C.G. JUNG

Rêve, Alchimie, Homéopathie, Poésie

La grande lessive alchimique

Le corps comme la psyché, dominés par un esprit noir, doivent être purifiés pour que le grand chantier des rêves soit mis en œuvre.

 

Purification de l’œuvre au noir

La nigredo, c’est Ă  dire l’œuvre au noir, est très prĂ©sente dans la sĂ©rie de la RĂŞveuse. On peut en donner pour exemple l’impressionnant rĂŞve 77 oĂą sont triturĂ©es, brĂ»lĂ©es les entrailles de la RĂŞveuse une fois après l’ouverture de son ventre. Le corps, comme la psychĂ©, subissent les tortures de l’esprit noir dominant dans cette phase de l’Ĺ’uvre.

RĂŞve no 77 : l'afficher

Pour dĂ©passer ce premier stade du travail alchimique le matĂ©riau doit ĂŞtre purifiĂ©. C’est la phase de l‘albedo ou oeuvre au blanc qui peut ĂŞtre comparĂ© Ă  une grande lessive.

Dans la série différentes ablutions symbolisent l’albedo. Les plus caractéristiques sont le nettoyage assez brutal effectué par la Rêveuse, avec du savon et un fort jet d’eau, de l’homme inconnu (rêve 136) et le moment, capital pour son évolution, où elle doit aller laver les pieds de sa mère (rêve 143).

RĂŞve no 136 : l'afficher

RĂŞve no 143 : l'afficher

L’importance de l’ablution faite au moyen de l’eau embrasĂ©e des Philosophes, ablution prĂ©liminaire Ă  la rĂ©alisation de l’œuvre au blanc, est très frĂ©quemment mise en Ă©vidence dans l’iconographie oĂą l’on voit le blanchiment du corps au noir, le plus souvent opĂ©rĂ© par des femmes comme le montre l’illustration de notre page.

Il s’agit de L’emblème III de l’Atalante fugitive . La traduction de l’épigramme est :

“Toi qui aimes scruter les vĂ©ritĂ©s cachĂ©es – Sache de cet exemple extraire tout l’utile : – Vois cette femme comme elle purge son linge – Des taches, en jetant dessus de chaudes eaux, – Imite-la : ton art ne te trahira point. – L’onde lave en effet l’ordure du corps noir.”

Un rapprochement entre la nature oubliée et le conscient

Les fleurs, les fruits, l’herbe verte, les champs, la mer, les rivières, et bien d’autres éléments naturels, sont très présents dans l’ensemble de la série de la Rêveuse. Citons, par exemple les rêves 4, 31, 48, 70, 80, 89, 133.

Voir les rêves de la série de la rêveuse

Ils trouvent leur place sur le rayon de signification 3  concernant à la fois la Nature et l’alchimie.

Voir le schéma des rayons de signification des rêves

Ces manifestations font partie d’une Ă©tape intermĂ©diaire entre la nigredo (oeuvre au noir) et l’albedo (oeuvre au blanc). Il s’agit de  la viriditas ou passage au vert qui , selon le Dictionnaire Mytho-HermĂ©tique (p.94) “marque l’animation et la vĂ©gĂ©tation de la matière”.

Les symboles alchimiques, évoquant cette partie du travail hermétique, adviennent au moment où commence la réconciliation entre la Nature oubliée et le conscient de la Rêveuse. Ce moment se situe au rêve 127, quand le corbeau, que nous entendons corps beau, blessé, est soigné et se transforme en un oiseau heureux aux plumes d’un vert brillant. Le rêve se déploie ensuite avec la naissance, encore une naissance, de neuf superbes chiots.

RĂŞve no 127 : l'afficher

Mort, renaissance, ombre et lumière, pourritures et fleurs, la ligne de l’Œuvre de la Nature rayonne plutôt, vers un niveau proche de la conscience.

La ligne se prolonge aussi en profondeur jusqu’au lieu où agit une sorte de principe d’organisation générale, commun à la Nature et à la psyché objective.

Ce facteur d’ordre qui agit sur notre rayon 4, va poursuivre, d’une manière plus cohérente, le processus d’édification d’une structure d’accueil. Ce processus a commencé de manière spontanée, à partir du matériau brut, pendant la première partie de la série.

Voir le schéma des rayons de signification des rêves

Le travail va, dans cette seconde partie de la série, être facilité par la coopération d’une conscience désireuse, comme l’était celle du Rêveur, de voir s’ordonner la masse confuse des productions de l’inconscient. À partir de cet apparent désordre, un sens va progressivement se dégager.

Des formes prĂ©existantes dans l’inconscient ?

Dans une partie plus théorique de notre travail, des questions avaient été posées : les mandalas qui procurent aux rêveurs une impression d’adéquation et d’harmonie sont-ils une forme préexistante dans l’inconscient, forme se précisant peu à peu à la lumière de la conscience ? Et, si oui, y-a-t-il dans les séries de rêves des points communs d’évolution et d’assemblage, suggérant un projet de l’inconscient assimilable à l’ordre général de la Nature ?

Nous pensons avoir montré au cours de l’ensemble de notre recherche que, chez le Rêveur comme chez la Rêveuse, le récit, les formes, les nombres, les représentations symboliques, convergent vers une réunion des éléments masculins et féminins dont la présence commune est nécessaire au sein du mandala.

Nous avons aussi vu que, même s’ils étaient le plus souvent déguisés ou refusés par le conscient, ces éléments étaient déjà là, occultés par la surdité des sujets au discours du rêve.
Pour que les mandalas se constituent, en tant qu’aboutissements d’un processus de reconstruction d’une forme oubliée, il est nécessaire que se produise un moment de prise de conscience totale. C’est ce qui se construit durant la seconde partie de la série.

