C.G. JUNG

Rêve, Alchimie, Homéopathie, Poésie

Les mandalas : carré, cube, rectangle, l’importance du centre

Entre la série de rêves de Jung dans Psychologie et alchimie et celle plus récente de la rêveuse existent d’importantes similitudes sur le plan de l’édification structurelle des mandalas. Les différences viennent dun plus grand enracinement de la Rêveuse dans la matière.

Similitudes entre les deux séries de rêves

Le processus de formation du premier mandala de la Rêveuse est très semblable à celui du Rêveur.

On trouve chez les deux rêveurs une apparition précoce de la forme définitive.   Il y a,  au cours des séries, une évolution des propositions faites par le rêve de formes circulaires, carrées ou rectangulaires. Il y a aussi un mouvement des formes, une recherche de la délimitation du centre et de la symétrie et de fréquentes allusions à la quaternité.

Par exemple, nous observons une forme circulaire, un trou rond, qui apparaît dès le premier songe de la Rêveuse. Au deuxième, nous avons non seulement un cercle, mais un cercle avec centre et possibilité de mouvement : une bicyclette. 1  Le rond se déploie dans l’espace et devient sphère sous la forme de la boule dans l’œil du rêve 11. Bien plus tard, on voit que forme circulaire et sphère sont présentes comme éléments de la vision 150. 2

Le cercle, que nous différencions du rond, comme ayant un côté plus abstrait, plus géométrique, apparaît tardivement au cours de la première partie de la série, à la fin du Rêve 57 et au rêve 58. Ce dernier est une première représentation très abstraite, assimilable à un mandala. 

On peut voir là une concordance avec les préoccupations du Rêveur au sujet de la symétrie et de la détermination du centre. En tant que mandala, il semble, remplissant ainsi sa fonction, apporter un soulagement en une période de crise. Cette crise est visible, si on observe les rêves de cette époque. Cependant, la Rêveuse était certainement, à ce moment, tout à fait incapable de comprendre et d’intégrer ces édifications structurelles.

Au moment où se présente l’ensemble satisfaisant de la vision 150, le mot cercle caractérise, à la fois, une forme et une relation : un arc de cercle et les bras de l’homme et de la femme dont les mains se réunissent dessinant un cercle.

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Le carré, le cube et le rectangle

La forme carrée apparaît, assez précocement 3  et suit ensuite ce qu’on pourrait appeler son développement naturel.

On note aussi la présence du cube qui n’existait pas chez le Rêveur. Autre différence entre les deux séries, l’importance des formes rectangulaires chez la Rêveuse. Comme nous l’avons vu, cette figure existe dans le mandala perturbé du Rêveur (rêves 51,52) et aussi dans le rêve suivant, mais la dissymétrie engendrée est vite rétablie.

Concernant la Rêveuse, il y a généralement une connexion entre le rectangle et la matière ou la vie du corps, en particulier quand il s’agit de nourriture. Les apparitions de cette forme traduisent, chez elle, un rapport entre la quotidienneté et une relation avec l’inconscient. Ceci correspond à un besoin de s’accrocher aux éléments connus du monde matériel, nécessaires à la représentation consciente. L’abondance des précisions apportées au sujet de l’insertion dans l’espace correspond au même besoin.

Les formes rectangulaires émergent à partir du rêve 46, puis aux rêves 102, 125, 130, 131.

Le rêve 49, où on observe une table rectangulaire, est un cas à part. On y trouve à la fois une dissymétrie, le rectangle, et une quaternité faite de deux éléments bien équilibrés à droite et à gauche. On peut associer cette dissymétrie au monde matériel, et la symétrie à une recherche d’équilibre intérieur liée à l’organisation de la psyché.

Les rectangles, en cela il y a concordance avec la série du Rêveur, sont finalement l’expression, par une sorte d’étalement dans l’espace,  d’un désir d’affermissement du Moi et des forces du conscient.

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 L’importance du centre

Les rapports entre le haut le bas, la droite et la gauche participent de la recherche d’un équilibre mais, comme pour le Rêveur, on se trouve principalement devant l’importance essentielle de la détermination du centre.

Il faut ajouter, chez la Rêveuse, le choix de ce qui va se loger à la place centrale.

L’importance du centre est perçue, par la Rêveuse elle-même, au songe 22 où, cherchant une place dans une sombre salle de spectacle, elle en voit une, éclairée au centre. Elle se dit alors : c’est cette place qu’il me faut. On peut dire que, dès ce rêve, elle savait où se trouvait le lieu où elle devrait accomplir une action, indispensable pour compléter le mandala, au cours de son rêve d’aboutissement.

