C.G. JUNG

Rêve, Alchimie, Homéopathie, Poésie

Arsenic : la vie est une maladie mortelle

Ce texte est la deuxième partie de l’article Arsenic : aspects philosophique et psychologique

L’arsenic homéopathique

L’arsenic blanc

As2O3 est l’arsenic blanc ou anhydride arsĂ©nieux, ou trioxyde d’arsenic ou oxyde arsĂ©nieux (ou mĂŞme improprement arsenic). Il existe Ă  l’Ă©tat naturel sous le nom de fleur d’arsenic, sous l’aspect d’une poudre blanche inodore ou de cristaux transparents.1

Il est obtenu par le grillage, sublimation, des arsĂ©niures mĂ©talliques dans un fourneau oĂą passe un courant d’air. L’azote entraĂ®ne les vapeurs d’anhydride arsĂ©nieux qui va se condenser en poudre2. C’est le plus important des composĂ©s de l’arsenic. C’est le plus stable de ses composĂ©s : c’est une poudre blanche inodore, de saveur lĂ©gèrement acide, mĂ©tallique, projetĂ©e sur des charbons ardents, elle rĂ©pand une odeur alliacĂ©e ; elle est peu soluble dans l’eau.

Ses usages sont les suivants : on le trouve dans les poisons (mort-aux-rats) ; il est employé dans la fabrication du flint-glass, il sert à blanchir le verre etc…

La toxicité de l’arsenic est extrême. Elle est aiguë, subaiguë et chronique. Ses causes sont :

  • professionnelles
    • intoxications dans les mines d’or
  • accidentelles
    • lors d’abus mĂ©dicamenteux
    • Ă  l’occasion d’expositions accidentelles
  • domestiques
    • dans les aliments
    • dans des objets d’usage familier
    • prĂ©sence dans des tentures et des tapisseries
  • mĂ©dico-lĂ©gales
    • son action est bien connue dans les crimes et les suicides

Bien entendu la toxicité de l’arsenic est aiguë et/ou chronique.

Intoxication aiguë

  • odynophagie3, vomissements, diarrhĂ©e, douleurs, odeur alliacĂ©e de l’haleine
  • troubles cardiovasculaires: cyanose, dyspnĂ©e, hypotension
  • troubles neurologiques (dĂ©lire, convulsions, coma)
  • nĂ©crose tubulaire aiguĂ«

L’intoxication aiguĂ« est très violente. Flaubert (son père est chirurgien en chef Ă  l’HĂ´tel-Dieu de Rouen et sa mère est fille de mĂ©decin) Ă©crit remarquablement la mort d’Emma Bovary par empoisonnement arsenical :

– j’ai soif ! oh ! j’ai bien soif !
– ouvre la fenĂŞtre… j’Ă©touffe !
Elle fut prise d’une nausĂ©e…
Elle roulait sa tĂŞte avec un geste doux plein d’angoisse…
A huit heures, les vomissements reparurent….
… presque en la caressant, il lui passa la main sur l’estomac. Elle jeta un cri aigu…
Elle se mit Ă  geindre…
Un grand frisson lui secouait les Ă©paules, elle devenait plus pâle…
Des gouttes suintaient sur sa figure bleuâtre…4

Intoxication chronique

  • anomalies cutanĂ©es: Ă©rythrodermie, hyperkĂ©ratose, hyperpigmentation, bandes blanches sur les ongles (Aldrich-Mees)
  • irritation des muqueuses respiratoires
  • polynĂ©vrite sensitivo-motrice
  • risque de cancĂ©risation (peau, poumons)5

On trouve arsenicum album chez Hahnemann dans les Maladies Chroniques et la Materia Medica. De nombreux cas ont été ajoutés dans l’encyclopédie de Allen.

 

Arsenic

Mandala6  de arsenicum album  basé sur la synchronicité
entre le psychisme et le physique.

