C.G. JUNG

Rêve, Alchimie, Homéopathie, Poésie

Marcher sans jambes

Pour rentrer dans le jardin des philosophes alchimistes il faut quatre clés sinon on est comme privé de jambes.

Un grand danger psychique

On sent que la rêveuse  est de plus en plus visitée par des songes signifiants.

Le rêve 20 illustre un mouvement de régression du conscient, suivi par une prise de conscience. Cette prise de conscience est probablement à l’origine, dans le groupe assez conséquent des rêves qui suivent, de la présence d’une symbolique alchimique très forte dont les thèmes sont re-présentés d’une manière plus cohérente et plus suivie qu’auparavant.

RĂŞve no 20 : l'afficher

La Rêveuse se trouve devant un coffre trop plein qu’il lui est impossible de refermer.

On assiste ici à une invasion de ce que les alchimistes auraient appelé la massa confusa (masse confuse), et Jung l’inconscient collectif. Elle court un grand danger psychique d’inflation se traduisant par des délires mégalomaniaques. Nous la voyons transformée en homme et, en tant que grand compositeur, reçue en triomphateur dans sa ville natale.

Il y a, heureusement, dans ce rĂŞve 20, un petit violoncelle tout tordu mais pas fichu, qui va permettre Ă  la rĂŞveuse de commencer, très modestement, Ă  rechercher la note juste. Il s’agit de la note qu’elle doit trouver pour s’insĂ©rer harmonieusement dans la grande symphonie de la totalitĂ©.

Le thème de la Musique, assimilable au besoin de symétrie et d’harmonie chez le Rêveur, est, ici, mis en place. Mais la Rêveuse n’en est pas au stade de la symphonie. Il faudrait d’abord qu’elle apprenne à jouer en solo.

En récompense un rêve éclairant

Le danger est surmonté, certainement par la force du conscient qui ne se laisse pas submerger. En récompense, la Rêveuse reçoit le rêve 22 dont on peut dire qu’il est éclairant au sens alchimique du terme.

RĂŞve no 22 : l'afficher

En effet, sa vision baigne dans une lumière parente de cette lumière de la nature, au sujet de laquelle Paracelse écrivait :

“Il faut savoir que l’art n’a d’autre fondement que la lumière qu’allume en nous la nature et que nous dĂ©couvrons dans cette lumière ce que personne ne connait” (…) ”L’homme ne trouve pas seulement la joie dans la lumière de la nature, mais aussi dans la lumière qui participe de la puissance divine. Il doit vivre dans les deux lumières, l’une ne nuisant nullement Ă  l’autre, car les deux sont unies comme mari et femme”.

Cette lumière, dĂ©jĂ  prĂ©sente chez le RĂŞveur, va se manifester avec beaucoup de force chez la RĂŞveuse, jusqu’au moment de la production du pinceau lumineux au rĂŞve d’aboutissement (rĂŞve 152) de l’ensemble de la sĂ©rie. Dans ce rĂŞve 22, elle Ă©claire le centre, lieu dont la RĂŞveuse a l’intuition qu’il est la juste place qui lui convient. Ce sentiment d’adĂ©quation est justifiĂ©, si on considère le centre comme un lieu de rencontre des contraires.

RĂŞve no 152 : l'afficher

Les images du but Ă  atteindre

Le caractère lumineux du centre fait partie des images du but comme le souligne Jung dans Psychologie du transfert (p. 191), ce qui montre que le Soi organisateur est à l’œuvre.

Le Rêveur avait, lui aussi, cherché à déterminer la place exacte du centre, aidé en cela par un Vieux Sage.

La Rêveuse qui, à l’époque où se situe ce rêve, doit avoir beaucoup de force et de cohérence, et se trouver en une phase de bonne coopération pré-consciente entre son conscient et son inconscient, n’a pas besoin d’aide.

C’est d’elle-même qu’elle comprend, pour un instant, que sa mission est la recherche du centre. Nous disons pour un instant car, dès le rêve 23, il lui sera montré que, dans l’état actuel de son psychisme, le centre est mort.

RĂŞve no 23 : l'afficher

Apparition du symbole de la clé

La connotation alchimique est soulignĂ©e par la fin du rĂŞve 22. Il s’agit d’une grosse clĂ© très ancienne qu’elle voit très bien. ÉclairĂ©e, sans le savoir, par la lumière duelle de l’Esprit et de la Nature, chère Ă  Paracelse, elle voit très nettement cette clĂ©, qui va d’ailleurs rĂ©apparaĂ®tre au cours de circonstances diverses.

