C.G. JUNG

Rêve, Alchimie, Homéopathie, Poésie

Menace de submersion par l’inconscient

Le conscient choisit et juge. L’inconscient s’affranchit de la dualitĂ© au risque de submerger le conscient.

Le conscient choisit l’un ou l’autre

Les visions, ou les rêves très brefs, continuent, en ce début de série, à être la partie émergente d’un symbolisme sous-jacent d’une forte tonalité alchimique.

Les deux poissons du rĂŞve 8 font Ă©cho Ă  l’illustration ci-dessus et au poème l’accompagnant.

RĂŞve no 8 : l'afficher

Cette gravure est Extraite du Muséum hermeticum, p. 363 et reproduite à la p. 190 de l’Alchimie de Johannes Fabricus.

“Tous les sages vous disent
Qu’il y a deux poissons dans notre mer,
Sans chair ni arĂŞtes.
Faites-les cuire dans leur eau
Et ils se transformeront en une vaste mer
Que personne n’est capable de décrire.
VoilĂ  ce que disent les sages :
Les deux poissons ne sont qu’un et non
deux ;
Ils sont deux et néanmoins un,
Et toute chose est en eux,
Le corps, l’âme et l’esprit.
Or je vous dis en vérité,
Faites-cuire ces trois-lĂ  ensemble
Afin qu’ils deviennent une vaste mer.”

La rêveuse n’arrive pas à se décider entre les deux beaux poissons brillants, ce qui lui pose certainement un problème. Elle est conditionnée par son fonctionnement conscient à discriminer et à choisir ou l’un ou l’autre. Or, nous sommes ici dans un univers reflétant la totalité, si bien décrite par le poème, univers où les lois ne sont plus les mêmes. Au sein de la vaste mer de l’inconscient collectif, les frontières n’existent plus.

Le problème du discriminé et de l’identique se pose à nouveau au rêve 10, qui contient une réponse de l’inconscient au dilemme du rêve 8. En effet, quand la Rêveuse proteste, parce qu’elle pense qu’on veut lui donner un manteau différent de celui qu’elle avait choisi, il lui est dit que : Cela n’a pas d’importance, il s’agit du même manteau.

RĂŞve no 10 : l'afficher

Le nombre deux est diabolique

Le nombre deux était déjà apparu au tout début de la série avec les deux gros vers à l’intérieur du poulet-chat.

Ce nombre impliquant toujours l’idée d’une comparaison, d’un choix, revient ici au cours de deux rêves, preuve que le discours onirique insiste sur la nécessité de comprendre cette dualité et de la dépasser. En effet, déjà, pour Zozime, un célèbre alchimiste et gnostique du troisième siècle,  la dualité est diabolique et le diable apparaît comme un imitateur.

Plus tard, pour Gérard Dorn, le Diable est la dualité personnifiée. Selon Jung commentant Dorn dans Psychologie et religion (p.202) il aurait :

“fabriqué un compas et aurait essayé de dessiner un système de cercle, tentative qui pour certaines raisons aurait échoué, car il n’aurait à la fin réussi à représenter que la figure d’un serpent double pointant quatre cornes, et par là le domaine du combat singulier, divisé en lui-même”.

Gérard Dorn est très influencé par l’église catholique qui, de la même manière qu’elle soutient un dualisme âme-corps, oppose Dieu = Bien, à Diable = Mal, d’une manière antithétique.

Le nombre deux symbolise donc, en tant que deuxième terme d’une dualité limitant et niant le premier terme, le Diable, celui qui s’oppose à la toute puissance de Dieu.

Les alchimistes s’affranchissent symboliquement de la dualitĂ©

La plupart des alchimistes, tout en restant très chrétiens, se sont affranchis, sous couvert de leur symbolique, de la dualité Bien-Mal.

Le fait d’utiliser des symboles  leur permet de donner un sens plus cosmique à la double polarité que l’on retrouve dans leur représentation du Soleil et de la Lune, eux-mêmes souvent symbolisés par le couple alchimique Roi et Reine.

