C.G. JUNG

Rêve, Alchimie, Homéopathie, Poésie

La messe rouge alchimique

L’œuvre alchimique au rouge et la symbolique du sang du Christ qui fascinent Jung dans la messe chrétienne.

Universalité de la Lumière de la Nature

Les alchimistes disaient, en substance, que les procédés de la vraie Alchimie, celle pratiquée par les Artistes, étaient les mêmes que ceux de la Nature.

Mais, prudents, ils déclaraient avec force que l’œil de Dieu et les lois qu’il a édictées sont la Nature même, puisque ces lois sont les causes qui régissent tout l’univers.

Ensuite, le paganisme, sous-jacent dans l’inconscient de ces bons chrétiens, a fait qu’ils ont laissé remonter dans leurs écrits, à partir de notions très anciennes, une Nature ou cause seconde bien utile une fois qu’avait été clamée la subordination à Dieu.

Ils appelaient cette Nature : esprit igné ou feu invisible ou âme du monde. C’était un esprit universel et fécondant, la Lumière de la Nature créée depuis le commencement et répandue dans tout l’univers, jusqu’à la petite étincelle qui brille en l’homme.

Animées par cet esprit, toutes les manifestations de la Nature devenaient estimables. Fini la malédiction du péché originel et le mépris de la chair. C’est probablement pour cette raison que, symboliquement, la plupart des écrits alchimiques, décrivent des copulations, le plus souvent incestueuses, que la morale chrétienne ne saurait que réprouver !

L’inconscient fait ce qu’il veut

La RĂŞveuse est bien loin de retrouver la source dont lui parlait la Grande Voix du rĂŞve 65.

RĂŞve no 65 : l'afficher

Nous avons vu, sur un autre plan de l’interprétation, que sa relation à la féminité, à l’autre masculin, à la coopération amoureuse qui est à la racine de l’ensemble du monde “naturel”, se révèle très mauvaise. Écouter de la musique avec un homme inconnu comme elle le faisait au rêve 55 est tout à fait insuffisant pour que s’effectue la conjonction du mâle et de la femelle réclamée par les alchimistes pour que s’effectue un des stades essentiels de l’Œuvre.

RĂŞve no 55 : l'afficher

Au moment où la très significative parole il y avait la source est prononcée, on se demande vraiment comment un discours onirique, aussi fort sur le plan symbolique, a pu continuer imperturbablement chez un sujet dont nous savons qu’il y restait étranger, et qu’il le supportait de plus en plus mal. La seule réponse qui nous vient à l’esprit est que l’inconscient fait ce qu’il veut.

La RĂŞveuse n’intègre pas les apports trop nombreux de l’inconscient

C’est bien le cas pour le rêve 66 suivant.

RĂŞve no 66 : l'afficher

Le thème de la cuisson lente se poursuit sans que le manque d’assimilation consciente de la Rêveuse ait une quelconque influence sur le discours onirique.

Ainsi, elle observe une amie cuisant doucement sur un foyer une viande d’où sort beaucoup de jus. Ceci prouve qu’un travail important s’effectue au niveau des couches profondes de sa psyché. Mais ce travail n’est pas adapté à ses possibilités conscientes, car la musique est trop forte, comprenons : l’harmonie ne règne pas, les apports de l’inconscient sont trop nombreux et l’intégration de ces matériaux est épuisante, impossible même, pour une Rêveuse submergée.

Le rêve 67 traduit parfaitement cet état, tout en insistant, une fois de plus, sur le caractère ancien de ces apports de l’inconscient collectif.

RĂŞve no 67 : l'afficher

Il constitue, en lui-même, un commentaire de l’ensemble des songes qui le précédent. Il signifie qu’entre l’inconscient et le conscient qu’il y a un écran, une lumière trop forte, tellement éblouissante que l’on doit fermer les yeux.

Selon toute probabilité, ce rêve est généré par une grande lassitude consciente. Cependant, l’inconscient n’en a cure et les derniers songes avant le travail analytique seront très parlants sur le plan symbolique.

La jeune fille empotée

La Rêveuse, au rêve 69, observe une jeune fille avec le bas du corps formé de grosses racines qui s’enfoncent dans la terre d’une grande jarre.

RĂŞve no 69 : l'afficher

Nous avions donné une première interprétation de ce rêve, au moment du récit de l’”histoire onirique”, en le rattachant au fait que, au cours du premier songe, elle se faisait traiter d’empotée par une femme dominatrice symbolisant l’animus maternel.

Sur le plan alchimique l’explication est toute autre et rejoint les arcanes les plus secrets de la science hermétique.

Fulcanelli dans les demeures philosophales (p.78) Ă©crit :

“Il y aurait deux sortes de vases : l’un le vase de verre, vase prĂ©cieux, nommĂ© le “vase de l’art”. Ce vase, le plus souvent dĂ©crit par les traitĂ©s, est Ă  l’origine d’une voie longue et coĂ»teuse. Il est rĂ©servĂ© “au noble usage de ces substances prĂ©cieuses que sont l’or exaltĂ© et le Mercure des sages.” Un autre vase, que les Philosophes appellent “aludel non vernis”et qui serait rĂ©servĂ© au Grand Ĺ’uvre, est nommĂ© “le vase de la nature” et il est fait d’argile. Cette voie est accessible Ă  tous et ne demande que des matĂ©riaux Ă  bas prix. C’est cette voie que “les grands maĂ®tres nomment un travail de femme et un jeu d’enfant.”

