C.G. JUNG

Rêve, Alchimie, Homéopathie, Poésie

Rêves et visions alchimiques

        Rêve de l’ultime poème

Depuis des temps,
une poésie flottait sur l’océan de ce qui est.
Un matin, quand les rêves s’éloignent sur la pointe des pieds,
elle frappe à la porte de sa pensée
et ouvre les volets sur le plein du vide.
Fulgurance !
Éblouie, revêtue d’une robe de larmes douces, le cœur béant,
athanor vivant,
elle reçoit un trésor qui ne doit pas s’échapper,
et vivement le cleffe dans la boite des mots.
Il est tellement précieux celui qui sera l’ultime poème,
on ne peux pas le partager,
juste en jeter des miettes pour nourrir les oiseaux parleurs de langues oubliées.

La marche des bateaux oubliés

Rêve, vision, imaginations…

Sur la route est passé, un étrange cortège.

En tête se tenait le Vieil Homme de la Mer,

une belle sirène, minuscule, perchée sur son épaule, il battait tambour soliste,

suivi d’un grand orchestre de sifflements de vents et de vagues brisantes.

Derrière, en grand désordre, suivait une cohorte de bateaux délabrés,

usés par l’abandon et le manque de respect.

Il y avait les gros, mourant dans les champs d’herbes,

où ils rêvaient des grandes vagues salées

et des poissons brillants dans leur ventre affamé.

Il y avait de tous petits canots,

croupissant sans espoir d’une rame d’enfant,

dans la vase durcie, en un lieu oublié par la marée.

Il y avait ceux, à moitié colorés,

restés de longues années dans un garage sombre,

avec pour compagnie un vieux pot de peinture rouillé.

J’ai même reconnu, au passage, cette barque presque neuve,

retournée au milieu des gravats d’une maison à l’abandon.

En fin de cortège se traînaient les bois pourrissants,

semblables à des squelettes d’animaux dont il ne reste plus que les côtes.

Oui, j’ai vu passer un étrange cortège.

Sortis de la brume des rêves,

révoltés par l’indifférence des hommes,

ils allaient vers la mer,

achever dignement leur lente transmutation.

La mort du monstre

Quand le monstre,

androgyne de ses abysses,

enfermé dans la cornue où il se dessèche depuis les origines,

laisse échapper par l’issue du rêve une part féminine démente de solitude,

le vouloir explose le verre de la cage.

Elle veut tous les alcools, et aussi tous les rires.

Elle veut devenir folle et manger des délires, énormes !

Elle est jeune, elle est belle,

donnez lui votre sang pour la rendre immortelle.

Elle veut Tout,

inventer les poisons, appeler les démons, saccager les jardins,

pour aimer, pour pleurer, pour sentir.

Elle veut Tout.

Elle parcourt le monde, mers, fleuves, montagnes,

loin, toujours plus loin.

Son corps craquelé devient comme un rocher,

que jamais n’atteint la marée,

et les mousses s’effritent dans sa main.

Des filles sont passées

et l’ont appelée sÅ“ur,

corps vénéneux, ployant comme des tiges,

paupières violettes, yeux de topaze,

chacune tenait entre ses bras un enfant mort !

Elle ne les a pas entendues, les mots des humains sont perdus.

Reste le Désir.

Quand elle voit la ville, si proche et si lointaine,

elle court haletante, le visage mouillé.

Elle tombe, elle rampe et c’est à quatre pattes,

comme un chien,

qu’elle atteint la première porte, trop tard, une nouvelle fois trop tard.

En lettres de cendres il est écrit :

Le monstre est mort, brûlé sur l’athanor du JE.

Méditation du chat de l’alchimiste

Le chat de l’alchimiste ne connaît rien à l’or,

philosophique ou non.

Le chat de l’alchimiste, repu et satisfait,

tout contre la chaleur douce de l’athanor,

médite longuement sur l’immobilité

mais ses yeux entrouverts surveillent la cornue.

Depuis bien des années, il attend que se casse,

le verre qui retient,

dans les reflets changeants de son rêve éveillé,

des oiseaux fabuleux qui ne meurent jamais

et des serpents qui tournent en se mordant la queue.

Le chat de l’alchimiste essaie d’approcher

l’impossible infini du ronron silencieux.

Poésies d’Ariaga (Ariane Callot)

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