C.G. JUNG

Rêve, Alchimie, Homéopathie, Poésie

Jung affronte une image négative de Dieu

Voici l’effroyable vision de la cathĂ©drale de Bâle du jeune Jung et ses consĂ©quences sur l’Ă©volution de sa vie et de sa pensĂ©e.

La terrible vision de la cathédrale de Bâle

À l’époque du rêve, ou pour être plus précis de la vision de la cathédrale de Bâle le jeune Jung va avoir douze ans.

Il vit une période difficile de repli sur lui-même, de maladie quasi névrotique et d’existence secrète en compagnie du n°2. Il s’efforce d’être un gentil enfant pieux.  Les efforts sont vains et  il est sans cesse torturé par des pensées secrètes, à la fois fascinantes et humiliantes. Tous ces tourments expliquent probablement l’épreuve qui l’attend sur la place de la cathédrale.

Par une superbe journĂ©e d’Ă©tĂ© de l’an 1887, l’enfant contemple le toit de la cathĂ©drale de Bâle.

La vision est superbe, le soleil se reflète sur les tuiles vernies. Au-dessus du toit, le ciel est d’un bleu limpide. En surimpression de ce tableau, d’une bouleversante beautĂ©, l’enfant, toujours imaginatif, installe, tout en haut dans le ciel, le Bon Dieu des images, celui qui siège sur un trĂ´ne d’or dans les rayons du soleil et lĂ  … quelque chose se bloque !

L’hagiographie est balayĂ©e, une abominable vision a remplacĂ© la pieuse image, abomination au sujet de laquelle il doit impĂ©rativement arrĂŞter de penser. Un bienheureux oubli va certainement faire disparaĂ®tre ce dont l’idĂ©e mĂŞme constituerait le plus monstrueux des pĂ©chĂ©s, celui qui est pire qu’un meurtre, le “pĂ©chĂ© contre le Saint-Esprit”, dont la sanction est la damnation Ă©ternelle.

Pendant des jours et des nuits, l’enfant, complètement dĂ©semparĂ©, se dĂ©fend : “Surtout ne pas y penser ! Surtout ne pas y penser !” Et l’idĂ©e interdite s’insinue sans cesse, en particulier  quand vient le sommeil, et que les dĂ©fenses sont amoindries.

La troisième nuit, suant d’angoisse et de peur de s’endormir, laissant ainsi une porte ouverte Ă  l’irruption de la pensĂ©e de la cathĂ©drale et du Bon Dieu, il s’avoue vaincu et, en toute luciditĂ© dĂ©cide Il faut que je pense. C’est alors qu’Ă  la suite d’un raisonnement très bien argumentĂ©, il dĂ©cide que c’est Dieu lui-mĂŞme qui l’a mis dans la situation dĂ©sespĂ©rĂ©e de risquer son salut Ă©ternel pour tester ses capacitĂ©s d’obĂ©issance.

Il fait alors une sorte de pari pascalien et rassemble tout son courage :

“Je rassemblai tout mon courage, comme si j’avais eu Ă  sauter dans le feu des enfers et je laissai Ă©merger l’idĂ©e : devant mes yeux se dresse la belle cathĂ©drale et au-dessus d’elle le ciel bleu. Dieu est assis sur son trĂ´ne d’or, très haut au-dessus du monde et de dessous le trĂ´ne un Ă©norme excrĂ©ment tombe sur le toit neuf et chatoyant de l’Ă©glise  ;  il le met en pièces et fait Ă©clater les murs.” (Ma vie, p. 57)

La délivrance et la grâce

C’Ă©tait donc cela ! L’enfant, Ă©puisĂ© par la tension des derniers jours, verse des larmes de bonheur et de soulagement. IL a fait l’expĂ©rience de la volontĂ© de Dieu et, au lieu de la damnation, acceptĂ©e comme un risque suprĂŞme, c’est la grâce qui lui a Ă©tĂ© accordĂ©e. Il a ressenti une indicible fĂ©licitĂ© et une indescriptible dĂ©livrance.

Après ce moment, qui est du domaine de ce que Jung lui-mĂŞme appelle l’illumination, la pensĂ©e discursive reprend le dessus. L’enfant va passer alternativement de la fĂ©licitĂ© Ă  un sentiment d’infĂ©rioritĂ©, qui le fait se considĂ©rer tantĂ´t comme un pourceau, pour avoir laissĂ© devenir consciente une telle pensĂ©e. C’est contraire Ă  toute son Ă©ducation, au statut enviable d’ Ă©lu possesseur d’un grand secret sur la nature divine qu’il s’Ă©tait attribuĂ©.

L’interprĂ©tation de cette vision a fait partie, comme une ombre, de la trame de la vie de Jung jusqu’Ă  ce qu’il affronte, au moment de sa dĂ©cision d’écrire RĂ©ponse Ă  Job, le fait d’avoir vu, si jeune, la face obscure de Dieu.

Freud aurait probablement parlĂ© de la sexualitĂ© refoulĂ©e d’un prĂ©-adolescent, qui se dĂ©battrait contre ses pulsions sexuelles et la crainte d’un orgasme solitaire, et, après bien des luttes, succomberait Ă  sa pulsion. Le fait d’y associer une redoutable obscĂ©nitĂ© lui procurerait un trouble sentiment de fĂ©licitĂ©. Mais cette interprĂ©tation n’est pas celle de Jung, car il ne s’intĂ©ressera jamais au cĂ´tĂ© sexuel de cette vision.

Il vĂ©cut ce moment  comme “une rencontre et une confrontation directe avec Dieu“, oĂą il incarnait le rĂ´le du hĂ©ros acceptant de descendre jusqu’aux enfers pour remplir sa mission.