La jeune fille, image potentielle de la Rêveuse, a le corps enraciné dans un vase de la Nature  rempli de cette terre qui est “la matière dont les Philosophes extraient leur mercure”(DMH,p.396) Le bas de son corps est formé de grosses racines.

Une manifestation symbolique de la totalité

Les alchimistes écrivaient que leur mercure était composé de deux éléments sortis d’une même racine. Il s’agit là d’une manifestation symbolique de la totalité : les ingrédients s’unissent en une seule racine qui est “la semence et la vraie racine des métaux philosophiques”.

La racine de l’Œuvre, selon l’alchimiste Ripley, désigne allégoriquement la base. Cette racine est :

“Le soufre mûr du soleil des Sages, par la vertu duquel les deux autres substances mercurielles se mûrissent et acquièrent le degré de perfection de l’or. Les philosophes l’ont aussi nommé le Feu de Nature”. (cité dans DMH, p.424)

La tonalité alchimique est évidente, mais nous pensons que l’on peut pousser plus loin l’interprétation, tout en la simplifiant. Nous dirions alors que le corps planté dans cette jarre symbolise le matériau de la future transmutation au sein de l’athanor. Cette interprétation est valable si on considère que le corps de la Rêveuse, quoiqu’elle s’en défende, fait partie d’une Nature où elle doit replonger ses racines.

Dans la seconde partie de ce riche rêve 69 nous voyons une preuve de l’intellectualisme de la Rêveuse qu’elle partage avec le Rêveur, mais, nous semble-t-il, à un moindre degré. En effet, elle emploie une feuille de papier pour accomplir un acte hautement symbolique : faire sortir le sang. Elle est immédiatement rappelée à l’ordre par une voix qui dit : ce serait quand même mieux avec un scalpel.

Voir les rêves de la série de la rêveuse

La messe rouge alchimique

Le sang a une signification hermĂ©tique, liĂ©e Ă  toute une symbolique christique. Ceci est parfaitement illustrĂ© par cet extrait de la description de la “messe rouge alchimique” reprĂ©sentĂ©e sur  l’illustration de cette page.

Fabricus dans son Alchimie en propose un commentaire en s’inspirant d’une phrase du Theatrum chemicum :

“Et maintenant le Roi donne à tous à manger sa chair rouge et ensanglantée” :

Il cite aussi :

“Le corps du Sauveur forme l’angle infĂ©rieur de la TrinitĂ©, dont deux cĂ´tĂ©s sont composĂ©s des rayons lumineux tracĂ©s par les colombes aurĂ©olĂ©es…. Le troisième cĂ´tĂ© est formĂ© d’une rivière de sang qui coule depuis un pressoir Ă  vin qui se referme sur le Christ portant sa croix. Pris en tenaille par un ange le corps du Sauveur rejette un filet de sang qui continue en jaillissant du flanc droit du roi. Emblème de la teinture rouge, le sang est offert par le christ dans deux calices au soleil et Ă  la lune.” (Travisianus, De chemico miraculo)

La fascination de Jung pour la transmutation dans la messe

Cette interprĂ©tation du sang comme emblème du dernier stade du processus, l’Œuvre au rouge, est en concordance avec la fascination, dĂ©jĂ  Ă©voquĂ©e, que Jung ressentait envers le symbole de la transsubstantiation dans le cadre la messe catholique, surtout au moment oĂą il est dit “ceci est mon corps, ceci est mon sang”. Il y voyait de nombreux points communs avec le processus visant Ă  la transmutation des alchimistes.

Jung,  comme souvent, s’appuie sur les Ă©crits de GĂ©rard Dorn pour dire dans Les racines de la conscience (p.378) que les hermĂ©tistes voyaient leur Pierre animĂ©e parce que :

“au cours des dernières opérations, grâce à la vertu de ce très noble mystère igné, un liquide sombre (obscurus) semblable au sang, sue, goutte à goutte, de leur matière et de leur vase.”

C’est dans le sang de cette pierre, est-il ajouté, que serait cachée son âme.

La symbolique christique

Cette présence du sang, dans le rêve 69, un sang qui ne pourrait jaillir que d’une blessure faite avec un instrument métallique, comme le sont les glaives et les épées, offre l’intérêt d’être un matériau existant avant le moment de l’analyse.

Ce matériau fait à la fois allusion à la quatrième partie de l’Œuvre, l’œuvre au rouge et, si on suit le cheminement jungien, à une symbolique christique. Pensons à la blessure faite au flanc de Jésus sur la croix.

 Peut-ĂŞtre par une manifestation de l’ironie de la rĂŞveuse, le sang se concentre dans un petit orteil ce qui donne un cĂ´tĂ© un peu ridicule Ă  la scène. Un ridicule destinĂ© Ă  la soulager de la tension qu’elle subit.

On observe, pourtant, une sorte de mise en place d’une symbolique qui se manifestera plus clairement au cours de la deuxième partie de la série. Notons qu’il y avait chez le Rêveur (rêve 34) une référence au Christ sanglant qui, à notre étonnement, n’a pas entraîné Jung sur le terrain de l’alchimie.

RĂŞve no 34 : l'afficher

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PubliĂ© initialement dans le cadre d’une thèse cette page a Ă©tĂ© adaptĂ©e par Ariaga (Ariane Callot), son auteure.
Les ouvrages cités sont référencés à la page bibliographie.