C.G. JUNG

Rêve, Alchimie, Homéopathie, Poésie

Vers la vision finale du RĂŞveur

Le problème de la symétrie va tourmenter le Rêveur jusqu’à la grande vision de l’horloge du monde.

Vers la version finale

Le problème de la symétrie

Le Soi intervient dans son rôle d’organisateur, pour la première fois, au rêve 26. Il revêt l’apparence d’un patron de bar louche, mais un patron quand même.

RĂŞve no 26 : l'afficher

Il n’est pas satisfait des idées trop abstraites qui ont été énoncées auparavant et le dit clairement : Ce que les gens ont dit de la droite et de la gauche n’a pas satisfait mon sentiment. A la fonction pensée, trop développée, il faut ajouter la fonction sentiment, et laisser une place aux émotions. Le Rêveur donne alors une nouvelle définition d’ordre psychologique, et en relation avec la société humaine, qui satisfait plus ou moins le patron :

Il n’y a pas de partie droite et de partie gauche de la société humaine, mais des gens symétriques et des gens bancals. Les bancals sont ceux qui ne peuvent satisfaire qu’un côté en eux, la gauche ou la droite. Ils sont encore à l’état d’enfants.

Ce problème de la symétrie va tourmenter le Rêveur jusqu’au dénouement. En même temps, les difficiles relations avec l’anima se poursuivent.  Nous pensons que ces relations n’aboutissent pas à une conclusion satisfaisante dans le cadre de cette suite de rêves.

MĂŞme si le RĂŞveur accepte sa propre obscuritĂ©, puisque nous le voyons assis Ă  une table ronde avec un personnage pĂ©tri de qualitĂ©s nĂ©gatives(cf.rĂŞve 31) symbolisant l’ombre, il semble bien, d’après ce que nous dit Jung, que des manifestations obscures de l’anima se produisent chaque fois qu’il devrait concrĂ©tiser dans la rĂ©alitĂ© les enseignements du Soi.

Il y a chez lui un refus du terrestre et du rĂ©el. D’ailleurs, la femme inconnue du rĂŞve 32 se plaint de douleurs dans l’utĂ©rus, ce qui montre que la partie biologique, le centre gĂ©nĂ©rateur de vie, est nĂ©gligĂ©e. Dans ce rĂŞve, Le thème rĂ©current de l’animalitĂ© est illustrĂ© par les singes. On trouvait dĂ©jĂ  ce thème dans le dernier des  rĂŞves initiaux. L’animalitĂ© est  immĂ©diatement corrigĂ©e par l’image de glaciers d’une pure blancheur. Ensuite, comme il fallait s’y attendre dans ce mouvement de balancier, Ă©clate, au rĂŞve suivant, le combat au cours duquel des atrocitĂ©s bestiales sont commises.

RĂŞve no 32 : l'afficher

Explications et rebondissements

Deux rêves, ( 34 et 35) apportent des précisions importantes sur le déroulement du récit.

Le RĂŞveur parle avec l’Ami IntĂ©rieur et lui dit cette phrase surprenante : “Je dois persĂ©vĂ©rer devant le Christ sanglant, et continuer Ă  travailler Ă  mon salut.” Nous voyons lĂ  une souffrance, liĂ©e Ă  une protestation contre l’incarnation.  Le corps, et le symbole christique en est l’illustration, doit souffrir pour ĂŞtre acceptable et acceptĂ©.

Selon les valeurs de L’Église, à l’abri de laquelle le Rêveur a la tentation de se réfugier, seules les valeurs “spirituelles” procurent une joie exempte de souillures et de souffrances. Nous verrons plus tard( au rêve 54)  la réponse de l’inconscient à cette vision unilatérale.

Le rêve 35 est l’explication”de la première scène des “rêves initiaux”, et donne sa place exacte au Rêveur.

RĂŞve no 35 : l'afficher

Souvenons nous qu’il s’était couvert d’un chapeau qui n’était pas le sien. Il se transforme maintenant en un comĂ©dien qui jette son chapeau contre un mur oĂą il forme un dessin en forme de Mandala. Il est montrĂ© que le RĂŞveur jouait, sur la scène du théâtre des rĂŞves,  un rĂ´le qui l’empĂŞchait de se prendre au sĂ©rieux. C’Ă©tait probablement le rĂ´le du scientifique dĂ©tachĂ©. Mais, maintenant, il doit Ă´ter son dĂ©guisement car le fait de jouer ce rĂ´le nuisait Ă  la relation avec le Soi, reprĂ©sentĂ© ici par le Mandala.