Un but final lui est montré mais suit, peu après, une sorte d’état des lieux assez navrant de sa psyché.  Il lui est dit que celui du centre est mort. Elle se trouve, ensuite, au rêve 24, dans une cuisine avec, au centre, un fourneau où restent des cendres. Heureusement c’est un  fourneau qui a l’air de servir. Cela signifie qu’il demeure encore une petite chance d’accueillir une structure centrée d’une manière satisfaisante.

Cette suite de rêves reflète une grande préoccupation inconsciente de la détermination d’un centre et annonce déjà la scène très forte du second mandala.

Cependant, la Rêveuse s’égare de plus en plus car elle a, de toute évidence, oublié qu’elle connaissait déjà la place du centre, dans la lumière, depuis le rêve 22.

Cela explique les pénibles rêves récurrents, évoqués au rêve 57, où il est question de cibles noires au centre de cercles et aussi le rêve où le centre est vide, comme le sera le centre du triangle au début du rêve final de mandala.

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Une structure incomplète

À l’époque où la première partie de la série se termine, la structure finale est ébauchée, mais incomplète. Il se passe quelque chose au centre, une action, dont la Rêveuse est exclue car elle reste à l’extérieur. Ce moment de l’évolution onirique ressemble beaucoup à ceux durant lesquels le Rêveur cherche à déterminer la place du centre, voit un centre obscur, ou bien est exclu de la position centrale. 4

La concordance la plus marquante se manifeste au rêve 68.

La Rêveuse contemple, avec une intense satisfaction, une figure géométrique très simple, apparaissant comme une sorte d’ébauche inachevée de la Grande Vision du Rêveur.

Les deux lignes se croisent au centre, et on peut les imaginer en mouvement, dans toutes les dimensions de l’espace. La satisfaction de la Rêveuse est légitime car ce dessin comprend, non seulement un centre, mais aussi quatre triangles virtuels, sans base, ouverts vers l’infini.

Ces triangles, il va falloir les fermer, leur donner une base terrestre, pour que le message du rêve soit intégré par le conscient et que soit achevée cette figure contenant des éléments essentiels du deuxième rêve d’aboutissement final.

Curieusement, comme si tout avait été déjà expliqué, le centre, au cours de la seconde partie, n’est plus désigné qu’à deux reprises et, certainement pour achever la préparation de l’acte final,  se manifeste uniquement pour montrer des lieux où s’effectue une action.

Il s’agit d’abord du rêve 130 où la phrase  ce n’est pas compliqué, on le sait !  apparaît comme une manifestation d’impatience de l’organisation inconsciente.  Elle considère que la structure est en place depuis toujours et qu’il serait temps que la Rêveuse en prenne conscience.

Éléments étrangers à la série du Rêveur

Nous avons ensuite le rêve 143, rêve, au cours duquel on verse au centre des poissons. Ils  s’édifient en une pyramide de poissons aux écailles brillantes, forme annonciatrice du second mandala.

Avec le demi-cercle, la pyramide et la forme triangulaire du second mandala, on se trouve devant des éléments n’appartenant pas à la série du Rêveur. Il sera temps, ultérieurement, de s’interroger sur les causes de ces différences, mais voyons tout d’abord la genèse de l’apparition de ces formes.

La clé de la signification structurelle de la forme semi-circulaire est donnée par le rêve 51 où la Rêveuse se trouve en attente d’une clé au comptoir en demi-cercle d’un palace. Or, le mot  inscrit bien au milieu du second mandala revêtira, lui aussi, l’apparence d’un demi-cercle.

La forme est ensuite décrite comme étant en gestation, au rêve 62, où la Rêveuse voit le ventre énorme de la femme enceinte qui tel un demi-cercle  dépasse d’un groupe de femmes endormies au soleil.  Si on ajoute à cela la Voix qui dit Il faut  briser le cercle, on voit que le projet du Soi était de casser l’emprisonnement à l’intérieur d’une structure circulaire fermée.

Il est proposé un cercle ouvert propre à  favoriser la réalisation de la phrase finale, déjà évoquée sur le plan de l’histoire onirique par les paroles: Si oui transcende ton Dieu et ouvre-toi. Il s’agirait, alors, de briser le carcan des structures cognitives dans lequel nous sommes enfermés, pour devenir plus réceptifs. Il serait possible de dire oui à la coopération avec le monde irrationnel de l’inconscient.

À notre avis, ces structures, absentes au stade d’évolution psychique où il se trouvait au moment de la Vision de la Grande Horloge du Monde, étaient encore nécessaires au Rêveur. D’où le côté abstrait de son mandala, sorte de cercle protecteur, et son absence d’implication dans la vision.

