C.G. JUNG

RĂȘve, Alchimie, HomĂ©opathie, PoĂ©sie

Se dĂ©sintoxiquer de ce qui rend sourd Ă  la voix de l’inconscient

Les grandes illusions

Il nous est apparu que la sociĂ©tĂ© humaine que l’on dit Ă©voluĂ©e a Ă©difiĂ© les avancĂ©es de la civilisation, et l’amĂ©lioration du bien-ĂȘtre de l’homme supposĂ©e en rĂ©sulter, sur des illusions :

  ‱ Illusion que l’on pouvait marcher sans jambes et sans pieds en se sĂ©parant de la Nature.

  ‱ Illusion dĂ©rivant de l’idĂ©e que le progrĂšs est Ă  l’extĂ©rieur, d’oĂč une perte de contact avec la source crĂ©atrice, quel que soit le nom qu’on lui donne, qui cherche Ă  s’exprimer Ă  l’intĂ©rieur.

  ‱ Illusion sur la suprĂ©matie d’un Moi, qui rejette ou supprime ce qui ne lui ressemble pas, entraĂźnant une terrible perte de sa relation Ă  tout ce qui pourrait augmenter l’espace qu’il occupe au sein de la totalitĂ© de la psychĂ©.

Que faire ?

Montrer les erreurs est indicatif mais n’est pas constructif.

Nos propositions devaient s’Ă©difier sur un socle solide : l’outillage conceptuel de C.G. Jung.

L’inspiration permanente de tous nos Ă©crits dĂ©coule de la relation singuliĂšre que Jung entretenait avec l’Autre, que cet autre soit en lui ou hors de lui.

Sur le plan de la vie ici et maintenant, nous avons pensĂ© que la pensĂ©e jungienne Ă©tait susceptible d’apporter une aide Ă  celui qui, poussĂ© par une grande dĂ©tresse, dĂ©cide, dans un moment de luciditĂ©, d‘entreprendre un voyage vers l’altĂ©ritĂ© envahissante et indestructible la plus proche et la plus angoissante : l’inconscient.

Le dĂ©sir lĂ©gitime de l’homme est de protĂ©ger un Moi dont le degrĂ© de conscience constitue sa spĂ©cificitĂ© d’humain. C’est la raison pour laquelle il tente, de toutes ses forces, de dĂ©tourner de ce Moi si prĂ©cieux le flux abondant qui circule entre la profondeur et la surface, c’est-Ă -dire entre l’inconscient et le conscient.

L’interflux conscient / inconscient ne peut jamais ĂȘtre interrompu, puisqu’il participe de la totalitĂ© psychique. Il va se manifester par des angoisses, des violences, des dĂ©goĂ»ts de vivre, des projections qui, en vertu du processus du Bouc Ă©missaire, seront imputĂ©s aux Autres considĂ©rĂ©s comme responsables de ce mal ĂȘtre.

Protéger et augmenter le degré de conscience

Heureusement, le flux des productions de l’inconscient peut s’épancher et ĂȘtre canalisĂ© dans le cours des rĂȘves. S’ouvre alors une voie vers la possibilitĂ©, en respectant certaines rĂšgles, non seulement de ne pas diminuer ou mettre en danger le degrĂ© de conscience de l’homme, mais mĂȘme de l’augmenter.

Jung croyait Ă  cette possibilitĂ© d’un enseignement de l’inconscient, en particulier dans les sĂ©ries de rĂȘves. C’est pourquoi il en prĂ©sente une qu’il Ă©tudie longuement dans son ouvrage Psychologie et alchimie. Nous avons appelĂ© ce travail la sĂ©rie du RĂȘveur.

Nous avons prĂ©sentĂ© une autre sĂ©rie, plus contemporaine : la sĂ©rie de la RĂȘveuse.  Nous avons tentĂ© de montrer, par l’intermĂ©diaire de cette sĂ©rie, une expĂ©rience humaine de dialogue avec l’inconscient. Nous pensons que cette dĂ©marche peut informer chacun, en dehors de toute pratique analytique, au sujet de sa relation avec un fonds commun : une Nature englobant l’inconscient en tant que manifestation d’une Vie dans laquelle nous sommes tous totalement immergĂ©s.

Pourquoi avoir privilégié la symbolique alchimique ?

C’est tout d’abord pour suivre l’exemple de Jung que nous avons privilĂ©giĂ©, en particulier chez la RĂȘveuse, la symbolique alchimique dans l’interprĂ©tation des sĂ©ries de rĂȘves.

