C.G. JUNG

Rêve, Alchimie, Homéopathie, Poésie

Les archétypes, le Soi

Les archĂ©types, la reprĂ©sentation archĂ©typique  et le Soi comme totalitĂ© de l’ensemble conscient-inconscient de la psychĂ©.

fusion dans le soi

La pensée de Jung apparaît parfois assez confuse en ce qui concerne les archétypes. Il ne s’agit pas, à notre avis, d’un manque de rigueur mais plutôt d’éviter la systématisation. Les manifestations des archétypes sont, en effet, aussi variées que les individus chez lesquels elles apparaissent, même si leurs racines puisent dans un sol commun. On observe, néanmoins, deux repères tout à fait solides dans la pensée du Jung des dernières années : l’ancrage biologique et la réflexion sur les possibilités de représentation de l’archétype.

L’ancrage biologique de l’archétype jungien s’affirme d’une manière claire. Les archétypes gouvernent le mode de fonctionnement héréditaire de l’être humain et proposent des modèles de réactions à diverses situations.  Il ne s’agit en aucun cas d’une “idée”. Jung écrit dans une lettre de 1954 (1) :

“Mes concepts ne sont pas philosophiques et abstraits, mais empiriques ou biologiques. Le concept sur lequel l’erreur est générale est celui d’archétype ; il renvoie à certains faits biologiques, et c’est tout sauf une idée hypostasiée. “Archétype” est pratiquement synonyme du concept biologique de pattern of behaviour. Mais comme ce concept renvoie avant tout à des phénomènes extérieurs, j’ai choisi pour le ”pattern psychique” le terme d’”archétype”. Nous ne savons pas si le tisserin a la vision d’une image intérieure lorsqu’il se conforme, en construisant son nid, à une structure formelle reçue d’une antique hérédité, mais tout ce que nous savons d’expérience nous assure qu’aucun tisserin n’a jamais inventé lui-même son nid. Tout se passe comme si l’image du nid à construire naissait avec l’oiseau.”

Nous sommes, pense Jung, tout à fait incapables d’affirmer quoi que ce soit au sujet de ce qui déborde le conscient. Il n’y a donc aucun espoir que puissent être un jour prouvées scientifiquement ses affirmations sur les états ou processus inconscients. Ceci s’applique en particulier à l’hypothèse de travail qu’il nomme archétype :

“Quoi que nous avancions de l’archétype, ce sont toujours des illustrations ou des concrétisations qui appartiennent à la conscience. Mais hors de cette approche nous ne pourrions absolument rien dire des archétypes.“ (2)

Ce n’est cependant pas une raison parce qu’un phénomène repose sur des facteurs invisibles et non représentables que l’on ne peut pas spéculer à partir de ses effets :

“Personne n’a jamais vu un archétype, pas plus qu’un atome. Mais on sait que le premier produit des effets numineux et le second des explosions. Lorsque je parle de l’”atome”, c’est du modèle que l’on en a construit que je parle ; et lorsque je parle de l’archétype, c’est de ses représentations qu’il s’agit, jamais de la chose en elle-même qui, dans les deux cas, reste un mystère relevant de la transcendance. (3)

Jung va très nettement différencier, de l’irreprésentable au représentable à la conscience, un archétype en soi et la “représentation archétypique” :

“Les représentations archétypiques que nous transmet l’inconscient ne doivent pas être confondues avec l’archétype en soi. Ce sont des formations extrêmement variées qui font référence à une forme fondamentale non représentable en elle- même.” (4)

arche--type Jung 1

Les archétypes se présentent donc comme des formes de comportement typiques qui, devenues conscientes, apparaissent comme des représentations. Ces représentations ne sont effectives que par l’intermédiaire de représentants qui traduisent et illustrent la langue d’un inconscient collectif où indifférencié et différencié sont encore intimement mêlés. Parlant de cette langue de la totalité, Jung écrit dans Un mythe moderne : (5)

“Le langage de l’inconscient est fort éloigné de la clarté intentionnelle que possède celui du conscient car ce langage est fait de la condensation de nombreuses données, fréquemment subliminales, dont l’apparentement à des contenus psychiques conscients est ignoré. Son élaboration ne se fait pas dans la ligne d’un jugement dirigé ; elle suit un “pattern”, c’est à dire une trame instinctive et archaïque qui, à cause de son caractère mythique, n’est plus discernée et reconnue par la raison.”

Comment alors, puisque nous n’avons aucune chance de nous représenter l’archétype en soi, Jung a t-il trouvé un moyen de  déceler la présence de ses manifestations dans la psyché ?

La méthode de Jung (6) et sa réflexion consistent à partir de l’accumulation de nombreuses données individuelles, pour essayer d’en tirer des conclusions générales.

