C.G. JUNG

Rêve, Alchimie, Homéopathie, Poésie

Les nombres dans une série de rêves

La présence des nombres dans une série de rêves a une signification structurelle et symbolique.  Ils sont un médiateur entre l’inconscient et le conscient.

Une poussée de l’archétype de la Nature vers la conscience

Quand on observe une série de rêves, comme ceux du Rêveur de Jung ou de notre Rêveuse, la présence du quatre ou de l’un de ses représentants symboliques est la marque d’une forte poussée vers la conscience de la représentation d’un archétype très puissant, l’archétype de la Nature.  Cet archétype  est à l’état brut dans l’inconscient.

Cette émergence du quaternaire est indispensable pour que s’édifie la structure accueillante du mandala.

Le quaternaire ne doit, en aucun cas, submerger le ternaire qui encadre et rythme le processus  indispensable de la réalisation par la conscience.

Dans Psychologie et alchimie (p.38) Jung explique  que les deux schémas ordonnateurs du  spirituel et du physique sont indispensables au processus de cheminement vers l’individuation.

On note aussi la nécessité de la présence du ternaire et du quaternaire, de l’impair et du pair, au sein d’un même rêve, pour qu’il puisse être qualifié de mandala et procure à un rêveur, au moment où il parvient au niveau conscient, une impression de symétrie, d’harmonie et d’apaisement.

Comme l’a noté Jung  (PEA,p.270), le mandala final du Rêveur est une union des opposés ternaires et quaternaires. Ce qui pourrait, en apparence, manquer à cette vision, est le retour à l’unité qui se produit dans le rêve 152 de la Rêveuse avec le mot AMOUR. Cette affirmation demande à être nuancée car on pourrait considérer que l’unité est re-présentée intrinsèquement par l’ensemble du mandala en tant qu’Horloge du monde. Mais le Rêveur est absent, comme l’est aussi la Rêveuse au moment de sa vision 150.

On pourrait, peut être, trouver une explication à ces absences dans le fait que la Grande Vison de l’Horloge du monde du Rêveur et la vision 150 de la Rêveuse sont justement des visions. Le mandala final de la rêveuse est, lui, un rêve qui touche des couches plus profondes de l’inconscient.

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Le rapport dynamique entre les nombres de la grande vision du Rêveur

Le Rêveur a suivi un cheminement qui l’a conduit d’une unité stérile dans son île solitaire à la dualité, surtout manifestée par  les dialogues avec l’Autre, représenté par l’anima.

Conséquence d’un phénomène onirique classique de compensation de son côté intellectuel ternaire, il a ensuite été quasiment submergé sous  l’importance de la présence du quaternaire. Et puis, juste avant le mandala final, le un revient avec une bague, un Å“uf, un aigle noir.  La force du retour de cette unité réside, non dans l’énumération, mais dans la symbolique, très rattachée au biologique, de l’œuf. Mais le Rêveur, un scientifique génial, ne va pas intégrer ce matériau que cet intellectuel n’est pas encore prêt à accepter.

On peut donc considérer que la vision de l’horloge du monde se manifeste comme une harmonieuse construction mentale tendant à l’union des opposés.

Les quatre premiers nombres y sont tous présents ou représentés. Pour ce qui est du retour à l’unité, dans la perspective d’une recherche de concordance avec la Rêveuse, il apparaît tout d’abord, sur le plan de l’intégration à la conscience, que le mouvement n’est pas achevé.  Le Rêveur a fait le choix de l’abstraction et oublié la dimension de la Nature. Il faudra la symbolique alchimique pour donner un corps à ce mandala.

Cependant, on peut amplifier la portée, à la fois structurelle et symbolique du mandala du Rêveur. En s’appuyant sur les nombres très présents dans sa vision.  Jung avait abordé le sujet par une proposition d’interprétation :

“On peut concevoir que les trente-deux pulsations dérivent de la multiplication de quatre 8 X 4 car l’expérience montre que la quaternité qu’on trouve au centre du mandala devient souvent 8, 16, 32 et plus à la périphérie. » (PEA,p.270)

On voit qu’il existe des rapports dynamiques entre les nombres de la Grande Vision du Rêveur. Le nombre 32, nombre de la différenciation apparaissant dans le monde organisé,  nous semble contribuer, à un certain niveau d’interprétation, à l’explication du sens structurel et symbolique de ce mandala.

La Rêveuse livrée à elle même subit ses rêves

Revenons à la série de la Rêveuse où, les rêves étant plus nombreux et détaillés, le matériau à observer est plus riche.

Comment vont s’accomplir  le processus d’intégration du ternaire et du quaternaire et le mouvement de retour à l’unité préparés par la série ?

Il va falloir que se présente une concentration de données de l’inconscient, en interaction avec le conscient, sous la forme d’une vision ressemblant à une image alchimique et d’un rêve extrêmement numineux. Entre les deux, s’intercale un joyeux déchaînement érotique.

La première partie  de la série apparaît comme un long combat entre les opposés. La dualité y est très présente, que ce soit dans le cadre du dénombrement, de la comparaison, de la distinction, ou de l’opposition.

Dès le rêve 3, par exemple, on dénombre deux vers. On rencontre ensuite : deux poissons, deux manteaux, deux murs, deux hommes, deux épaisseurs, deux lits, deux bébés, deux petits pains, pour ne citer que les plus marquants, auxquels il faudrait ajouter nombre de rêves mettant en scène deux personnes.

La dualité se retrouve même au sein de la quaternité. Ainsi, au rêve 49, les quatre chandeliers sont à deux branches, deux à droite deux à gauche.