Les explications et rebondissements s’accélèrent. (cf.rêve 37).  Voilà que, des atrocités bestiales on passe à des valeurs morales.

Le conflit est, finalement, comme nous l’avons déjà évoqué, un combat entre le bien et le mal. Le Soi est représenté sous les traits flatteurs d’un prince qui sait tout, et nous assistons aux fiançailles du Rêveur avec le Soi, qui lui fait cadeau d’une bague sertie d’un diamant et la lui passe au quatrième doigt de la main gauche. De plus, des promesses lui sont faites. Dans la belle vision 39, il lui est dit que cette bague est le gage donné par le Soi de tenir son engagement à conduire le Rêveur très loin vers l’Orient, c’est-à-dire aux antipodes du conscient. Pour ce voyage indispensable, même au péril de la vie psychique du Rêveur, l’anima remplit sa fonction de guide sans lequel rien ne peut être accompli (cf. rêve 40).

RĂŞve no 39 : l'afficher

Le décor est planté

Le décor a été planté (au rêve 38) pour une représentation de la totalité. Il est constitué par une table ronde et quatre chaises. Remarquons que la scène est vide. On attend un personnage important de la construction narrative.

Il s’agit du Vieux Sage, qui rentre en scène (au rêve 42), de manière assez tardive, bien qu’il ait été annoncé (au rêve 14 ) par le père dans son rôle de guide. Ici, il est sous le déguisement du vieux maître déterminant le centre représenté par une tache éclairée en rouge sur le sol. Notons que ce Vieux Sage, messager du Soi, montre la terre.

Un rêve suivant (cf.rêve 47), va insister sur l’attention qui doit être portée à la réalisation terrestre de la totalité : il est désigné un endroit sur la terre qui est marqué d’une façon particulière. Il s’agit sans doute, comme le pense Jung, dans  Psychologie et alchimie, de “l’endroit sur la terre où le Rêveur doit se tenir s’il entend réaliser son Soi”.

Le Rêveur semble sans cesse différer, dans sa vie quotidienne, des prises de décision indispensable. L’anima, sous l’aspect de la méchante mère-affreuse-sorcière, l’enferme, comme un enfant rétif, à l’intérieur de l’espace carré, qui est maintenant une prison, et lui donne, au rêve 44, une représentation de son infantilisme. Il faudrait pour que s’ouvrent les portes qu’il ait le courage d’un adulte et accepte d’être mordu, c’est à dire de payer de sa personne.

RĂŞve no 44 : l'afficher

Entre deux rĂŞves d’emprisonnement, il y a eu un essai de conciliation, au rĂŞve 45 : les troupes se livrent Ă  un exercice. Elles ne se prĂ©parent plus pour la guerre– et forment une Ă©toile, un thème cĂ©leste. Cependant, cette Ă©toile est une configuration, formĂ©e sur le sol terrestre par des ĂŞtres humains.

Pas de dĂ©nouement avec l’image de la femme

Au rêve 50, nous approchons d’un des dénouements. Comme nous l’avons déjà indiqué, il y a des histoires dans l’histoire, ce qui sera aussi le cas pour la Rêveuse. Ainsi, la conclusion de la relation entre le Rêveur et l’anima se met en place.

RĂŞve no 50 : l'afficher

Le RĂŞveur fuit toujours mais la femme inconnue-anima lui dit qu’il ne saura toujours en ĂŞtre ainsi : un jour il ne pourra plus fuir, mais devra tenir bon. Mais le RĂŞveur a du mal Ă  accepter la part fĂ©minine et terrestre de son ĂŞtre, et Ă  sacrifier la prĂ©dominance de l’intellect.  Ce qui est grave, aussi, nous dit Jung, c’est qu’il tĂ©moigne d’une rĂ©alisation insuffisante dans les actions de sa vie personnelle.  C’est pourquoi, il va se retrouver Ă  nouveau (rĂŞve 53), enfermĂ© dans une pièce carrĂ©e vide, seul avec lui-mĂŞme, alors qu’une voix crie Ne le laissez pas sortir, il ne veut pas payer l’impĂ´t .

