C.G. JUNG

Rêve, Alchimie, Homéopathie, Poésie

La belle et le crapaud

Qu’est-ce qu’un crapaud ?

Le crapaud commun, bufo bufo, est un petit animal court sur pattes et trapu. Le crapaud hiberne. Il est un animal de la nuit ou du crépuscule et séjourne dans un creux ou sous une pierre.

Les femelles sont généralement plus grosses que les mâles. Elles sont ovipares.

Le crapaud est lent, se nourrit de mollusques, d’insectes et d’araignĂ©es.

Il présente de chaque côté du cou et sur certaines parties du dos des pustules qui contiennent un liquide épais soluble dans l’alcool. Ces glandes granuleuses sécrètent un venin crémeux de composition complexe.

Le crapaud de l’emblème V de l’Atalante fugitive

L’emblème V de l’Atalante fugitive montre une curieuse scène. Il s’agit d’un homme qui place un crapaud sur le sein d’une femme et l’animal s’abreuve de lait. Le texte dit :

Sur le sein de la femme place un crapaud glacé
Pour que, tel un enfant, il s’abreuve de lait.
Tarissant la mamelle, qu’il s’enfle, énorme bosse,
Et la femme épuisée abandonne la vie.
Ainsi tu te feras un illustre remède
Qui chasse le poison du cœur, ôtant son mal.

La matière primitive alchimique doit être imprégnée de «lait de vierge» pour être nourrie. La mère que l’enfant tète doit périr pour que ce dernier puisse se développer.

Le crapaud de l’alchimiste qui se pose sur le sein d’une femme pour téter avec vigueur peut traduire un fantasme, celui de se dévorer, d’incorporer la mère avec force. Dans ce cas de figure il existe une union entre l’enfant-crapaud et la mère au niveau de la demande nutritionnelle, mais ce geste n’implique pas nécessairement une communication, une symbiose harmonieuse.

La symbolique du crapaud

Cette union n’est pas harmonieuse et on peut se poser la question de savoir pourquoi cet animal à sang froid, d’allure assez peu engageante apparaît ?

Les animaux à sang froid (requins, crocodiles) sont évocateurs de mise en pièces et d’engloutissement, d’une violence fondamentale. Ils sont peut-être évocateurs d’un climat psychotique.1

Le crapaud, animal réputé venimeux, issu de l’océan primordial, charnière entre le monde aquatique et le monde terrien, peut représenter un symbole menaçant d’une éventuelle régression ou d’une stagnation dans le monde infantile de la dépendance et d’une symbiose très primitive irréductible, dans un inconscient archaïque, au risque de l’autisme.

Le crapaud est un être encore pétri du milieu aquatique de l’océan primordial, il est le reflet d’un monde «reptilien», témoin d’une embryologie en développement, en marche vers une organisation en évolution.

L’enfant passe par tous les stades embryonnaires ; le crapaud de l’emblème V en est l’image. Il est la pierre primitive qui doit se nourrir du «lait de vierge» 2, au risque d’épuiser sa nourrice, avant de se transformer, comme dans de nombreux contes, en un prince charmant, dans des récits légendaires où se mêlent magie, sorcières, philtres et maléfices.

Comme le souligne Jung, 3 dans l’union de la conscience (solaire) avec sa contrepartie féminine, l’inconscient (lunaire) produit d’abord des animaux venimeux, comme le dragon, le serpent, le scorpion, le basilic, le crapaud, puis le lion, l’ours, le loup, le chien, et enfin l’aigle et le corbeau. Les premiers sont des animaux à sang froid, puis viennent les animaux prédateurs à sang chaud. L’animal à sang froid est le témoin du monde inconscient de la profondeur appelé à s’épanouir vers la lumière, au risque de surgir de façon inquiétante si cette évolution venait à manquer et s’il demeurait dans la pénombre.

L’enfant se nourrit de la mère, de son lait. Il l’épuise, elle se donne.

On aperçoit dans ce processus une dépendance qui est normale chez le nourrisson mais qui devient problématique au-delà de l’enfance. Cela pourrait rappeler une démarche quasiment autistique où le sujet est enfermé dans un univers de dépendance, sans relation réelle avec l’autre, sinon qu’il demeure enfermé dans un lien oral. Dans ce cas il ne s’agit pas vraiment d’un processus symbiotique mais d’une tendance quasi parasitaire, sans connexion véritable avec le milieu.

 

Bufo, le crapaud homéopathique

 

Bufo ou bufo vulgaris ou rana bufo est un remède homéopathique élaboré à partir de sécrétion des glandes parotoïdes du crapaud commun. 4

Bufo se situe entre 2 mondes :

  • entre chaos et monde organisĂ©
  • entre ocĂ©an primordial et monde terrestre
  • entre animal et humain
  • entre inconscient et conscient

Marc Brunson le définit assez bien comme amphibien, entre poisson et terrien, un peu étranger à chacun des deux mondes. Il est alors une sorte d’alien, embarrassé et inadapté à la communication de ce monde. Il va s’efforcer (s’il le peut) d’évoluer en harmonie avec l’autre, au prix d’une compensation qui lui permettra d’échapper à la souffrance de cet inconnu et de ce mur qui l’afflige.