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Au combat, omniprésent à tous les niveaux de la recherche, qui se produit au sein de la psyché au cours de cette première partie, il faut, pensons-nous, ajouter une sorte de lutte numérique entre le pair et l’impair.  Une parfaite illustration : Le rêve 35, mettant en scène un homme très dangereux, armé d’un fusil, qui effectue un comptage mortel entre le pair et l’impair, combat durant lequel la Rêveuse risque la mort.

Il faut aussi avoir présent à l’esprit que la Rêveuse, avant son travail avec l’analyste, se contente de noter ses rêves, ce qui est déjà une amorce de coopération, mais sans en tirer d’enseignement.  Elle les subit.

Nous considérons donc que, même si une structure s’élabore pendant cette première partie,  le dialogue avec l’inconscient est insuffisant pour que l’édification de la structure d’accueil des mandalas dépasse la stade des fondations.

Cependant, tout à la fin de la première partie de série (rêve 73), au centre du triangle potentiel, sans la base, qui ne comporte encore que deux éléments, on trouve une manifestation constructive : il s’agit de la naissance de la petite Aurore. Elle représente le 3 et aussi l’unité résultant de l’union de deux opposés mais, comme le dit souvent Jung, où est passé le quatrième ?

Intervention de l’analyste et coopération avec l’inconscient

Tous les mouvements de l’unité à la quaternité se manifestent, en boucle, dans la seconde partie de la série, au moment où la Rêveuse, aidée par l’analyste, coopère avec l’inconscient.

Le rappel de la dualité de la première partie met en scène, au début, la Rêveuse en personne. Elle représente, à elle seule, deux personnages, l’un qui regarde et l’autre qui subit.

Cette dualité se retrouve au rêve 105. On y constate une remarquable évolution : la Rêveuse est à la fois un homme et une femme. Une fusion amoureuse se produit et elle se retrouve dans un corps unique. La perfection de cette unité est encore accentuée par le numéro de la chambre où se passe la scène : le 314. Le 1 central est entouré d’un 3 et d’un 4.

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Ce rêve annonce ce que devrait être le mandala final. Il lui procure une impression d’harmonie inoubliable, semblable à celle du Rêveur devant la vision de la Grande Horloge du Monde. Cependant, à ce moment du discours du rêve, bien des émergences, en particulier symboliques, n’ont pas encore été rendues visibles. Le scénario qui doit être joué sur le Théâtre des rêves est seulement en cours de réalisation. Le processus alchimique est incomplet.

Les nombres ne se manifestent pas au hasard dans une suite de rêves.

Le balancement entre le ternaire et le quaternaire s’effectue tout au long de la série, d’une manière très significative, apportant ainsi un appui sérieux à l’hypothèse que les nombres ne se manifestent pas au hasard dans une suite de rêves et qu’ils ont une signification à la fois structurelle et symbolique.

Un seul exemple suffira à montrer l’efficience du nombre comme grand médiateur entre l’inconscient et le conscient. Au rêve 114, après que le quaternaire et le ternaire se sont déjà alternativement présentés au cours de rêves antérieurs, il est montré que 3 marches sont en travers du chemin.

Une interprétation de ce rêve, faisant appel à la signification du 3 précédemment évoquée, fera comprendre à la Rêveuse qu’il lui faut intégrer une dimension manquante liée à la Nature et au corps. Ceci rejoint l’étude effectuée dans l’Histoire de la Rêveuse où nous souhaitons  montrer les difficultés qu’elle éprouvait au sujet de l’incarnation.

Le travail d’équilibrage sera difficile, et ceci jusqu’aux mandalas eux-mêmes. Au moment de la vision 150 on trouve beaucoup d’énumérations d’objets uniques. On observe aussi des oppositions symboliques classiques telles que le serpent et l’oiseau, un couple, une double quaternité. Tous ces derniers éléments montrent que le problème de la dualité est résolu, que la quaternité est doublement représentée mais, pour paraphraser une nouvelle fois la question qui occupait tellement Jung, où est passé le trois ?

Le trois est produit par le rêve 152, sous la forme du triangle. Là, tout est harmonieux, la vision est belle, fascinante même et, chose importante, la Rêveuse est présente.

Cependant, l’inconscient semble très mécontent de la réalisation de son projet. En effet, le processus d’aboutissement est incomplet. Il manque le quatrième élément, si bien re-présenté dans la vision, et le retour à l’unité.

La quaternité va alors être extraite sous la forte pression de l’inconscient.

Une grande énergie, on pourrait dire libido, est nécessaire pour que l’action de la Rêveuse, action vitale, lui permette de projeter, hors de son corps, l’élément manquant au centre du mandala. Il s’agit d’un mot : AMOUR. C’est ce mot qui, intrinsèquement, manifeste le retour à l’unité évoqué précédemment par le nombre 314.

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Conclusions

L’impression générale que nous retirons, à ce niveau du travail, sur l’évolution structurelle conduisant à des mandalas, chez le Rêveur et la Rêveuse est la suivante : un processus identique, donnant des re-présentations différentes quant aux manifestations, mais similaire pour ce qui est des origines et des résultats, se produit chez les deux sujets. Les rêves se déroulent comme si, dès le début, il était dit aux rêveurs :

Rend conscient ton programme modèle. Il est inscrit en toi, telle une loi de la Nature, mais tu as la liberté, comme le ferait un musicien, de lui donner ton interprétation personnelle, ou même de refuser de jouer. Cependant, si tu ne joues pas ta musique, tu te sentiras  probablement très mal.

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Publié initialement dans le cadre d’une thèse cette page a été adaptée par Ariaga (Ariane Callot), son auteure.
Les ouvrages cités sont référencés à la page bibliographie.