Il en arriva Ă  la conclusion suivante : lorsqu’une figure divine met Ă  l’Ă©preuve le courage humain elle peut paraĂ®tre terriblement cruelle, jusqu’Ă  exiger que soient bafouĂ©es les valeurs les plus sacrĂ©es.

Le fait qu’il s’agit d’une vision ajoute à l’impression que dut avoir le jeune garçon de commettre une faute irréparable.

Le rêve est reçu durant le sommeil, par un rêveur qui peut se considérer comme non responsable du contenu de ses songes. Cette vision est une vision acceptée, consciente, regardée dans un état proche de l’éveil.

Une attitude héroïque, allant jusqu’à l’acceptation de la perte de l’âme, a alors été assumée par le jeune Jung, qui commençait ainsi à incarner ce qui sera son mythe jusqu’au rêve de la mort de Siegfried.

RĂ©flexions philosophiques du jeune Jung

Une rĂ©flexion, que l’on peut qualifier de philosophique, s’instaure chez l’enfant Ă  la suite du rĂŞve de la cathĂ©drale. MĂŞme s’il s’en dĂ©fend, elle perdurera jusqu’au seuil de la mort  et pour s’en persuader, il suffit de lire les ultimes lettres de la Correspondance.

Jung va, très prĂ©cocement, dĂ©duire de son expĂ©rience un certain nombre de conclusions qui auront une grande importance pour l’Ă©volution de sa pensĂ©e.

Tout d’abord, l‘Ă©vidence des contradictions inhĂ©rentes Ă  la nature divine : Dieu, omniscient, connaĂ®t toute l’histoire de l’humanitĂ©. Et pourtant, il crĂ©e des hommes qui ne peuvent Ă©chapper au pĂ©chĂ©. 

Ensuite, non seulement il interdit ce péché mais il le punit. Y a-t-il en Lui une part de cruauté ?

Si oui, Dieu n’est pas tout de bontĂ©. Il montre son autre face, celle de la cathĂ©drale : une face implacable qui ignore ce que les hommes appellent le juste et l’injuste.

Il n’apporte ni secours ni rĂ©ponses.

Pire, il peut être l’instigateur d’une situation où un malheureux enfant, torturé par le doute, doit “penser à ce qui est maudit, pour participer à Sa grâce.”

On est seul devant ses dĂ©cisions, et on ne peut attendre aucune aide quand se pose un problème vital de choix. La jeunesse, le manque d’expĂ©rience, ne sont pas des excuses, au moment de rĂ©pondre aux exigences de la terrible volontĂ© divine.

Ces premières conclusions provoquent un dĂ©sarroi chez l’enfant. Elles impliquent une mise en cause de sa relation Ă  la religion.

Au-dessus de l’Ă©glise et de son discours thĂ©ologique, il y a un Dieu vivant, immĂ©diat, tout puissant, qui se moque des traditions sacrĂ©es, puisqu’il est capable de dĂ©molir sa propre Ă©glise d’une manière aussi scandaleuse. Ce Dieu peut exiger que l’on renonce Ă  toutes ses opinions pour bafouer la tradition religieuse.

Tout cela est assez effrayant. Après la déception provoquée par sa communion, cérémonie en laquelle il avait mis son dernier espoir, car il pensait que Dieu à cette occasion aurait pu se manifester à lui d’une manière inouïe, il parvient à cette constatation :

J’Ă©tais tombĂ© hors de L’Église. Cela me remplissait d’une tristesse qui devait assombrir toutes mes annĂ©es jusqu’au commencement de mes annĂ©es universitaires.” (Ma vie,p.77)

Si Jung était tombé hors de l’église, son dialogue avec le Dieu biblique de ses pères était loin d’être terminé. Un fil direct relie la scandaleuse vision de la cathédrale, avec un détour par Les sept Sermons aux Morts, à l’étude, tout aussi scandaleuse aux yeux de certains, que Jung fait de l’autre face à l’origine du comportement de Yahvé dans Réponse à Job. C’est ainsi que l’on peut lire dans Réponse à Job(p. 59 et 61) :

C’est la conduite d’un être essentiellement inconscient, conduite que l’on ne saurait soumettre à des critères moraux.(…) La dualité de l’attitude de Yahvé qui, d’une part, piétine sans le moindre scrupule la vie et le bonheur humain, et pour qui, d’autre part, il semble que l’homme doive être un partenaire, place l’homme dans une situation inextricable : en effet, Yahvé Se comporte de façon absolument déraisonnable, à l’image des catastrophes de la nature  et autres désastres imprévisibles, et Il veut à la fois être aimé, honoré, supplié, et loué comme étant le Juste.”

On sent, en lisant ces mots, par l’intermédiaire desquels Jung exprime son indignation personnelle contre la nature paradoxale de Dieu, la trace indélébile des rêves du Dieu souterrain et de la vision de la cathédrale.

Cependant, sa colère est constructive.

Elle le conduit vers la constatation qu’une  prise de conscience, et la possibilité d’une relation harmonieuse de Dieu avec l’homme, passent par le chemin d’une incarnation christique. C’est parce que Dieu avait besoin de l’homme pour devenir conscient de Lui-même et de sa création, qu’il a progressivement ressenti la nécessité de s’incarner.

Bien d’autres dĂ©veloppements sur la relation Dieu-Homme, et une rĂ©flexion sur les possibilitĂ©s d’intĂ©gration de l’élĂ©ment fĂ©minin Ă  la divinitĂ©, sont contenus dans l’ouvrage très personnel qu’est RĂ©ponse Ă  Job.

Notre propos se limite, ici, à montrer la présence, dans les rêves initiaux de Jung, d’éléments à l’origine de l’enracinement de sa pensée et de ses réactions émotionnelles futures.

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