Il rêve effectivement de communiquer mais, au départ, il est «hors communication», avec une difficulté à acquérir un langage. Il tête une mère qu’il épuise sans autre relation avec elle. Il est coupé de son environnement, dans un monde qui lui est étrange et qui lui fait peur. C’est un remède possible pour certains sujets autistes.

Bufo a la nostalgie de la communication

La description le plus courante de bufo est celle de quelqu’un d’enfantin, un peu «imbécile». Il ne communique pas. Il n’est pas disposé à parler, d’ailleurs il fait des fautes en parlant, il fait des erreurs, en plaçant mal les mots, en se trompant de mots ; il bégaie, il bafouille. Il veut rester seul, il évite les étrangers et la conversation.

Mais ce défaut de communication est une souffrance à tel point qu’il se met en colère si on ne le comprend pas, ce qui peut lui provoquer des crises convulsives. Bufo va alors s’efforcer de communiquer, parler de façon enthousiaste, rapidement. Il peut devenir inventif, voire même brillant.

Mais le problème est profond. S’il n’y prend garde, en définitive sa parole devient incohérente.

Bufo est coupé de la fonction maternelle

Le lien symbiotique semble perdu ou du moins fonctionne-t-il mal. La fonction maternelle peut être présente, mais, comme le montre l’emblème V de l’Atalante, le sujet reste dans une communication très archaïque, de type purement fonctionnel et alimentaire.

Bufo est infantile, un enfant perdu, emmuré. Son infantilisme se propage à toute la fonction maternelle et bien entendu à tous les liens sociaux ultérieurs qui pourraient contribuer à une structuration individuante capable de rendre le sujet mature.

Cette tendance peut se caractériser par une timidité, une irrésolution, bientôt compensée par un désir de prendre des décisions, d’aller vers l’autre. Il peut alors rêver de voyager, de projets et de grandeur.

Enfin, cette coupure, cette faille avec la filiation est inscrite dans la présence de bufo au sein des remèdes de cancer du sein et de l’utérus, qui marque le difficile enchainement des générations.

Bufo manque de protection

Bufo se fabrique une carapace, il est le vilain petit canard qui a peur de tout, qui sursaute à la vue d’un insecte ou d’un oiseau, il a peur des animaux. Il a peur d’attraper une maladie, il a la sensation d’avoir un cœur trop gros, il ne peut supporter la vue d’objets brillants, la musique lui est parfois intolérable, le moindre bruit le perturbe.

Bufo est vulnérable, apathique, sa mémoire lui fait défaut. En attendant de devenir le prince charmant il est à la merci de l’environnement qui peut l’agresser, se moquer de lui, lui faire du mal.

Il se couvre de pustules, de cloques, de zona et autres problèmes cutanés. Il peut s’efforcer de résister à l’intrus par une attitude plus confiante capable de donner le change.

Il risque toutefois de sombrer dans un vieillissement précoce.

Bufo est  possédé par un monde souterrain incontrôlé

Bufo est un remède de convulsions, d’épilepsie. Il ne faut pas oublier la pathogénie de la «maladie sacrée» controversée par Hippocrate.

Comme dans de nombreuses cultures, la convulsion était désignée comme une affection due à la présence d’une possession par un esprit malfaisant. Cette conception, évidemment déplacée de nos jours, peut être interprétée comme l’irruption d’un monde inconscient et archaïque, capable d’ébranler le malheureux sujet.

Bufo peut convulser, mordre, avec des paroxysmes furieux. Il peut être irritable, méchant, crier, hurler, désirer se battre et détruire.

Cette émergence d’une puissance venue des profondeurs s’exprime également dans une frénésie sexuelle qui le pousse à s’isoler sans cesse pour se masturber. Cette fâcheuse tendance peut le faire souffrir lorsqu’il en prend conscience. Il a peur du démon.

On peut donc considérer que cet être encore humide du monde aquatique du chaos primordial est la proie d’une intense attraction vers des forces archaïques qui l’assaillent. Il a peine à se hisser dans un monde où l’on communique, où l’on est sous contrôle, où la règle fait loi, où les princes sont les rois.

Articles de Bernard Long

Notes :

  1. Lyard D – Les analyses d’enfants. Une clinique jungienne – Paris : Albin Michel ; 1998. p. 202.
  2. On voit émerger l’animal encore poisson, sur lequel est assise, la femme au «lait de vierge». Stolcius von Stolcenberg, Viridarium chymicum, Francfort, 1624.
  3. Cf Mysterium conjonctionis tome I . p. 191.
  4. On peut y inclure l’expérimentation de Benoit Mure du bufo sahytiensis.