 La vie c’est la mort et la mort c’est la vie

On peut dire qu’arsenicum album évolue dans un monde où la vie est empoisonnée par l’avènement d’une mort inéluctable, par un projet macabre du vivant. La vie est une maladie mortelle. Mais cette intrication de la mort avec la vie n’est pas univoque car si la vie implique la mort, on peut aussi penser que c’est la mort qui permet à la vie de renaître. Cette mort fait horreur à arsenicum, il n’y perçoit qu’une mort physique, anonyme, la mort d’une charogne pourrissante.

On connait l’horreur de la mort anonyme et clinique moderne, la mort d’un être relégué au rang d’un numéro de chambre et d’une nosologie. Le sujet est dépossédé de sa mort, au profit d’un exil dans un monde où le dynamisme et la bonne santé sont seuls considérés et où celui qui est devenu inutile gène par l’image de sa souffrance et de son déclin devenu indécent aux yeux d’un univers résolument rationnel.

« On meurt au tout-venant ; on meurt la mort qui appartient aux maladies qu’on a (car depuis que l’on connaît toutes les maladies, on sait également que les différentes conclusions létales appartiennent aux maladies et non aux personnes ; le malade n’a pour ainsi dire rien à faire) . »7

C’est le sens du sujet arsenicum album décompensé, agité, hippocratique, angoissé, terrorisé devant l’inéluctable. Mais l’effroi d’arsenicum est aussi celle de mort qui imprègne la vie, comme un poison lent qui infuse l’être entier, doucement, sans heurt. La résistance à sa présence est naturelle mais elle induit un attachement, une saisie compensatoires qui sont sources de souffrance.

Cette mort engendrera plus tard une renaissance. On retrouve cette idée dans les Mystères d’Osiris en Égypte et dans ceux d’Éleusis en Grèce. Osiris meurt et revit dans une cérémonie du Mois de Khoïak8, Demeter, la Terre Mère signifiait par sa présence agraire l’éternel renouvellement de la vie.9

La mort alchimique survient après la conjonction des corps, de l’homme et de la femme, liée à l’idée d’impermanence et de mort. En effet l’impermanence est liée à la mort et le moyen d’y échapper est l’union du couple qui va perpétuer la vie. Mais le couple doit mourir au début car il est le couple endogame maudit. Vie et mort sont liés comme les deux faces d’une même pièce de monnaie.

Le couple premier est endogame et chargé d’une forte culpabilité. Il doit mourir pour renaître libéré du lien maudit. Cette mort horrible passe par la putréfaction, la destruction des corps. Elle est fondamentalement liée à un sentiment terrible de culpabilité issu d’une faute imaginaire (lié au péché chez certains, à la faute dans les grandes religions monothéistes, ou bien à l’ignorance de sa véritable nature dans d’autres philosophies).

L’empoisonnement

Le plus célèbre des poisons est l’arsenic. A tel point que son nom est devenu synonyme de poison, il définit presque l’empoisonnement.

Combien de crimes dans l’histoire ou de romans policiers n’ont-ils pas été mêlés à l’arsenic ? Tout le monde connaît l’histoire de la Brinvillier et la suspicion d’empoisonnement de Napoléon par la perfidie britannique.10

Il y a chez arsenicum une véritable hantise de l’empoisonnement. Arsenicum a peur d’être empoisonné, il a l’impression qu’on l’empoisonne, qu’il est un empoisonneur et il peut se suicider à l’arsenic. Comme le dit Dufilho11 : « L’ivrogne d´arsenicum est capable de tuer ou de se suicider par le poignard ou le poison ».

