C.G. JUNG

RĂȘve, Alchimie, HomĂ©opathie, PoĂ©sie

La vitalitĂ© des thĂšmes alchimiques dans les rĂȘves

Nous dĂ©couvrons combien est prĂ©sente la vitalitĂ© des thĂšmes alchimiques dans les rĂȘves.

Le Livre Muet (Mutus Liber)

Pour ce dernier texte sur Jung et la rĂ©surgence d’une symbolique alchimique dans les rĂȘves contemporains nous allons nous appuyer sur deux illustrations de L’Alchimie et son Livre Muet  (Mutus liber)

ImprimĂ© Ă  la Rochelle en 1677, Il s’agit d’un ouvrage qui reprĂ©sente l’opus, l’ƒuvre, uniquement en images. Nous nous intĂ©ressons ici Ă  la seconde et la huitiĂšme planche.

La seconde planche du Livre Muet, notre illustration de tĂȘte, prĂ©sente l’apparence d’un programme du cheminement vers le Grand ƒuvre.

De la mĂȘme maniĂšre que celle observĂ©e sur le rayon de signification du  discours du rĂȘve, elle indique le comportement requis et montre la coopĂ©ration indispensable entre les opĂ©rations matĂ©rielles et l’attitude spirituelle.

On voit que l’athanor n’est pas allumĂ© par un feu vulgaire, comme le nomment les alchimistes,  mais par une petite flamme trĂšs douce, sĂ©parĂ©e du vase hermĂ©tiquement fermĂ©. Nous sommes sur le chemin de la voie humide alchimique. Cette voie est en correspondance avec celle de la lente intĂ©gration des enseignements de l’inconscient que l‘on retrouve au cours des sĂ©ries de rĂȘves.

La Table d’Émeraude d’HermĂšs TrismĂ©giste

L’ensemble de la figure illustre le premier vers de la Table d’Émeraude d’Hermes TrismĂ©giste : « Omne superius sicut inferius  » (Tout ce qui est en haut est comme ce qui est en bas).

La Table d’Émeraude serait une tablette en pierre prĂ©cieuse sur laquelle est Ă©crit, en dix sentences Ă©sotĂ©riques, l’ensemble du processus alchimique. Elle restituerait une rĂ©vĂ©lation reçue par HermĂšs TrismĂ©giste ou, selon d’autres sources, son enseignement.  Marie-Louise von Franz Ă©crit dans La voie de l’individuation dans les contes de fĂ©es :

“ Elle contient l’art de faire la pierre philosophale et elle est elle-mĂȘme cette pierre 
 La pierre rĂ©vĂšle sur elle-mĂȘme et par elle-mĂȘme sa propre nature et comment elle peut ĂȘtre obtenue”.

Sur l’illustration du Livre Muet on observe :

En haut, le macrocosme, en bas le microcosme, en haut les principes subtils en bas l’Ɠuvre terrestre.

La figure montre, en bas, l’Ɠuf destinĂ© Ă  la rĂ©alisation de la partie opĂ©rative et matĂ©rielle.  En haut, on voit l’Ɠuf philosophique Ă  l’intĂ©rieur duquel est figurĂ© Neptune rĂ©alisant les noces chymiques des deux principes opposĂ©s Apollon et Diane. Au couple formĂ© par l’alchimiste et sa Soror, situĂ© en bas, sont opposĂ©s les deux anges symbolisant la libĂ©ration des contraintes terrestres.

Les rayons du soleil, au nombre de 18 1, sont dispensateurs de la lumiĂšre d’une connaissance universelle qui, au niveau infĂ©rieur, celui des adeptes, est rĂ©duite Ă  la petite flamme du lumignon.  Cette flamme est infiniment prĂ©cieuse, car elle reprĂ©sente la lumiĂšre de la conscience inspirĂ©e par la lumiĂšre divine.

L’Ă©volution du programme du travail alchimique

Une partie du programme, mais une partie seulement, est montrĂ©e sur la planche 8. Le Mutus Liber comporte 15 planches et cette planche illustre une Ă©tape importante, mais seulement une Ă©tape. Nous voyons ici un parallĂšle avec le mandala du RĂȘveur qui n’est qu’un instant de re-prĂ©sentation d’une totalitĂ© toujours incomplĂšte.

Les différences entre les deux images sont subtiles mais signifiantes.