Plus près du début de la série, au rêve 14, elle avait déjà observé une petite fille  essayer, discrètement, sans succès, d’ouvrir avec la clé le bas d’un secrétaire.

RĂŞve no 14 : l'afficher

Ultérieurement, au rêve 43, c’est elle-même qui est impliquée. Elle est surprise sur un palier en train d’ouvrir une armoire avec une grosse clé. Il s’agit de la grosse clé qui lui a été montrée au rêve 22, mais on a l’impression qu’elle n’est pas très sûre qu’il lui soit permis d’utiliser cette clé.

RĂŞve no 43 : l'afficher

L’histoire de la clĂ© continue au rĂŞve 51, d’une manière rĂ©gressive puisque, cette fois-ci, elle est en attente d’une clĂ©, ce qui montre bien que le processus d’acquisition progressive des Ă©lĂ©ments nĂ©cessaires Ă  l’Œuvre n’est pas rĂ©ussi. C’est probablement parce qu’il est trop chaotique et, surtout, mal intĂ©grĂ© par le conscient.*

RĂŞve no 51 : l'afficher

On trouve une confirmation de cette possibilité d’interprétation dans le fait que la clé ne réapparaîtra plus au cours de cette première partie de la série.

Les quatre clés du jardin des philosophes

Pour les alchimistes, la clé symbolisait, à la fois, la connaissance de la matière utilisée pour l’Œuvre et la manière de la travailler. Celui qui n’a pas la clé n’a pas accès au jardin des Philosophes, il est “semblable à un homme qui veut marcher sans pieds” comme le dit Michel Maïer dans l’Emblème XXVII de l’Atalante fugitive, notre illustration, dont la traduction de l’Épigramme est :

“La Roseraie des Sages s’orne de mille fleurs,
Mais de puissants verrous ferment toujours sa porte.
Sa clé unique est, pour le monde, chose vile :
Si tu ne l’as, tu veux courir privé de jambes.
Tu affrontes en vain les pentes du Parnasse
Quand sur le sol uni tu te tiens Ă  grand peine.”

Marie-Louise von Franz, dans son commentaire de la cinquième parabole de l’Aurora consurgens  (p. 319) s’appuyant sur un texte d’Alphidius, présente un autre point de vue alchimique, plus proche de la perspective jungienne. Le texte dit

“Je vais te montrer le lieu de cette pierre… Sache mon fils, que cette sagesse est un lieu et que ce lieu est partout. Le lieu en est les quatre Ă©lĂ©ments, et ils sont quatre portes… ces quatre portes ont une clĂ©, chacune la sienne.”

Il y a quatre opérations et quatre clés. Chacune des quatre opérations mènent à la Pierre,

“mais c’est seulement lorsque toutes les quatre sont réunies qu’elles révèlent ensemble sa véritable essence.”,

Ă©crit Marie Louise von Franz.

Voir les rêves de la série de la rêveuse

Le processus de réalisation du Soi

La nécessité d’ouvrir les quatre portes correspond, en psychologie des profondeurs, au processus de réalisation du Soi, processus qui ne peut s’accomplir que si l’ensemble des fonctions psychiques est activé. Jung exprime ainsi cette nécessité dans La psychologie du transfert :

“Les alchimistes semblent avoir perçu le danger que la réalisation ne se limite au domaine d’une fonction déterminée de la conscience. C’est pourquoi ils insistent sur l’importance de la théorie (theoria), c’est à dire de la compréhension intellectuelle, face à la pratique (practica) qui pourrait se contenter de la simple expérimentation. Celle-ci correspondrait à la simple perception, qui doit être complétée par l’aperception. Mais ce deuxième degré, lui non plus, n’est pas la réalisation totale. Il manque encore le cœur, c’est à dire le sentiment, qui donne à ce qui a été compris valeur d’engagement. C’est pourquoi les livres doivent être “détruits”, afin que la pensée ne porte pas préjudice au sentiment, sinon en effet l’âme ne peut pas revenir.”(p.146)

Il apparaît que la clé de l’Œuvre, cette clé récurrente des songes de la Rêveuse était, pour les alchimistes, à la fois unique et multiple. Leur cheminement vers la réalisation de ce que, en termes jungiens, nous appellerions aujourd’hui le processus d’individuation, demandait, à la fois, un travail pratique, la lecture des livres, la méditation, beaucoup de patience et aussi l’Amour au sens le plus vaste.

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PubliĂ© initialement dans le cadre d’une thèse cette page a Ă©tĂ© adaptĂ©e par Ariaga (Ariane Callot), son auteure.
Les ouvrages cités sont référencés à la page bibliographie.