L’idĂ©e d’empoisonnement liĂ©e Ă  arsenicum est telle que, alors qu’il reprĂ©sente une des plus anciennes Ă©tudes de Hahnemann, elle n´a Ă©tĂ© publiĂ©e ni dans les Fragmenta, ni dans le premier volume de sa Matière MĂ©dicale. Hahnemann donne les raisons de cette omission en 1816 dans le second volume. Les personnes ignorantes, mal soignĂ©es, facilement effrayĂ©es, voyant les effets spectaculaires des petites doses, l´avaient appelĂ© “Docteur Poison”12. Il faut ajouter que Hahnemann connaissait particulièrement bien l’arsenic car il avait publiĂ© un ouvrage sur l’empoisonnement arsenical dès 1796.13

Il peut exister chez le patient arsenicum une véritable phobie de l’empoisonnement où le sujet a l’impression coupable d’en vouloir au monde en lui infligeant un poison. Témoin cette jeune femme qui avait cette névrose en nourrissant son entourage. Cette illusion de l’empoisonnement n’est pas à sens unique.

 Évidement le patient peut avoir l’impression d’être empoisonné, comme la femme du cas précédent, « empoisonnée » par le lait de sa propre mère, l’élément le plus adapté à sa vie de nourrisson, le lien le plus subtil à la vie débutante, le starter de la vie, de l’amour de la vie. On a l’impression qu’elle est née dans un monde hostile, froid, un monde glacé de mort d’indifférence, voire de haine et de feu.

Cette idée fixe de l’empoisonnement peut aller jusqu’à des conduites extrêmement invalidantes où le malade  souffre de mille « intolérances », étiquetées parfois faussement allergies. Le sujet se prive jusqu’à l’obsession anorexique, souffre de douleurs abdominales et générales abominables, de brûlures et de tout un cortège de symptômes très inconfortables.

La contagion, la contamination

Arsenicum a l’illusion de la contamination. Il a l’impression qu’un processus morbide menace le monde environnant et va s’attaquer à la vie. La mort est donc menaçante comme une carie qui vient pourrir un équilibre fragile.

Selon Van Gennep il existe dans la mort trois conceptions. Les deux premières se combinent. La première est celle de « l’animisme » qui considère que la mort est le processus par lequel le corps se sépare de l’âme.

La seconde est la conception « contagionniste », où la mort est transmissible par contact, contagieuse14. Cette seconde théorie trouve évidemment tout son sens dans les principes pastoriens de l’infection et de la contamination.15

La troisième conception est celle qui admet l’intervention d’un « être mythique ». La mortelle infection (lors de la veillée funèbre) pouvait être combattue par des herbes fortes (menthe, sauge), dites « herbes de la mort » ou par du laurier, du sucre brûlé16. De même le rôle de l’eau bénite était il primordial car il permettait un « lavage » prophylactique.17

La toilette du mort est fondamentale. Elle est surtout pratiquée par les femmes (celles qui donnent la vie s’occupent du moment où elle est reprise). On lave le corps, on le rase, les draps sont propres18. De même le sujet arsenicum craint-il la contamination de façon morbide. Il ne touchera pas ce qui a été touché par d’autres, ne touchera pas la main de l’autre, évitera les piscines et autres endroits publiques.

 La mort – l’œuvre au noir

La mort

La mort est une idée maîtresse chez arsenicum. Elle est protéiforme : état qui suit la mort de proches, sensation de mort, pensées de mort, peur de la mort, impressions mortelles etc..19. Cette présence ubiquitaire de la mort est très caractéristique du remède. Évidemment il n’est pas seul dans ce cas, mais ce qui le caractérise plus c’est certainement l’horreur de la mort physique, de la putréfaction, de la décomposition, de l’aspect morbide de la mort. On trouve l’image de la mort sur l’arcane XIII du tarot. Elle est représentée sous forme d’un squelette qui fauche les têtes et les mains.

Cette mort est un retour à la Terre-Mère, dans le linceul mortuaire, sorte de lange d’une nouvelle naissance potentielle. Mais c’est aussi un retour possible à la « mère mauvaise » si la mort est le retour enfermant à une projection maternelle symbiotique.