Nous avons aussi Ă©mis l’hypothĂšse que la perduration dans les rĂȘves de nos contemporains de thĂšmes propres Ă  cette symbolique Ă©tait un phĂ©nomĂšne de compensation, une forme originale de retour du rejetĂ©, en l’occurrence la Nature.  Ce rejet, Ă  l’Ă©poque des alchimistes, se traduisait par un oubli de la Nature au profit d’une religion qui prĂŽnait la suprĂ©matie de l’ñme et le mĂ©pris du corps.  De nos jours il s’agit d’un mĂȘme oubli de la Nature mais, cette fois-ci,  au profit de la rationalitĂ© et de la Science.

Nous sommes conscients d’avoir privilĂ©giĂ©, de maniĂšre subjective, un angle d’interprĂ©tation.

Il est vrai qu’une autre ligne de signification aurait Ă©tĂ© tout aussi valable, puisque les productions de l’inconscient collectif expriment la totalitĂ© du contenu de cet inconscient.

Il serait, par exemple, trĂšs intĂ©ressant de rechercher, dans la sĂ©rie de la RĂȘveuse, les manifestations d’un rayon de signification diffractant Ă  partir d’un puissant archĂ©type : la satisfaction des besoins vitaux. L’exploration de cette voie d’interprĂ©tation serait probablement fructueuse car elle rĂ©vĂ©lerait la prĂ©sence de reprĂ©sentations archĂ©typiques d’instincts profondĂ©ment enracinĂ©s dans la Nature. Chercheurs la voie est ouverte !

La représentation structurelle et symbolique de la Totalité

Il a Ă©tĂ© dit, dĂšs le dĂ©but de notre recherche, que la TotalitĂ© en Soi est irreprĂ©sentable. On ne peut qu’en observer des expressions diffĂ©renciĂ©es, et nous avons fait le choix, empruntant ainsi la voie jungienne, d’en mettre en Ă©vidence les RE-prĂ©sentations structurelles et symboliques. Nous avons, en particulier, en observant l’apparition des Ă©lĂ©ments significatifs dans les suites de rĂȘves, constatĂ© que :

  • Les formes et les nombres sont des Ă©mergences, au niveau de la psychĂ© humaine, de structures Ă©voquant celles que l’on observe dans l’ensemble des productions de la Nature.
  • Il existe un systĂšme de rĂ©gulation des fonctions psychiques agissant Ă  la maniĂšre de celui qui maintient l’équilibre des fonctions corporelles. Ce systĂšme fait de ce corps humain que nous habitons, sans mĂȘme y penser, si ce n’est pour nous en plaindre, une remarquable rĂ©ussite.
  • Le corps humain, loin d’ĂȘtre mĂ©prisable et d’ĂȘtre une prison pour l’ñme, comme l’enseignent certains courants religieux, est le seul mode de prĂ©sence au monde oĂč s’inscrit une possibilitĂ© d’actualisation de nos potentialitĂ©s.

L’ĂȘtre humain est un vase alchimique

C’est dans ce corps, semblable au vase des alchimistes, que nous pouvons tenter de franchir quelques degrĂ©s du processus de rĂ©appropriation de notre ĂȘtre total.

Ces constatations nous ont conduit Ă  penser que, mĂȘme si la TotalitĂ© en Soi est impensable et irreprĂ©sentable, il existe cependant un lieu de RE-prĂ©sentation privilĂ©giĂ© d’une totalitĂ© : l’ĂȘtre humain.

En effet, l’ĂȘtre humain possĂšde en puissance tous les Ă©lĂ©ments de la totalitĂ© matiĂšre-psychĂ© pouvant faire de lui un homme in-divis, non divisĂ©. Dans l’absolu, cela correspond Ă  un homme individuĂ©, vivant pleinement son intĂ©gration au sein de la Nature et ouvrant complĂštement sa conscience aux apports de l’inconscient collectif.

Cependant, cet homme-lĂ  ne mĂ©riterait d’ĂȘtre considĂ©rĂ© comme ce que certaines Traditions nomment un homme rĂ©alisĂ©, qu’à la condition qu’il soit Ă©galement un homme relationnel en phase avec tous les autres humains.

Individuation ne signifie pas isolement

Le but de l’individuation n’est, en rien, l’isolement mais, tout au contraire, d’ĂȘtre capable consciemment de s’assumer en tant que goutte d’eau dans l’OcĂ©an humain.