En haut de la planche, on observe le rĂ©sultat de l’évolution de l’ƒuvre depuis la planche 2 : le petit homme casquĂ©, dont les pieds reposent Ă  la fois sur la lune et le soleil, est le Mercure des philosophes dont nous n’avions prĂ©cĂ©demment que les Ă©lĂ©ments sĂ©parĂ©s. A ce stade, de nombreuses sublimations et distillations ont dĂ©jĂ  eu lieu, non seulement sur le plan opĂ©ratoire, mais aussi chez le couple des alchimistes.

En bas, l’alchimiste et sa Soror sont tous deux agenouillĂ©s pour remercier Dieu de la progression de l’ƒuvre dans l’athanor et en eux-mĂȘmes. Leur tenue est moins ornĂ©e, plus Ă©purĂ©e que sur la planche 2, premier signe d’une spiritualisation.

MĂ»ri par le soleil philosophique, portĂ© par des anges, l’enfant Mercure pose ses pieds Ă  la fois sur la lune et sur le soleil rĂ©solvant ainsi, en sa nature hermaphrodite, le problĂšme du trois et du quatre. Les oiseaux symbolisent la spiritualisation de la matiĂšre, de mĂȘme que l’absence de flamme dans le foyer de l’athanor. Le feu est, lui aussi, devenu spirituel.

Cependant, les fenĂȘtres sont ouvertes sur l’extĂ©rieur, ce qui signifie peut ĂȘtre que la concentration et la mĂ©ditation sont encore insuffisantes. Des planches ultĂ©rieures, sur lesquelles le besoin de concentration sur le centre est figurĂ© par une cible, apportent un appui Ă  cette interprĂ©tation.

Les Ă©lĂ©ments alchimiques de la Grande Vison du RĂȘveur

La Grande Vision du RĂȘveur  comporte d’autres traces de thĂšmes alchimiques. Les quatre couleurs, par exemple, qui offrent un parallĂšle avec les quatre stades de l’ƒuvre, dĂ©jĂ  Ă©voquĂ©s, l’or de la bague et, surtout, la circularitĂ© du mouvement.

RĂȘve no 59, la vision de l’Horloge du Monde : l'afficher

En effet, comme l’écrit Johannes Fabricus dans son livre l’Alchimie (p.18), les alchimistes tentaient de rĂ©soudre le conflit entre les forces opposĂ©es :

« 1) par un mouvement putrĂ©facteur de mort et de rĂ©gĂ©nĂ©ration, 2) par un retour Ă  la matiĂšre premiĂšre, et 3) par un mouvement de rotation faisant tourner Ă  rebours la roue de la crĂ©ation dans une oeuvre contre nature qui vise Ă  revenir Ă  la source de toute crĂ©ation, ou Dieu. C’est en cela que rĂ©side le fameux oeuvre circulaire dans lequel le sujet de la rĂ©gĂ©nĂ©ration se consume Ă  la maniĂšre d’un serpent ouroborique. »

Les alchimistes ont été obsédés par le problÚme de la relation entre la Nature et la psyché.

Leur dĂ©marche les a souvent conduits aux frontiĂšres de l’hĂ©rĂ©sie.

Ceux qui s’intitulaient les Philosophes de la Nature, la considĂ©raient comme un maĂźtre inĂ©galable. En paroles, ils se rĂ©fĂ©raient sans cesse Ă  la puissance du Dieu chrĂ©tien et mettaient leurs travaux sous sa protection. Mais leur vĂ©ritable dĂ©votion, enracinĂ©e dans un monde prĂ©-chrĂ©tien, allait vers les forces de la Grande MĂšre Nature.

Les Philosophes de la Nature poursuivaient, Ă  tĂątons, des lois rĂ©gissant ensemble la psychĂ© et la matiĂšre, et cherchaient Ă  les exprimer sur tous les plans. Leur tĂąche Ă©tait infinie, ce qui explique la complexitĂ© et l’obscuritĂ© de textes cherchant Ă  rendre compte, par une inflation mĂ©taphorique, d’un sujet incernable et indicible : la Nature et la Vie.

MalgrĂ© l’apparence abstraite de la Vision de l’Horloge du Monde, vision oĂč s’entrecroisent une diversitĂ© de significations structurelles et symboliques, la chaĂźne avec les manifestations vitales n’est pas rompue. Le maillon solide est reprĂ©sentĂ© par les rythmes et les pulsations. Il y a lĂ  un cƓur qui bat, et ce cƓur est celui de la Nature toute entiĂšre, prĂ©sente dans chaque rythme et dans chaque pulsation.