La putréfaction

L’horreur redoutée par arsenicum est tout particulièrement cristallisée dans le phénomène de putréfaction. C’est l’horreur du cadavre et de son devenir qui glace arsenicum. D’où le désir de conservation, on pourrait penser à l’embaumement, à la cryoconservation, à l’empaillage.

Ce désir de retarder le temps et de freiner ses effets est présent dans des coutumes funéraires, ainsi dans certains territoires français mettait-on sous l’oreiller du mort un sachet de charbon pour conserver sa chevelure20. Arsenicum a l’impression que le corps entre en putréfaction.

Cette putréfaction est épouvantable mais comme le précise les textes alchimiques, mais il ne se peut faire aucune génération d’homme ni d’aucun autre animal sans la putréfaction. C’est la base et le début d’un éventuel renouveau. Le problème est qu’arsenicum est désespéré ; pour lui cette fin est non seulement affreuse mais elle est un désespoir sans issue.

Le crime

Arsenicum peut être persuadé qu’il a tué, ou sa paranoïa est telle qu’il pense qu’on veut le tuer. La mort rode. Sa vie est un thriller, un mauvais roman policier. Il est criminel ou il pourrait bien être assassiné.

La nuit

La nuit est le théâtre d’une angoisse intense, collante et de pensées pénibles, morbides. L’aggravation est particulièrement nette de 1 heure à 3 heures du matin21. Évidemment la nuit est le lieu de la mort, on y parvient par l’occident, comme le fait le soleil en soirée. Elle est la résidence d’Apopis,  le redoutable serpent du monde souterrain égyptien. La nuit, comme le désert, sont des lieux inhospitaliers où l’organisation du monde vivant prend fin dans un chaos qui sans cesse la menace.

L’enfer

Le monde d’arsenicum est un véritable enfer. On y souffre de douleurs brûlantes, on souffre de douleurs abominables ou bien on y est glacé. Ce monde ressemble à toutes les descriptions infernales, quelles soient chrétiennes ou issues d’autres civilisations. Un univers de flammes, de mort, de cadavre brûlé.

 La culpabilité

Le chaos – l’organisation obsessionnelle

L’aspect chaotique de la nuit mortelle ou de la mort infernale caractérise l’angoisse d’arsenicum  qui essaie de compenser cette horrible tendance inéluctable par une organisation obsessionnelle et un caractère parfois maniaque jusqu’à l’extrême.

Ajouter à cela que le sujet arsenicum aura facilement tendance à thésauriser, à craindre de manquer, à désirer plus que ce dont il a besoin. Il économise, mange, quitte à vomir et à se voir affliger de diarrhées violentes, témoins de sa tendance physiologique au chaos. C’est un frileux au sens propre et figuré, un méticuleux de la vie et de son économie.

La solitude

Arsenicum album souffre terriblement de la solitude : il ne la supporte pas, il a peur de la solitude, il est angoissé seul. Cette angoisse nocturne, aggravée après minuit, de 1 heure à 3 heures, cette peur du chaos et du néant est accompagnée d’un sentiment de culpabilité intense.

Angoisse de conscience, impression d’avoir failli à son devoir, d’avoir commis un crime, de tout faire de travers, remords etc… Angoisse de la nuit, du soleil disparu à l’ouest dans l’empire des morts, menacé de disparition, avalé par un monstrueux reptile.

L’impression d’avoir nĂ©gligĂ© son devoir. La culpabilitĂ© – La faute

Il existe dans la pathogénésie d’arsenicum un symptôme très curieux22 car il contient en puissance toute d’essence du médicament. Le sujet de la pathogénésie voit un homme qui s´est pendu, lui faisant signe de le détacher, et n´arrivant pas à le faire il essaie de se pendre à son tour, comme on l´en empêche il sombre dans le désespoir et devient tellement agité qu´on arrive difficilement à le maintenir au lit, il perd la parole bien que pleinement conscient, il essaie d´écrire mais ne peut que griffonner des caractères illisibles ; il tremble, pleure, son front est couvert de sueur anxieuse et finalement il s´agenouille et lève les mains en suppliant.