Il extrait quantités d’observations du  matériel folklorique, mythologique et historique, dont on peut penser qu’il est issu de l’inconscient historique, pour démontrer l’identité de forme de l’événement psychique dans l’espace et dans le temps.

Il s’appuie aussi sur l’observation des structures et des symboles présents dans les rêves et les phantasmes. Pour lui, ce qui donne un degré de réalité à l’archétype en soi procède d’effets observables. Cette visibilité de l’archétype permettra à l’individu, dans la mesure où il est capable d’introspection, de percevoir ses structures instinctuelles sous la forme d’images archétypiques, quasiment universelles, qui se RE-présentent à sa psyché.

Celui qui saura identifier les grands archétypes, sera moins démuni et agi devant la puissance de ces archétypes, susceptibles d’intervenir jusqu’au niveau de l’inconscient personnel. Comme nous l’avons vu pour les complexes, ils sont capables de mettre l’intention consciente dans un état de grande confusion. Ce n’est pas l’archétype, “pure nature”, qui est responsable de cette confusion,  l’archétype est une sorte de cadre vide, c’est son activation.

L’activation de l’archétype survient lorsqu’un individu se rapproche d’une situation ou d’une personne qui est pour lui un “RE”, un rappel de cet archétype.

Les complexes sont donc les plus visibles représentants des archétypes, car ils interviennent dans la vie quotidienne. Il ne faut d’ailleurs jamais oublier que l’archétype activé ne fait pas partie d’un système mécanique. Il a une valeur affective, qui lui donne un sens par le truchement des émotions ressenties par chaque individu vivant.

Les représentants du monde archétypique sont bien visibles dans les rêves et séries de rêves.

Ils donnent des reprĂ©sentations oĂą ils jouent divers personnages tels que la Mère Terrible, le Vieux Sage, le Dieu. Les thèmes peuvent, aussi, ĂŞtre le Grand Voyage, la Mission, l’Oeuvre”, le TrĂ©sor difficile Ă  atteindre.

Toutes ces manifestations ne sont pas, aux yeux de Jung, dues au hasard et le reflet d’un univers chaotique. Elles sont au contraire parfaitement régulées par un système semblable à celui qui régule nos fonctions corporelles. A ce coordonnateur il a donné le nom de “ Soi ”.

Pour Jung, l’histoire manifeste de l’archétype central et dominant, le Soi, commence avec l’apparition mythologique du motif des dieux, des hommes dieux et des rois. Les humains ont ressenti le besoin de nommer ce qui était non l’archétype en soi mais une représentation archétypique. Jung écrit : (7)

“Pour parler chinois, l’archétype est seulement le nom du Tao et non le Tao lui-même. De même que les Jésuites ont traduit Tao par “Dieu”, de même on peut définir le “vide” du centre comme “Dieu”. Le mot “vide” ne signifie pas qu’il y ait un “manque” ou une “absence”, mais renvoie plutôt à un Inconnaissable caractérisé par une suprême intensité. Ce qui se passe quand je nomme “Soi” cet Inconnaissable, c’est seulement que la somme des effets produits par l’Inconnaissable a reçu un nom, ce qui ne préjuge en rien de ce qu’il contient en substance. Une partie de mon propre être, de grandeur inconnue, y est certes incluse, mais je ne peux pas, puisqu’elle est l’inconscient, en préciser les limites et l’extension. C’est pourquoi le Soi est un concept limite dont les processus psychiques n’épuisent pas le contenu, à beaucoup près.” (8)

arche--type Jung 2

Le soi est donc une totalité de l’ensemble conscient-inconscient de la psyché, totalité illimitée, transcendant la conscience et nos possibilités de cognition.

Dans Un mythe moderne, (9) le “vieux Jung” se laisse, enfin, aller à son instinct poétique pour donner une magnifique description de sa quête du Soi :

“Tous tant que nous sommes, nous épions ce “miroir dépoli” sur lequel défilent les figures d’un mythe obscur, cherchant à en extraire l’invisible vérité. Tout ce que je puis dire c’est que regardant pour mon compte dans le dit miroir, l’oeil de mon esprit y a discerné une forme ; je l’ai appelée le Soi, tout en restant parfaitement conscient du fait qu’il s’agit là d’une image anthropomorphe ; nommée par cette expression, cette forme n’est pas pour autant expliquée. Certes, par ce terme de Soi, nous voulons désigner la totalité psychique. Mais nous ne savons, et ne saurions savoir, quelles sont les réalités qui se cimentent dans cette notion.”

Le Soi jungien n’est pas seulement générateur de représentations de la totalité il est aussi, nous dirons même essentiellement, une forme surordonnée qui incarne la totalité humaine une unicité, qui unit en elle tous les contraires.

