C.G. JUNG

Rêve, Alchimie, Homéopathie, Poésie

Les scénarios de la représentation

Le terme représentation, la complexité et la richesse de ses contenus.

représentation endroit

Le terme représentation se montre à nous dans la complexité de ses contenus et, quand nous l’employons, il est riche, non seulement du sens que nous lui donnons, mais de tous les possibles avec lesquels il est en relation.

Avant de parler du sens, allons à la limite pour évoquer le pôle opposé : le non-sens.

Tout au bout de la représentation, il y a l’irreprésentable, une région inaccessible à notre entendement. C’est le lieu de l’”Absolument Autre”. L’irreprésentable ne peut devenir présent car il appartient au monde de l’indifférencié, celui où on ne peut pas se présenter à l’autre. Il ne possède aucune des qualités telles que discrimination, communauté d’agencement structurel, référence au connu, qui permettrait une émergence identifiable par la conscience.

De l’autre côté il y a le sens, ou plutôt les sens, véhiculés par le vocable.

Le premier que nous retiendrons est d’origine juridique et diplomatique. Il s’agit des modalités substitutives destinées à remplacer celui qui est dans l’impossibilité de se représenter lui-même.

Le représentant, agent de la représentation, sert de lien entre celui qui ne peut se rendre présent et celui avec lequel la communication doit s’établir. Pour que puisse être compris cet Autre, ne pouvant se présenter lui-même pour cause d’altérité excessive, il va falloir trouver des moyens de traduire son discours.

Celui qui parle de contrées étranges en un langage encore plus étrange doit être traduit en un langage adapté aux possibilités cognitives qui font la spécificité de l’esprit humain. Or, ces possibilités se limitent à une reconnaissance d’éléments déjà connus, même s’ils ne font pas partie de notre mémoire consciente. C’est le RE radical conceptuel auquel, suivant en cela Edgard Morin (1), auquel cette réflexion sur le RE doit beaucoup, nous attribuons un sens premier dans toute approche de l’idée de représentation.

 Le RE s’enracine, et enracine les termes auxquels il donne son impulsion, dans un modèle antérieur de structures et d’événements qui sont la trame d’une compréhension, d’un acquis, sur lequel l’information peut s’inscrire.

Re-produire, re-mĂ©morer, re-connaĂ®tre, re-voir, re-commencer, re-organiser, tous ces vocables sont potentiellement prĂ©sents dans une re-prĂ©sentation dont le socle est un donnĂ©. En vocabulaire de la biologie, cela s’appellerait une phylogenèse. On pourrait y ajouter re-faire car nous passons une bonne partie de notre vie Ă  reproduire les mĂŞmes actions, y compris celles qui nous sont nocives. La mĂŞme chose pour re-penser. Un bon exemple, ces moments oĂą nous tournons en rond dans notre tĂŞte, obsĂ©dĂ©s par un problème et en proie au  caquetage mental .

 Au moment du RE, il se produit à la fois une déperdition et une acquisition : déperdition pendant la replication et renouvellement apporté par un sujet unique dans son ontogenèse.

Le re-prĂ©sentĂ©, prĂ©sentĂ© Ă  nouveau, est semblable mais jamais identique. L’imitation du connu procure une base solide qui fait que tout n’est pas Ă  rĂ©inventer Ă  chaque re-prĂ©sentation mais il y a transformation, changement d’état, on pourrait aller jusqu’Ă  parler d’alchimie mentale, pour une conscience habituĂ©e Ă  exclure ce qui ne fait pas partie de son cercle cognitif. Le besoin de pĂ©rennitĂ© d’une identitĂ© dĂ©bordĂ©e par un apport appartenant au domaine de l’inconnu va contraindre cette conscience Ă  un difficile et pĂ©rilleux processus d’adaptation et de rĂ©organisation.

         Nous ne pouvons, pour l’instant, que rester en surface mais, quand nous descendrons dans les profondeurs de la psyché, nous serons au contact de cette altérité qui ne peut se présenter elle-même et délègue des ambassadeurs, en particulier dans les rêves .

Les rêves s’expriment par le truchement d’un autre contenu du vocable représentation : la représentation théâtrale. En effet, dans la plupart des rêves, on retrouve une certaine structure évoquant les différents actes d’une pièce de théâtre avec décor, dialogues et personnages amis ou ennemis. Les scènes peuvent être très surprenantes et défier les règles de la logique, mais les matériaux d’élaboration sont identifiés, même si le sens  du discours  reste confus et sans univocité.

La représentation est aussi action. Les images sont alors non seulement reconnues, décodées, mais matérialisées.

Jung, par exemple, a, pendant une pĂ©riode de sa vie, Ă©prouvĂ© le besoin de dessiner les reprĂ©sentations oniriques et les visions qui s’imposaient sans rĂ©pit Ă  sa conscience, ou bien celles qui lui semblaient obscures et difficiles Ă  interprĂ©ter. C’est dans la pierre qu’il concrĂ©tisa son besoin de reprĂ©sentation-action en construisant la tour de Bollingen, lieu Ă©volutif oĂą il passa les moments les plus intenses de son existence et auquel il consacre un chapitre entier de Ma vie. On peut y lire  : “Je devais en quelque sorte, reprĂ©senter dans la pierre mes pensĂ©es les plus intimes et mon propre savoir…”

 Il y a dans cette représentation-action une relation non passive avec la représentation. Elle se traduit par un acte personnel, un acte du Moi voulant s’emparer d’images, en quelque sorte imposées, pour augmenter le champ de sa conscience et le faire savoir par un acte créateur. Pensons aux créateurs de génie qui sont des êtres capables d’aller chercher du nouveau dans les couches profondes de l’inconscient et d’agencer différemment les matériaux pour l’exprimer.

Nous voulons aussi isoler le vocable “ présent ” qui, au sens de cadeau, se dresse tel un pilier au centre de la représentation. Nous  recevons, en effet, comme un don prodigieux, le résultat des efforts et de la coopération de toutes les lignées biologiques et socio-culturelles qui nous ont précédés. Leur désir d’accession à une conscience de plus en plus vaste nous permet, aujourd’hui, d’être capables de réfléchir sur le fonctionnement de notre propre esprit. Pour cela nous disposons du langage,“façon caractéristique d’être humain et d’être humainement actif”, (2)grâce auquel nous pouvons faire émerger un monde cohérent de représentations.

Ces contenus du vocable représentation ont été choisis parce qu’ils sous-tendent notre problématique.

Il en est d’autres, plus scientifique ou plus philosophiques.  Si nous avons fait ce choix,  c’est surtout parce que ceux qui ont été privilégiés ont tous un lien avec la  relation :

Son pôle opposé l’impossibilité de la relation avec l’irreprésentable, puis le rétablissement du lien par l’intermédiaire du représentant.

La relation avec le déjà connu dans la RE-présentation.

Ce qui unit l’acteur et le spectateur, celui qui fait un présent et celui qui le reçoit.

Le passage de l’immatériel au réalisé dans la matière, ce que nous appelons la représentation action et qui implique aussi une relation.

Nous pensons, pour conclure, que la relation est au coeur de la représentation et nous essaierons de l’y maintenir tout au long de ce travail.

(1) La MĂ©thode, 2, p.333 Ă  346.

(2) L’arbre de la connaissance H.R. Maturana et F.J. Varela, p.14.

représentation envers

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