Les alchimistes reprennent, ainsi, l’antique tradition des dieux solaires et lunaires accouplés en dualités. Notons la correspondance entre cette dualité Soleil-Lune et les principes d’indétermination et de détermination, d’esprit et de matière ou, si l’on se réfère à Aristote, de forme et de matière.

Voir les rêves de la série de la rêveuse

Pour eux, la représentation d’une dualité, qui tend toujours à un rétablissement de l’unité, s’exprime encore sous d’autres formes et R. Allendy écrit :

En Hermétisme, la Dualité s’exprime encore par les principes Soufre (indétermination) et Mercure (détermination). le Grand Oeuvre chimique ou mystique devait rétablir l’Unité dans la Dualité, soit par les noces du Roi et de la Reine, soit par la création du REBIS (res bina), l’union harmonieuse des polarités contraires. “

Cette union harmonieuse des polarités contraires sera, selon nous, l’œuvre de toute la seconde partie de la série de la Rêveuse. Pour l’instant, tout est donné en vrac sans qu’intervienne sa coopération consciente avec les productions de l’inconscient.

L’importance des nombres

 Les deux rêves 8 et 10 se situent sur un même rayon de diffusion, à partir du noyau central de signification. Entre eux, s’intercale un rêve d’apparence anecdotique, déjà mentionné à d’autres niveaux d’interprétation, le rêve 9. Cependant, si on l’observe de plus près, on voit qu’il est question de chambre et de nombres.

RĂŞve no 9 : l'afficher

La chambre peut avoir le sens du temenos, de refuge, ou encore ĂŞtre un lieu oĂą le couple se rencontre.

Plus intéressant à ce niveau d’interprétation, le terme chambre est utilisé pour désigner le lieu où se déroule une opération du processus alchimique, comme c’est la cas dans la série Pretiosa margarita de Janus Licinius qui décrit les douze opérations de mise à jour des ossements de l’hermaphrodite alchimique par un processus de calcination.

On trouve aussi, au cours de ce même rêve, lié aux rêves 12 et 13, une insistance du scénario onirique sur l’importance du nombre.

RĂŞve no 12 : l'afficher RĂŞve no 13 : l'afficher

Menace de submersion par l’inconscient

 La rêveuse éprouve une forte angoisse quand elle s’aperçoit que : à la place des chiffres il y a une barre noire qui est en train de diminuer. Le corps participe à cette angoisse et produit l’eau des larmes. Cette eau, à laquelle nous donnons ici son sens d’élément naturel, commence, à monter de la gauche, au rêve suivant, d’une manière dangereuse pour la Rêveuse.

Les forces de la Nature, symbolisées par la Mater Natura, manifestent ainsi leur puissance latente au niveau de l’inconscient. Les alchimistes, même s’ils ne rattachaient pas, consciemment, ces forces à l’inconscient n’en ignoraient ni la puissance, ni les dangers potentiels, ce qui se traduisait chez eux par un profond respect.

Le fait que l’eau monte, en menaçant de tout inonder et de submerger la Rêveuse, est caractéristique de la présence d’une matière première chaotique, susceptible de surgir de l’inconscient et d’envahir de manière dangereuse la sphère du conscient. C’est pourquoi les alchimistes faisaient souvent référence à la Genèse, au moment où le Déluge submerge toute vie, à l’exception de celle de Noé et de ceux qui étaient avec lui dans l’arche.

L’allĂ©gorie de l’inondation Ă©tait utilisĂ©e par les alchimistes pour dĂ©crire le commencement de l’Œuvre. Cela nous semble bien s’appliquer aux rĂŞves de cette première partie de la sĂ©rie qui est une production naturelle, non interprĂ©tĂ©e, de la production onirique de l’inconscient.

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PubliĂ© initialement dans le cadre d’une thèse cette page a Ă©tĂ© adaptĂ©e par Ariaga (Ariane Callot), son auteure.
Les ouvrages cités sont référencés à la page bibliographie.