Le Rêveur se refuse à remplir une des conditions essentielles de l’individuation : réaliser le maximum de ses possibilités psychiques mais aussi celles humaines et relationnelles. Cela explique l’extrême état de tension qui règne dans les derniers rêves de cet ensemble onirique et l’angoissante question qui est posé au rêve 51 de savoir si l’eau suffira ? Est ce qu’il y aura assez d’énergie, de libido, pour réaliser le projet du Soi ?

RĂŞve no 51 : l'afficher

Les relations avec l’anima n’aboutissent pas à un dénouement. La dernière fois qu’elle apparaît (rêve 56) elle porte le costume de l’inconnue obscure Des enfants sont présents, ce qui indique que le Rêveur est, psychologiquement, encore “sous l’empire de forces créatrices infantiles”. Elle dit qu’on est maintenant à un point d’arrêt, le solstice, mais qu’elle reviendra.

  L‘anima n’a pas fini de tenir son rĂ´le dans les scĂ©narios de l’inconscient. Nous pensons qu’il dut avoir, par la suite, bien d’autres dialogues avec cette reprĂ©sentation archĂ©typique après que Jung ait dĂ©cidĂ© d’arrĂŞter la sĂ©rie sur la Grande Vision du RĂŞveur.

Aboutissement des relations avec la religion

Le Rêveur fait de son mieux pour coopérer avec le Soi, un peu comme un bon élève voulant satisfaire un maître exigeant.

Il dessine, à la suite du rêve (53) où on veut le retenir prisonnier pour impôts non payés, six Mandalas. Il cherche alors à déterminer, par ce travail, la bonne longueur des verticales, le sens de la giration, la répartition des couleurs, bref, d’établir d’harmonieuses relations de symétrie. Cela lui fait peut-être plaisir sur le plan conscient, mais ne satisfait pas du tout le Soi, qui se manifeste par le grand rêve 54 que Jung reproduit intégralement. Ce rêve est pour nous le rêve d’aboutissement, dans le cadre de cette série, des relations entre le Rêveur et la religion de son enfance.

RĂŞve no 54 : l'afficher

La mise en scène est impressionnante, avec lieu sacré, Vieux Sage, musique wagnérienne et montagne de feu ! Le Soi, lassé des enfantillages et des fuites du Rêveur, s’exprime de sa Grande Voix impressionnante pour dire des paroles importantes et définitives sur l’erreur d’appréciation du rôle de la religion dont le Rêveur semble penser qu’elle va le dispenser de ses autre obligations :

Ce que tu fais est dangereux. La religion n’est pas l’impôt que tu dois payer pour te passer de l’image de la femme, car cette image est indispensable. Malheur à ceux qui utilisent la religion comme substitut d’un autre aspect de la vie de l’âme ils sont dans l’erreur et seront maudits. la religion n’est pas un substitut ; elle doit au contraire venir s’ajouter aux autres activités de l’âme comme perfection dernière. C’est de la plénitude de la vie que tu dois engendrer ta religion alors seulement tu seras bienheureux.

Il n’est pas surprenant que le Rêveur ait ressenti ce songe comme une “expérience puissante”. Il est dit que l’on dévalue le sens d’une religion véritable si on la rabaisse à un prétexte pour échapper à l’indispensable relation avec le féminin.

C’est cela l’autre aspect de la vie de l’âme. Le chemin passe d’abord, depuis les temps les plus archaĂŻques, par la rencontre harmonieuse entre les Ă©lĂ©ments masculins et fĂ©minins. Cela fait partie des racines biologiques de la conscience, et seul le contact avec l’inconscient, permet de retrouver le contact avec une totalitĂ© originelle. La religion est alors le fruit, le point culminant, de la totalitĂ© d’une vie qui contient les deux faces. Ce n’est pas en allant Ă  l’église, que l’on peut se soustraire Ă  certaines exigences sentimentales, ou aux besoins Ă©motifs de l’existence.