Dans ce cas la culpabilité est évidente, on en connaît la cause, mais son origine est obscure, comme si elle surgissait de l’épaisseur d’un inconscient qui avait accumulé des amas de grisaille.

 La castration – le sacrifice

On peut se poser la question de cette illusion ou de ce rêve du sujet qui voit un pendu. Quel en est le  sens ? Évidemment la réponse n’est pas facile à donner car le prover n’est plus là pour nous répondre.

Finalement la vision du pendu peut effectivement correspondre à celle du cordon ombilical et du placenta, mais elle est peut aussi correspondre à la vision d’une séparation dramatique et mortifère de l’état amniotique, qui plonge l’enfant dans un monde difficile, comme s’il avait commis une faute abominable.

L’éventualité d’une grossesse mortifère ou d’une naissance mortifère peut se rencontrer dans des histoires difficiles. Il n’en reste pas moins vrai que, même si l’enfant se sépare de la mère en sentant que le temps est venu de le faire (il semble que l’enfant déclenche aussi l’accouchement), cet éloignement ne se fait pas sans difficulté, avec parfois le souvenir douloureux du cordon tranché et d’un abandon culpabilisant.

On pourrait également dire que dans certains cas la vision culpabilisante du suicidé correspond à la culpabilité de l’enfant qui a souhaité la mort du parent. L’enfant se sent coupable de la mort du père ou de la mère, de la mort d’un aîné dans le cas de l’enfant qui suit un décès de frère ou de sœur. L’adulte se sent coupable de la mort de l’autre (l’a-t-il désirée ?).

On pourrait aussi penser que dans la vision du pendu la corde peut symboliser non pas le cordon ombilical mais le pénis maudit qui est insoutenable chez la fille (témoin d’une relation maudite) ou une castration inexorable chez l’homme coupable de pensées endogames.

La corde – La castration ombilicale

Le penduLa naissance constitue la première castration. C’est le moment où l’enfant est accueilli (son image et son sexe sont découverts et reconnus) et où le narcissisme parental entre en jeu. C’est aussi le moment de la séparation du corps de la mère et du corps de l’enfant au moment où le cordon ombilical est tranché. L’enfant respire (c’est l’irruption du souffle vital) après la disparition du lien placentaire et émet le méconium par l’anus. L’enfant ne perçoit plus la double pulsation utérine, mais il découvre des perceptions nouvelles liées à son environnement où il est brutalement plongé.

Imaginons que lors de circonstances épouvantables la mère vienne à décéder à la naissance, tout l’impact affectif de la reconnaissance hors du milieu utérin et tout le narcissisme maternel d’une maman qui découvre son enfant et qui l’admire est bouleversé. L’enfant est perdu, désorienté et la question inconsciente qui risque de demeurer sera : mais qu’ai-je donc fait pour mériter ou provoquer un tel désastre, d’autant plus que l’entourage, même s’il fait bonne figure, sera intérieurement cruellement affecté et pourra peut-être secrètement reprocher à cet enfant l’avènement d’une telle « malédiction ». L’enfant et plus tard l’adulte auront du mal à vivre pour leur propre compte.23

Le placenta. La vie tient Ă  un fil

On est obligé de penser à l’une des rois Parques, Lachesis, qui mesurait le fil de la vie que Clotho filait et qu’Antropos coupait. La vie est effectivement suspendue à un fil, le premier de ces fils est le cordon ombilical, puis il devient plus subtil, pneumatique, alimentaire, affectif jusqu’au moment où il est à nouveau coupé pour de bon.

La mort, la séparation du placenta – la castration placentaire

Bine sûr, l’image du pendu nous évoque fortement le placenta et le cordon ombilical qui est sectionné à la naissance par le couteau de la séparation, de la castration ombilicale et placentaire. Arsenicum peut être retrouvé dans des rubriques où le placenta est mentionné, dans des rubriques d’avortement ou de délivrance douloureuse.