Triangle et pyramide du mandala final de la Rêveuse

Le triangle, auquel est attaché symboliquement une signification liée au nombre trois est, ici, considéré sur le plan de la forme.

De manière abstraite, il apparaît pour la première fois au rêve 18, associé au cube dans un rêve type d’organisation de la psyché. Il faut cependant remarquer que c’est la Rêveuse qui parle et non une grande voix du Soi. Il s’agit de ce que souhaite son inconscient personnel : de l’ordre et des pensées bien rangées.

On retrouve le triangle, cette fois-ci nettement dessiné, au rêve 68 déjà évoqué. Ce rêve de figure géométrique est la suite du rêve 58. On y voyait un cercle  avec des cercles intérieurs allant vers un centre vide. Le tout était inséré dans un carré blanc. Ce rêve avait apporté un soulagement à la Rêveuse, à une période difficile, mais l’intense satisfaction viendra de la contemplation des quatre figures triangulaires centrées.

Nous avons avec ces deux rêves une démonstration du travail de l’inconscient : tenant compte du besoin de rationalisation du Moi conscient, il lui propose des formes satisfaisantes. Il apparaît, cependant, que s’ajoute, quand il s’agit de la Rêveuse, un besoin de retrouver le chemin d’une féminité, liée à la matière et à la nécessité de l’expression d’une relation avec la vie concrète.

Au rêve 73 se passe un événement très important : une naissance.

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La naissance se passe au centre d’un triangle sans la base, dimension manquante qui sera complétée dans le mandala final, où il sera précisé que la base du triangle est vers le bas, c’est à dire vers la terre.  Il s’agit d’une naissance dont nous avons vu que la Rêveuse est exclue sur le plan de l’action. Il faudra tout un cheminement et une forte accumulation d’énergie, de libido, pour que cette action potentielle se réalise. Elle donnera alors naissance au mot si essentiel qui s’inscrira au centre du triangle : AMOUR.

Au rêve 84, on retrouve une allusion au triangle, avec des sandwichs au pain de mie et steak tartare  de forme triangulaire. Cela appelle deux réflexions : d’abord, il s’agit d’une nourriture et la nourriture est indispensable à la vie, ensuite, c’est pour partir en voyage, que la Rêveuse réclame ces sandwichs. Ceci montre qu’il est déjà projeté que l’élaboration de la structure du mandala  de la Rêveuse tende vers cette forme. Le  processus va mettre en jeu, à la fois l’abstrait et le concret.

La pyramide du second mandala est un exemple de la présence nécessaire de matière dans la présentation de la forme satisfaisante.

Cette pyramide, dont il ne faut cependant pas oublier qu’elle est tronquée, et sert de support au triangle plus abstrait, est faite de pierre.

Elle avait été évoquée, ainsi que les escaliers, au rêve 30 où un train prend de la vitesse  vers un immense immeuble blanc en escaliers en forme de pyramide. Là, se situe déjà, non seulement une partie non négligeable du matériau du mandala, mais aussi l’idée d’une énergie directrice conduisant vers le but.

On retrouve cette pyramide une dernière fois, constituée de matière vivante venant de la mer, quelques rêves avant le mandala final 143. Ceci montre bien l’importance de l’élément naturel utilisé pour la construction de la série de la Rêveuse.

 

Un point commun entre le Rêveur et la Rêveuse reste encore à mettre en évidence : il s’agit de la présence essentielle, au cours de l’ensemble des deux séries, de nombres où d’arrangements représentant un nombre.

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Publié initialement dans le cadre d’une thèse cette page a été adaptée par Ariaga (Ariane Callot), son auteure.
Les ouvrages cités sont référencés à la page bibliographie.

Notes

 

  1. Il y aura dans la série d’autres représentations de  roues aux rêves 28, 57, 61, 136. On trouve aussi des véhicules tels que voiture, camion, possédant des roues.
  2. Les formes rondes, si on s’occupe seulement des tables rondes se retrouvent aux rêves 3, 21, 55, 66, 98, 99, 108, 142. De même, on notait aussi chez le Rêveur la présence de ces tables qui sont un lieu de réunion. Nous avons aussi chez la rêveuse des lieux ronds, rêves 66, 80, des objets ronds, rêves 100, 123, 130, 143. Pour les représentations sphériques, remarquons qu’après la boule dans l’œil on ne rencontre plus qu’une vision de boule lumineuse à la vision 61 et une balle à la vision 106. Cela semble indiquer que cette forme était destinée à la vision 150 et non au rêve 152.
  3. Au rêve 9, puis elle prend du volume et devient cubique au rêve 18. On la retrouve aux rêves 58, 80, 1O1, 105 et 128
  4. Rêves 8 et 25, 37, 16 de la série du Rêveur.