Le grand chantier des rĂŞves

Comme il est dit au rĂŞve 96, la RĂŞveuse est sur un immense chantier.

RĂŞve no 96 : l'afficher

Les briques éparses de l’Œuvre pré-consciente doivent être identifiées, et intégrées à la construction finale. Certains matériaux vont participer à l’édification de la vision alchimique, d’autres au rêve mandala 152 et la Parole de la Grande Voix va trouver son aboutissement au dernier songe de la série.

RĂŞve no 152 : l'afficher

Les formes sont, à la fois, les éléments les plus simples et les plus indispensables à l’édification de la structure d’accueil. Une sérieuse mise en place avait déjà été effectuée pendant la première partie, au cours de laquelle les principales figures géométriques faisaient leur apparition.

Dans la seconde partie de la série les formes sont ici rappelées, complétées ou modifiées. Le cercle, par exemple, doit être brisé (rêve 90) pour que soit finalement choisie, pour l’écriture du mot AMOUR , la disposition semi-circulaire déjà proposée au cours de la partie pré-consciente dans les rêves 61 et 62.

RĂŞve no 90 : l'afficher

Le triangle acquiert une base et, détail intéressant, il est fait d’une matière liée à la vie en tant que nourriture : du pain. Le carré se présente sous l’aspect bucolique d’un carré d’herbes aromatiques.

Les nombres continuent à jouer leur rôle d’intermédiaire entre le discours de l’inconscient et l’univers manifesté.

Ils sont souvent reliés à la vie éveillée : se préoccuper de l’heure, compter des sardines, des pains et même des phallus ! Le deux et le quatre participent de la progression vers la formation du couple et à l’édification d’une quaternité humaine. Un exemple, au rêve 118, dans un restaurant, un lieu où on se nourrit,  la formation d’une quaternité composée de deux hommes et de deux femmes.

RĂŞve no 118 : l'afficher

Le nombre douze fait son apparition mais nous pensons que sa signification est très symbolique et que son interprétation relève du domaine du religieux.

Le conscient influe t-il sur l’inconscient ?

On constate que le discours du rêve, animé par la coopération conscient-inconscient et la possibilité de voir s’exercer la fonction transcendante, s’infléchit vers une forme d’enseignement didactique, destiné à être plus accessible à la compréhension consciente.

On peut d’ailleurs retourner cette constatation en suggérant que c’est le conscient qui influe sur l’inconscient, par la demande de l’utilisation de matériaux plus facilement identifiables. C’est ainsi que le discours onirique propose des rêves, dits d’école, comme le rêve 147, qui est une sorte de proposition provisoire d’aboutissement de la symbolique alchimique présente dans l’ensemble de la série.

RĂŞve no 147 : l'afficher

On observe aussi, témoin le rêve 143, des songes réunissant des éléments, déjà plusieurs fois apparus au cours de la série, en un conglomérat. Il semble nécessaire au discours du rêve d’opérer une sorte de révision, avant le choix final satisfaisant.

RĂŞve no 143 : l'afficher

Élaboration par Jung du flot  du matériau des rêves

Le très long rĂŞve 143 (ci-dessus) est une vĂ©ritable rĂ©capitulation d’Ă©lĂ©ments importants de la sĂ©rie.

Au cours d’un récit très cohérent on trouve : le centre, la pyramide, le poisson, le petit garçon et les cadeaux du tout début, le couple, pièce essentielle de l’ensemble, les chambres et les  hôtels, très fréquentés par la Rêveuse, la mère, qui pèse sur toute la série, la femme âgée symbole du Soi, le moine, une outre ronde symbolisant à la fois la matrice et le vase alchimique.

Il faut ajouter Ă  cette Ă©numĂ©ration ce dont nous avons parlĂ© au dĂ©but de ce texte : la RĂŞveuse doit procĂ©der Ă  un travail consistant Ă  laver les pieds de sa mère ce qui, sur le plan alchimique, symbolise une ablution de l’œuvre au blanc. Très important, il est nĂ©cessaire de trouver la juste mesure de l’eau. On peut traduire ce besoin de mesure en termes analytiques et c’est Jung qui donne la rĂ©ponse dans ces lignes  très souvent citĂ©es de Ma vie (p.232) :

“Les premières imaginations et les premiers rêves étaient comme un flot de basalte liquide et rougeoyant ; sa cristallisation engendra la pierre que je pus travailler.
Les années durant lesquelles j’étais à l’écoute des images intérieures constituèrent l’époque la plus importante de ma vie, au cours de laquelle toutes les choses essentielles se décidèrent. Car c’est là que celles-ci prirent leur essor et les détails qui suivirent ne furent que des compléments, des illustrations et des éclaircissements. Toute mon activité ultérieure consista à élaborer ce qui avait jailli de l’inconscient au long de ces années et qui tout d’abord m’inonda.”

Il faut laver mais il faut aussi construire et Jung en Ă©tait bien conscient. Il existe un ordre propre Ă  la Nature mais il est brouillĂ© par l’accession Ă  la conscience et l’oubli des premiers enracinements. Les deux sĂ©ries de rĂŞves, celle de Jung et celle que nous proposons, ont le mĂ©rite de faire Ă©merger certaines structures essentielles Ă  la formation d’un cadre rassurant pour accueillir le flot, parfois terrifiant, des productions de l’inconscient.

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PubliĂ© initialement dans le cadre d’une thèse cette page a Ă©tĂ© adaptĂ©e par Ariaga (Ariane Callot), son auteure.
Les ouvrages cités sont référencés à la page bibliographie.