Nous avons l’impression que l’harmonie suprĂȘme Ă©prouvĂ©e par le RĂȘveur participe de la vieille sagesse alchimique citĂ©e par Jung (PEA,p.292)

« L’Ɠuvre le plus parfait et le plus naturel est de produire ce qui est semblable Ă  lui-mĂȘme ».

Le RĂȘveur portait en lui, naturellement, une forme harmonieuse, Ă  la fois sur le plan de la symĂ©trie et de l’utilisation des contenus symboliques fournis par l’inconscient collectif. Cette forme vivait, aussi, dans son ĂȘtre biologique, au rythme de son sang et de son cƓur. La sensation d’harmonie suprĂȘme est venue de cette conjonction, d’un instant, entre le masculin et le fĂ©minin, la psychĂ© et la matiĂšre. Cette conjonction semblait naturelle aux vieilles sciences et demeure dans l’inconscient collectif, prĂȘte Ă  se re-prĂ©senter.

Ce phĂ©nomĂšne de rĂ©surgence se produit, pour certains, dans leur Ɠuvre artistique, pour d’autres, dans les manifestations oniriques, parfois dans les deux, le rĂȘve inspirant l’Ɠuvre.

La re-présentation diffÚre selon les sujets, mais le thÚme reste identique.

C’est ainsi que nous dĂ©couvrirons le mĂȘme processus, et les mĂȘmes aboutissements, en observant la sĂ©rie de la RĂȘveuse, sĂ©rie Ă  la fois semblable et unique.

La symphonie universelle

La constatation de la prĂ©sence de traces de la symbolique alchimique, au cours des sĂ©ries du RĂȘveur et de la RĂȘveuse, n’a finalement rien d’étonnant, puisqu’elles participent d’une totalitĂ© comparable Ă  ce que serait une symphonie universelle. Produire ce qui est semblable Ă  lui-mĂȘme nous apparaĂźt, au fur et Ă  mesure de la progression de notre recherche, avoir le sens de chanter de plus en plus juste la petite note personnelle, ce son unique dont nous sommes les dĂ©tenteurs, au sein de la musique totale de la Vie. Ce son unique est Ă  la fois bruit et silence, couleur, odeur, esprit, matiĂšre, mĂąle et femelle, nous auraient dit les alchimistes, ces poĂštes d’une complexitĂ© significative dont on retrouve des accents chez Rimbaud.

Jung a Ă©tĂ© notre premier appui pour la mise en Ă©vidence de la tonalitĂ© alchimique des sĂ©ries de rĂȘves. Les quelques exemples donnĂ©s montrent la voie ouverte vers des possibilitĂ©s d’amplifications quasi illimitĂ©es.

Une fois de plus, nous avons pris le risque d’encourir le reproche d’avoir ajoutĂ© notre grain de sel aux interprĂ©tations jungiennes. Nous acceptons ce reproche et avouons que nous Ă©prouvons un certain  soulagement, aprĂšs cette premiĂšre approche, dans le fait d’aborder une sĂ©rie qui, tout en demeurant sur le chemin tracĂ© par Jung, nous permet une observation plus personnelle.

En supposant qu’il soit possible de montrer la prĂ©sence d’une expression alchimique d’une grande visibilitĂ©, rĂ©sidant Ă  un certain niveau du discours onirique de la RĂȘveuse, nous apporterions alors une nouvelle pierre Ă  la thĂ©orie jungienne de la vitalitĂ© des thĂšmes alchimiques dans les rĂȘves de nos contemporains.

Si cette tùche est réalisable, sans recourir à une culture écrasante qui rend parfois le discours de Jung peu accessible au lecteur non spécialiste, le chemin sera ouvert vers ce paradigme dont il ressentait la nécessité.

Il deviendra, en effet, possible d’envisager de gĂ©nĂ©raliser la recherche en procĂ©dant Ă  une Ă©tude plus systĂ©matique, hors de tout esprit de chapelle . Cette Ă©tude devra s’appuyer sur des processus oniriques observĂ©s sur un laps de temps significatif.

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PubliĂ© initialement dans le cadre d’une thĂšse cette page a Ă©tĂ© adaptĂ©e par Ariaga (Ariane Callot), son auteure.
Les ouvrages cités sont référencés à la page bibliographie.

Note :

  1. “Comme pair, 18 indique une rĂ©ciprocitĂ© entre l’Univers et le monde nirvanĂ©en ; c’est un double rayonnement de solidaritĂ© (18 = 9 X 2) qui se confond en un seul (1 + 8 = 9). R. Allendy : Le symbolisme des nombres, p.365.