Cette totalité surordonnée est un ordre au-dessus de l’ordre conscient, ordre naturel différent de l’ordre construit à partir de l’unilatéralité du Moi ; unilatéralité qui est une tendance de l’individu à voir les choses sous un seul angle et à les ramener, chaque fois que possible, à un seul principe qu’il prend pour l’ordre universel.

La totalitĂ© surordonnĂ©e est nĂ©cessaire Ă  l’intĂ©gration harmonieuse de ce qui apparaĂ®t absurde au Moi .  Ceci s’effectue grâce au Soi organisateur qui dirige un processus d’incessante transformation et adaptation.

Cette importante fonction du Soi, comme lieu d’interaction et d’organisation, est clairement montrée par Jung qui parle de “l’énorme signification du Soi comme ordonnateur et organisateur de la personnalité”. (10) C’est aussi le Soi qui, en tant que principale dominante de l’inconscient collectif, oriente l’aspiration du conscient vers la totalité :

“Je dirai ici que la résistance de l’âme cesse lorsque nous pouvons renoncer à être centrés sur le Moi, et que le Soi (conscience + inconscient) nous recueille dans sa plus vaste amplitude, où nous sommes alors “entiers” et du fait de notre relative totalité, proches de la Totalité véritable, c’est à dire de la divinité.” (11)

Renoncer à être centré sur le Moi équivaut à comprendre que, même si le centre de la conscience est un Moi entretenant tout un réseau de relations avec les mondes extérieur et intérieur, il  existe un autre centre, celui de la psyché totale. Il se présente comme un centre d’organisation doté d’une fonction téléologique. Les deux centres sont reliés par un axe Moi-Soi. (12)

La nature du Soi est d’être un lieu où l’opposition des contraires est suspendue, et son but de proposer un programme permettant à chaque individu de s’adapter, dans la mesure du possible, aux circonstances. La visée du Soi est la totalité et le processus qu’il va proposer, en particulier dans le discours du Rêve, sera l’individuation.

Il est tout à fait essentiel que la relation entre le Soi et le Moi reste harmonieuse. En effet, l’assimilation du Moi par le Soi, ou le fait que le Soi soit assimilé au Moi, conduisent tous deux à un état de déséquilibre et d’inflation. Quand on commence à être envahi par la numinosité des figures du Soi :

“L’ancrage du Moi dans le Monde conscient et le renforcement de la conscience par une adaptation aussi rigoureuse que possible sont de la plus grande importance”. (13)

En effet, quand le Moi tend à se dissoudre dans l’océan de la totalité où réside le Soi, il perd tous ses repères spatiaux et temporels, ce qui entraîne une véritable catastrophe psychique.

Le problème inverse survient, quand l’importance accordée à la personnalité individuelle et au monde conscient, prend de telles proportions que les figures de l’inconscient sont  psychologisées  et qu’ainsi le Soi est assimilé au Moi. Il se produit alors une inflation du Moi qui ne peut être réduite que par un abaissement du monde conscient au profit de la réalité de l’inconscient : (14)

“Dans le premier cas, la réalité devait être défendue contre un état de rêve archaïque “éternel” et “ubiquitaire”; dans le second, par contre, une sphère vitale doit être ménagée au rêve aux dépens du monde de la conscience.” (15)

Le remède que Jung préconise pour éviter les nombreux dangers  d’assimilation est la modestie…

L’expression symbolique du Soi est illimitée, mais on observe certaines fréquences.

Le soi est souvent projeté sur des personnages qui ont de l’autorité et du prestige, ou des entités supra individuelles. Dans de nombreuses cultures et mythes, le représentant du Soi revêt l’aspect d’une divinité. Ce fait procure une explication plus valable que l’accusation de mysticisme faite à Jung au sujet de l’utilisation, dans ses écrits, de la même symbolique, qu’il fasse allusion au Soi ou à l’image de Dieu.

Ajoutons que la pensée de Jung a parfois été contradictoire au sujet du Soi car cette notion essentielle a été fortement influencée par sa personnalité et ses découvertes extérieures et intérieures.

Nous allons nous attacher à cette manifestation du Soi, cette image de Dieu et nous en profiterons pour clarifier la relation personnelle de Jung à la divinité.

***

 (1) Correspondance  T. 3, p. 219.

(2) Les racines de la conscience, p. 539.

(3) Correspondance  T.-3, p. 108.

(4) Les racines de la conscience, p. 238.

(5) Un mythe moderne, p. 195.

(6) Les racines de la conscience,  p. 556.

(7) 1955, Correspondance, T. IV, p.80l

(8) C’est nous qui soulignons.

(9) p.243.

(10) Un mythe moderne, p. 146.

(11) 1955, Correspondance, T. IV, p. 53.

(12) cf. Stevens, p. 35.

(13) AĂŻon, p.38.

(14)  Aïon, p. 39.

  (15) idem.

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