Le placenta a souvent été l’objet de soins particuliers au moment de la naissance. Partout on retrouve la tradition qui consiste à enterrer le placenta à la naissance. Dans la France rurale on pratiquait cet ensevelissement avec, de façon concomitante, la plantation d’un arbre à l’endroit de la cérémonie24. On retrouve cette coutume dans de nombreuses régions du monde. On y remarque un lien entre le corps, la naissance, la mort et l’arbre.

L’homĂ©opathie connaĂ®t Ă©galement inconsciemment cette relation dans la correspondance arsenicum – thuya oĂą l’arbre de vie est complĂ©mentaire de notre sujet, avec des thèmes de dĂ©membrement, de morcellement du corps et de sĂ©paration du corps et le l’âme, comme si, Ă  la suite de la mort arsenicale, succĂ©dait une phase oĂą l’on voit une âme faire issue hors du corps comme le fait l’homonculus reprĂ©sentĂ© sur la figure 7 du Rosarium.

On retrouve cette coutume en Polynésie, en Asie, en Afrique25. Le nouveau-né est composé d’un être humain et d’un placenta. L’être humain va rester dans la maison et l’autre sera exclu et dans certaines civilisations sera enterré.26

Dans les pages suivantes l’auteur rappelle une lettre de Freud à Jung27. Il s’agit de la seule mention de la part de Freud du rôle du placenta. Il note d’abord la présence dans la littérature et la mythologie de couples de frères, dont l’un est fort et l’autre faible, où l’un distingué et l’autre plus commun (il cite entre autres, Don Quichotte et Sancho, Romulus et Rémus..). Il ajoute que le frère (jumeau) plus faible est le placenta et signale que chez de nombreuses peuplades primitives on appelle le placenta frère ou jumeau28. Il y a là en puissance le mythe d’Abel et de Caïn, avec son cortège de culpabilité énorme. Ce qui nous ramène au mythe d’Osiris et de Seth, au conte égyptien des Deux frères29  etc..

Le corps

La castration ombilicale  et surtout la mort du placenta vont laisser une angoisse particulièrement marquée au niveau de l’image du corps, qui est ressentie de façon morbide. Arsenicum est sujet à la contamination, à la putréfaction, que seule une hygiène à la limite de l’obsession peut contrecarrer.

Le sujet arsenicum, tiré à quatre épingles, désinfecté, policé va avoir un soin particulier pour tout ce qui concerne son corps, état qui va s’exalter dans son complémentaire thuya. En fait thuya évoque le mythe d’Osiris, où le dieu meurt, assassiné par son frère (le jumeau) et mis en morceaux. Il doit expier une faute impardonnable, l’accouplement coupable avec sa sœur Nephtys.

Conclusion

Arsenicum album, énorme médicament de la matière médicale homéopathique est le témoin d’une imprégnation morbide inconsciente qui nous hante, mémoire du drame indélébile de la mort, la nôtre, mille fois vécue à travers les drames de l’existence, culpabilisée, abominée, au travers des filtres du séjour intra-utérin, de la naissance et des castrations inévitables (et nécessaires) de la vie.

L’arsenic est un poison, le poison par excellence. Il est le médicament de l’œuvre au noir, stade de la mort et de l’horreur de la putréfaction. Son désespoir (en particulier celui de guérir), son aversion pour l’impermanence du corps dont il se sent responsable, le conduisent à une culpabilité anxieuse et obsessionnelle qui tend à combattre le chaos et qui témoigne d’une ambiguïté dans son comportement vis-à-vis de l’autre dont il peut parfois souhaiter inconsciemment la mort.

Chaque deuil de la vie le ramène à la castration première, celle du cordon ombilical, qui semble le hanter, particulièrement à travers la projection morbide de la pendaison, qui évoque cet épisode, le cordon ombilical et la séparation qui a induit la mort d’un double pour permettre la vie. Il voudrait maîtriser cette impermanence, la mort absurde, mais la tâche est inégale.