La grande Vision de l’Horloge du Monde

L'horloge du mondeLe discours de l’inconscient Ă©tait pĂ©remptoire et le RĂŞveur, si on en croit Jung, fut très dĂ©stabilisĂ©. Ce rĂŞve d’aboutissement n’a eu de sens, selon nous, que s’il a Ă©tĂ© suivi d’actions concrètes car, comme le dit si bien Jung  dans Psychologie et alchimie (p.268):  “l’homme ne devient vĂ©ritablement que ce qu’il fait dans la rĂ©alité”. Il restait certainement un long travail pour briser les rĂ©sistances intĂ©rieures du RĂŞveur au sujet de la polaritĂ©.

L’œuvre de l’inconscient, mĂŞme si elle rencontrait de fortes rĂ©sistances sur le plan psychologique aboutit cependant, sur une autre ligne de signification, Ă  une belle scène symbolique Ă©voquant une reprĂ©sentation alchimique. Il s’agit de l’impression visuelle 58. Elle suivie d’une reprĂ©sentation finale, d’apparence abstraite, rĂ©sultat de toute une Ă©laboration structurelle. Il s’agit de la Grande Vision 59, que Jung appelle la Vision de L’Horloge du Monde. Cette reprĂ©sentation contribua certainement Ă  prĂ©server l’équilibre du RĂŞveur, puisqu’elle lui procura une “impression d’harmonie suprĂŞme”.

Impression visuelle no 58 : l'afficher

Grande vision no 59 : l'afficher

Ce Mandala , dont il sera reparlĂ© dans l’interprĂ©tation structurelle et symbolique, est le dernier aboutissement de la construction narrative de cette suite de rĂŞves. Il a certainement Ă©tĂ© choisi par Jung pour clore la sĂ©rie, parce qu’il est le rĂ©sultat de la collaboration entre le conscient de ce scientifique qui ne pouvait s’arrĂŞter sur une image trop figurative, et le discours de l’inconscient. C’est ce qui a permis,  après une longue suite de scènes jouĂ©es sur le théâtre onirique, de rĂ©unir des Ă©lĂ©ments contradictoires, dans une reprĂ©sentation oĂą le RĂŞveur a intĂ©grĂ© les deux pĂ´les, pour les faire fonctionner ensemble de la manière qui lui convenait le mieux sur le plan conscient.

Nous avons assisté aux efforts de coopération entre l’inconscient, porteur d’un message qu’il doit s’efforcer de faire comprendre par une histoire didactique, et le sujet, qui cherche à comprendre cet enseignement. Pour cela, il a d’abord fallu qu’il le désire car, sans la coopération du Moi conscient, les rêves ne sont que des images et des discours perdus. L’inconscient fait de son mieux pour surprendre ou impressionner  le Rêveur, exactement comme la conteuse des Mille et une Nuits. Pour elle, l’enjeu était la survie, pour le Rêveur, c’est une possibilité de cheminement vers la totalité.

Conclusions

Jung a voulu montrer, en utilisant cette sĂ©rie, des matĂ©riaux oniriques entrant dans une catĂ©gorie particulière qu’il a dĂ©nommĂ©e la symbolique du Mandala. C’est une sorte de rĂ©cit des relations entre les diffĂ©rentes parties de la psychĂ© d’un sujet, relation ayant pour rĂ©sultat une prise de conscience d’un nouveau centre oĂą se rĂ©unissent les opposĂ©s.

Malgré toute sa pratique de l’analyse, Jung n’a pas présenté d’autres longues suites de rêves dans leur ordre chronologique, bien qu’il fasse souvent allusion à l’intérêt de telles séries. De plus le sujet, comme il le dit lui-même, était remarquable. On peut alors se demander si l’hypothèse que le rêve raconte une histoire à épisodes, et d’autres hypothèses qui vont suivre, ne seraient finalement valables que dans ce cas précis.

Dans les pas de Jung, nous avons alors cherché, parmi beaucoup d’autres, une série suffisamment longue pour permettre de refaire la démarche de Jung et, peut-être même de la pousser plus loin. Avec la série de la Rêveuse nous allons tenter de prouver que le cas du Rêveur n’était pas un cas isolé en observant les songes d’un sujet plus ordinaire, et d’un sexe différent.

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