindre d’ĂŞtre saisi, en fait un ĂŞtre autoritaire, Ă©goĂŻste et jaloux. Il exerce son influence avec force, il impressionne par son magnĂ©tisme et la puissance de son aura. Il est royal, contraignant, suffocant. Il peut ĂŞtre clairvoyant.

Il devient querelleur, violent, se met en rage. Il a l’impression d’être sous le contrôle d’une force surhumaine, que l’on conspire contre lui, qu’il est poursuivi par des ennemis. Il peut même avoir un complexe de persécution. Il pense avoir quelqu’un derrière lui, a peur d’être empoisonné, pense que l’on conspire contre lui. Il a peur que quelqu’un soit placé derrière lui, d’être sous l’influence d’une force supraterrestre, il entend des voix… Il devient triste et perd tout courage.

Le remède lachesis mutus a envie de s’exprimer

Le surucucu est un être calme si personne ne le dérange. Il somnole et se terre, a tendance à rester caché, isolé. Mais, lorsqu’il est dérangé, délogé, il va déchainer une tempête gestuelle où il se dresse, la gorge tendue.

Lachesis est un remède de la gorge, de maux de gorge. C’est un remède de la parole, avec une loquacité étourdissante, une facilité d’expression, un tourbillon de mots qui étourdit l’auditeur.

Sa comprĂ©hension est rapide. Il prĂ©sente une hyperactivitĂ© mentale avec une perceptivitĂ© de nature presque prophĂ©tique, une possibilitĂ© d’Ă©tat de transe, d´extase.  Pendant qu’il Ă©crit, Ă  peine une idĂ©e lui vient-elle Ă  l´esprit, que d´autres affluent aussitĂ´t, en succession rapide.

Il peut dĂ©lirer, passe rapidement d´un sujet Ă  un autre. Il saute du coq Ă  l’âne, ne supporte pas qu’une chemise ou un col lui touche la gorge.

Décompensé, son débit de parole ralentit. Il se met à parler lentement et les mots lui manquent.

Ainsi vit, aime et meurt lachesis… les pieds enfouis dans une vitalitĂ© pĂ©trie d’archaĂŻsme, le corps effervescent et la tĂŞte en constant Ă©veil.

Articles de Bernard Long

Notes :

  1. Maier M. – Atalante fugitive – Paris : Dervy ; 1997. p. 354.
  2. Hodiamont G. – Venins et remèdes du règne animal en homĂ©opathie- Bruxelles ; 1957. p. 10.
  3. H. Rousseau – Le dieu du Mal – Paris : PUF ; 1963. p 53-54.
  4. Jung C.G. – Les racines de la conscience – Paris : Buchet Chastel ; 1970. pp. 201-202
  5. Jung C.G. – MĂ©tamorphoses de l’âme et de ses symboles – Paris : Buchet Chastel ; 1967. pp. 435-436.
  6. Clarke J.H. – A dictionary of practical Materia Medica – New Dehli : Jain Publishers. reprint 1983. vol. II, p. 211
  7. Whitmont E.C. – Psyche and substance – Berkeley, North Atlantic Books, 1983. pp. 150-153.