Articles de Bernard Long

Notes :

  1. fr.wikipedia.org/wiki/Anhydride_arsénieux
  2. Hahnemann S. Apothekerlexicon. ibid. et Serre L. ibid. p. 155.
  3. DĂ©glutition douloureuse.
  4. Flaubert G. Madame Bovary. Paris : Eugène Fasquelle ; 1928.
  5. cours-de-medecine.medsante.com/travail/arsenic.htm
  6. Les descriptions de remèdes homéopathiques comportent des signes psychiques, généraux et physiques qui peuvent être agencés sous forme de mandala. Je nomme ce schéma homéographe. (cf article sur le mandala).
  7. Rilke R. M. Les cahiers de Malte Laurids Brigge. Paris : Point/Seuil ; 1966.
  8. Chassinat E. ibid.
  9. Foucart P. Les mystères d’Éleusis. Puiseaux : Pardès ; 1914.
  10. Voir le site Planethomeo.
  11. Dufilho R. Les symptômes mentaux en Homéopathie. Pau ; 1985.
  12. Cité dans Hering C. Symptömes Guides de la Matière Médicale Homœopathique. Limoges : Roger Jollois ; 1994. tome 2.
  13. Hahnemann S. Ăśber die Arsenikvergiftung, ihre HĂĽlfe und gerichtliche Ausmittelung. Leipzig ; 1786.
  14. Van Gennep. Le folklore français. Paris. : Robert Laffont. Bouquins. volume 1 ; 1998 : 562.
  15. Que la théorie hahnemannienne des miasmes préfigure.
  16. Van Gennep. ibid. p. 602.
  17. Van Gennep. ibid. p. 607.
  18. Van Gennep. ibid. p. 612.
  19. À noter que le médicament qui lui est le plus proche dans cet aspect est aconit.
  20. Van Gennep. ibid. p. 615.
  21. Foie – poumon en médecine chinoise.
  22. Symptôme souligné par Masi.
  23. Dolto F. L’image inconsciente du corps. Paris : Seuil ; 1984 p.  90 sq.
  24. Loux F. Traditions et soins d’aujourd’hui. Paris : InterEditions ; 1990.
  25. Babadzan A. La religion traditionnelle Ă  Tahiti et aux Ă®les de la SociĂ©tĂ© Ă  l’Ă©poque de la dĂ©couverte. Lecture anthropologique d’un symbolisme rituel polynĂ©sien. Thèse de doctorat d’Ă©tat. Paris X ; 1989.
    Saura B. « Langue, représentation du temps -Mua/Muri- et vision du monde à Tahiti ». Bulletin de la Société des Etudes Océaniennes 1996.
    Saura B. Des Tahitiens, des Français. Leurs représentations réciproques aujourd’hui. Papeete : Aux vents des îles ; 2004.
    Saura B. Entre nature et culture. La mise en terre du placenta en Polynésie française. Papeete : Haere Po ; 2003.
    Wolff M.J. In Utero. Mythes, croyances et cultures. Paris : Masson ; 2001.
    Jacquet M. Avant que la mort ne nous sépare… De Boeck Université ; 2006.
  26. Aboubacar Barry A.. lignage. Le corps, la mort, et l’esprit du lignage. L’ancĂŞtre et le sorcier en clinique africaine. Paris : L’Harmattan ; 2001 p. 74.
  27. Freud S., Jung C.G. Correspondance 1906-1914. Paris : éd. Gallimard ; 1992. Lettre  du 12 octobre 1911.
  28. Jung signalera cette relation dans Les Métamorphoses de l’âme et de ses symboles. Paris : Livre de Poche/Georg ; 1993. pp. 399-400.
  29. Lefebvre G. Romans et contes égyptiens de l’époque pharaonique. Paris : Maisonneuve ; 1976.