Cet idĂ©al type d’humain, presque indiffĂ©renciĂ©, ne saurait exister car ce qui caractĂ©rise l’homme c’est justement sa diffĂ©renciation au sein de la totalitĂ©.

Il semble, cependant, et cela serait une origine plausible du malaise actuel de notre sociĂ©tĂ©, que se soit produit un excĂšs de la nĂ©cessaire diffĂ©renciation avec le socle commun sur lequel se construit l’humanitĂ© : la Nature et la relation avec l’Autre. C’est pourquoi certains aspects perdus de la totalitĂ©, indispensables au fonctionnement harmonieux de la psychĂ©, doivent ĂȘtre retrouvĂ©s pour que ces parties manquantes, une fois remontĂ©es Ă  la surface, soient ajoutĂ©es aux acquis du Moi conscient.

Jung comme lieu d’une expĂ©rience de l’inconscient

Devenir un lieu oĂč peuvent se RE-prĂ©senter les aspects perdus de la totalitĂ©, ĂȘtre le champ d’une expĂ©rience consistant Ă  tenter de “retourner en son ĂȘtre propre”, est la tĂąche Ă  laquelle s’est attelĂ© Jung.

Son corps et sa psychĂ© furent, Ă  la fois, un lieu de tensions entre les opposĂ©s, et un lieu de rĂ©ception des messages de l’inconscient.

Il semble qu’il avait, plus que d’autres, une prĂ©disposition Ă  percevoir le flot de la vie et Ă  passer la tĂȘte, comme le fait le sujet de l’illustration alchimique ci-contre, par un trou donnant sur un ailleurs. Il Ă©tait, en quelque sorte, connectĂ©, ce qui lui faisait dire que sa diffĂ©rence avec les autres hommes rĂ©sidait dans le fait que, chez lui, “les cloisons Ă©taient transparentes“. Cela lui permettait d’avoir une meilleure vision sur les processus se dĂ©roulant Ă  l’arriĂšre plan.

Explorer l’inconnu est pĂ©rilleux. Si le corps de Jung connut la souffrance, ce fut surtout sa psychĂ© qui, en particulier au moment de sa grande confrontation avec l’inconscient, subit des attaques qui le menĂšrent aux limites de la mort psychique. Mais sa volontĂ© Ă©tait aussi forte que son insatiable curiositĂ©. Connaissant les risques, il a, en toute luciditĂ©, acceptĂ© d’ĂȘtre un lieu de rĂ©alisation du projet d’un inconscient visant Ă  se dĂ©ployer avec la coopĂ©ration du conscient. Il a donnĂ© aux deux composantes de sa psychĂ© la possibilitĂ© de “vivre en tant que totalitĂ©â€.

 Jung en osmose avec les forces de la Nature

Jung a toujours ressenti un grand sentiment de parentĂ©, quasiment chamanique, avec les forces de la Nature, se dĂ©ployant en de multiples manifestations concernant aussi bien les plantes que l‘”amour cosmogonique”. Il s’est, consciemment, laissĂ© emporter par le flot d’une Vie qui le fascinait, tout autant que son corollaire, la mort.

Au sujet de la mort, Jung avouait possĂ©der un “mythe” et des indications de l’inconscient lui donnant Ă  penser qu’elle pourrait augmenter son degrĂ© d’osmose avec ce qu’il appelait l‘unus mundus, le monde un.

Il avait certainement tirĂ© les conclusions des visions de ce qu’il appelle une “totalitĂ© objective” qu’il eut pendant la grave maladie durant laquelle, en 1944. Il flotta entre la vie et la mort. Pendant cette pĂ©riode il fut une sorte d’écran, sur lequel furent projetĂ©es les images d’une RE-prĂ©sentation de la TotalitĂ©.

Les Ɠuvres de Jung sont-elles une aide ?

Les Ɠuvres de Jung font, elles aussi, partie de sa rĂ©alisation globale. Elles furent l’expression extĂ©rieure d’une mĂ©tamorphose intĂ©rieure, favorisĂ©e par l’attention qu’il porta aux contenus de son inconscient. Tous ses Ă©crits furent rĂ©digĂ©s sous la  pression d’un Autre en lui  qu’il considĂ©ra non comme un ennemi mais comme la piĂšce manquante nĂ©cessaire pour qu’il puisse devenir une forme de RE-prĂ©sentation d’une unitĂ© de Vie.

Un approfondissement des recherches philosophiques au sujet de l’oeuvre-vie de Jung offre t-il une voie vers la comprĂ©hension et la rĂ©solution de problĂšmes qui sont aussi les nĂŽtres parce qu’universels ?

Nous le pensons mais nous ne pouvons Ă  l’issue de ce travail, qui se veut une ouverture vers d’autres recherches, proposer une panacĂ©e universelle Ă  la crise existentielle d’un Homme ayant perdu ses capacitĂ©s relationnelles avec l’Autre. Nous tentons quand mĂȘme quelques propositions.

Quelques propositions

  • PrĂȘter attention Ă  ses rĂȘves car ils peuvent, surtout si ils se prĂ©sentent en sĂ©rie, ĂȘtre un vĂ©ritable enseignement de l’inconscient.
  • Envisager une analyse avec prudence. Évidemment, tout le monde ne va pas se faire analyser, ne serait-ce que par manque de moyens, de temps ou d’envie. D’ailleurs, comme le pense Jung, l’analyse prĂ©sente pour certains sujets, ayant trouvĂ© un fragile Ă©quilibre en une forme de nĂ©vrose, un danger de basculement dans la psychose.
  • Entamer un travail personnel ce qui peut se rĂ©vĂ©ler trĂšs fructueux pour ceux dont l’angoisse ne revĂȘt pas une forme pathologique.
  • Faire silence et Ă©couter. En effet, dans la sociĂ©tĂ© occidentale actuelle, l’homme a le plus souvent perdu contact avec l’intĂ©rieur de lui-mĂȘme. Il vit uniquement Ă  la surface. Tout lui vient de l’extĂ©rieur et, consciemment, il ne souhaite pas autre chose. Il prend bien soin de se droguer Ă  grandes doses de nouvelles, de bruits, d’images, que la plupart du temps il ne choisit mĂȘme pas. Il ne sait plus rester dans le silence, on peut mĂȘme dire que le silence l’effraie car, si le bruit cesse, s’installe alors le risque de voir Ă©merger des pensĂ©es non dirigĂ©es, ou des images troublantes, sans rĂ©fĂ©rences au dĂ©jĂ  connu.

Se dĂ©sintoxiquer de ce qui rend sourd Ă  la voix de l’inconscient

Une grave crise est  provoquĂ©e par la trop grande autonomie que l’homme contemporain a prise vis-Ă -vis de la Nature, au sens spinoziste du mot. Il a oubliĂ© qu’il en faisait partie et a dĂ©cidĂ© de lui substituer la science et les techniques. Cette crise est aggravĂ©e par une perte de relation Ă  l’autre, un chacun pour soi qui nous fait oublier que nous somme tous des gouttes du grand ocĂ©an de ce qui EST.

La solution, pour celui qui est Ă  la recherche du sens de ce qui l’agresse, consiste peut-ĂȘtre Ă  desserrer la camisole mĂ©diatique.

Cette camisole, faite des bruits et images extĂ©rieures, l’enserre et le rend sourd Ă  la voix de l’inconscient.

Celui qui a fait cesser le bruitage pourrait, ensuite, dans le silence retrouvĂ©, pratiquer ce que les alchimistes du Moyen Age appelaient la meditatio et l’imaginatio et dont ils faisaient le fondement de leur ƒuvre.

Adviendraient, alors, d’autres images, d’autres paroles issues du fonds commun de l’humanitĂ©. Ces images, ces paroles ont toujours Ă©tĂ© lĂ , comme le disent les deux sĂ©ries de rĂȘves, mais une grande partie de l’humanitĂ© ne les voit plus, ne les entend plus, et elles demeurent, oubliĂ©es, dans les profondeurs de l’inconscient oĂč vont parfois les chercher ceux que les fous et les poĂštes.

Il existe une possibilitĂ© que le nouvel ĂȘtre humain dĂ©sintoxiquĂ© puisse retrouver  le contact avec les morceaux perdus de sa totalitĂ©, se sentir mieux en sa propre compagnie. On verrait alors diminuer la propension que nous avons Ă  projeter l’insatisfaction de nous mĂȘme sur un Autre devenu l’objet de l’horreur inspirĂ©e par notre ombre. Ce serait un grand pas vers l’individuation et l’accomplissement d’une ƒuvre humaine comparable Ă  la recherche des anciens alchimistes.

Ces rĂ©flexions et propositions achĂšvent provisoirement la partie “Écrits sur Jung”. Restent les ouvertures possibles …

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PubliĂ© initialement dans le cadre d’une thĂšse cette page a Ă©tĂ© adaptĂ©e par Ariaga (Ariane Callot), son auteure.
Les ouvrages cités sont référencés à la page bibliographie.