C.G. JUNG

Rêve, Alchimie, Homéopathie, Poésie

Le grand voyage alchimique

Le voyage alchimique de l’oiseau guide aux petits dieux des profondeurs.

Soleil terrestre et soleil alchimique

Pour les philosophes médiévaux de la Nature, le soleil terrestre était le Dieu du monde physique, la lumière illuminant toute intelligence. Le soleil alchimique, en correspondance avec le Christ en tant que fils, apparaissait aussi sous les traits du père du Mercure, lui-même agent de la transmutation. Une boucle se formait ainsi, du fait que le Mercure se dédouble en une puissance solaire masculine et active, et une puissance lunaire féminine réceptrice et germinatrice. Jung écrit dans  Mysterium conjonctionis :

« Dans l’alchimie le « Mercure » est le rotundum par excellence. Sa nature froide et humide constitue la lune, sa nature chaude et sèche étant le soleil … Le soleil parcourt les degrés de transformation du dragon, du lion et de l’aigle, jusqu’à l’hermaphrodite. »(T.1,p.186/187.)

L’aigle double de notre illustration (voir page précédente, 4eme illustration) figure l’effort de conjonction que va effectuer le Rêveur, au moment de la Vision de l’Horloge du Monde, entre les forces conscientes solaires masculines, et les forces inconscientes lunaires féminines.

Le bateau du grand voyage

L’effort de conjonction du RĂŞveur est une « odyssĂ©e Ă  la recherche de la totalité » comme le note Jung en lĂ©gende de l’illustration 1 en tĂŞte de la prĂ©sente page.

« Le « Grand voyage » (peregrinatio) par bateau. Les deux aigles font le tour de la terre en volant dans des directions opposées, ce qui semble indiquer qu’il s’agit d’une odyssée à la recherche de la totalité. « 

Le bateau, en contact avec les flots de l’inconscient, flotte sans problèmes et le conscient reste le Roi, bien ancré sur un morceau de terre ferme. Les aigles montrent le cheminement circulaire, sans unilatéralité, qui mène vers la totalité.

Dans les deux impressions visuelles du Rêveur faisant écho à ces anciennes images alchimiques, l’aigle, nous dit Jung, représente la hauteur :

« Il s’empare de tout le mandala et, par conséquent, aussi de la direction du Rêveur qui, porté par un bateau, vogue à la suite de l’oiseau. Les oiseaux sont les pensées et leur essor ; ce sont en général des imaginations ou des idées intuitives qui sont en général représentées de la sorte (le Mercurius ailé, Morphée, les génies, les anges). Le bateau est le véhicule qui porte le Rêveur sur la mer et les profondeurs de l’inconscient. En tant que construction humaine, il revêt la signification d’un système ou d’une méthode (ou encore d’une voie : cf. Hinayana et Mahayana = le « Petit » et le « Grand Véhicule » les deux formes du bouddhisme). L’envolée des pensées va en avant et l’élaboration méthodique suit. » (PEA, p.265,266)

La symbolique alchimique de l’oiseau

Quand l’oiseau, un symbole alchimique très vivant et rayonnant de multiples sens, représente, comme dans la vision du Rêveur, le guide menant vers une sorte d’intuition fulgurante, il véhicule l’énergie nécessaire à l’envol des pensées.

Mais cela n’a aucune valeur si on reste au niveau émotionnel et, ainsi que le préconisent les alchimistes, l’oiseau doit se manger les ailes. Ils appellent cette automutilation : fixer le volatil. L’oiseau marche alors sur la terre et on « atteint à la corporalité et, ainsi, à la réalisation » comme le préconise Jung au cours de son commentaire du mandala final. (PEA,p.268)

À la fin de la formation du mandala, l’aigle a le sens de soutien de la pensée consciente, travaillant en collaboration avec l’inconscient. L’Homme n’est pas un être ailé, il reste au sol et sa réflexion est laborieuse. L’oiseau lui montre comment prendre son essor, en suivant une aspiration qui lui permettra d’élargir son cercle cognitif.

Ajoutons, qu’une réalisation obtenue par un cheminement vers une relation positive entre l’inconscient et le Moi conscient doit se projeter dans la réalité et avoir des prolongements au niveau de la vie pratique.

L’oiseau ne vole pas, il est solidement accroché au bord de l’horloge sur l’illustration six, tirée d’un manuscrit du XVI°siècle intitulé De alchimia. Jung donne comme légende :
« Symbole temporel du lapis : la croix, les trois emblèmes des évangélistes et l’homme (qui remplace l’ange) soulignent l’analogie du lapis avec le Christ. » 2

Cette ancienne représentation a de troublants points de similitude avec la Vision de la Grande Horloge du Monde. Des similitudes qui, comme nous l’avons déjà dit, semblent plus révélatrices de la présence d’une symbolique alchimique, perdurant dans les représentations oniriques du Rêveur, que l’ »interprétation historique comparative« , proposée par Jung, avec le songe d’un moine du XIV°siècle. (PEA,p.275/282)

Nous pensons que le mandala final réunit en un tout, suffisamment harmonieux pour procurer au Rêveur une intense satisfaction, des éléments appartenant à la complexité et à l’intrication des différents niveaux de la production onirique.

La symbolique alchimique, qui semble avoir laissé une empreinte très profonde dans l’inconscient collectif, est un de ces niveaux, ce qui justifie que la vision d’aboutissement de la série du rêveur supporte une interprétation à la lumière d’anciens thèmes chers aux Artistes du Moyen Âge. 

InterprĂ©tation de l’illustration proposĂ©e par Jung

Dans le domaine iconographique l’illustration offre des parallèles avec la Vision de la Grande Horloge du Monde ou avec certains matériaux de son élaboration.

La concordance la plus évidente, réside dans le fait que l’illustration et la vision ont toutes deux pour thème central une horloge.

L’oiseau noir qui a servi de véhicule à la vision, qui l’a en quelque sorte portée, figure aussi sur le dessin.

Comme dans la vision du Rêveur, où ils sont représentés par le ternaire et le quaternaire, on trouve sur l’illustration une réunion d’opposés tels que le soleil et la lune, ou encore le lion, représentant les forces lumineuses et le taureau les forces chtoniennes.

La croix, qui symbolise en alchimie les quatre éléments, existe dans le mandala du Rêveur sous la forme d’une croix abstraite prolongeant le centre entre le cercle vertical et le cercle horizontal.

Les trois animaux et l’homme de l’illustration représenteraient, selon la légende proposée par Jung, les emblèmes des évangélistes. Il fait là référence aux quatre évangélistes d’Ézéchiel symbolisés par les quatre êtres : Matthieu l’homme, Marc le lion, Luc le taureau, Jean l’aigle.

Les quatre personnages de l’illustration correspondent aux quatre petits hommes de la vision du Rêveur. Ils dérivent des quatre enfants qui portaient la bague sombre, ici transmutée en or.

Les petits dieux des profondeurs

Les enfants jouent un rĂ´le dans le travail alchimique et l’Ĺ’uvre est parfois appelĂ©e ludus puerum, le jeu des enfants. Il s’agirait alors d’une rĂ©fĂ©rence Ă  des forces infantiles, inconscientes, coopĂ©rant Ă  l’Œuvre, tels que des Cabires ou des lutins.

Selon l’interprétation de Jung, les petits hommes feraient référence aux petits dieux qui vivent dans les profondeurs. Ils forment un opposé chtonien avec ce que représente symboliquement l’aigle. Ces dieux nains aspirent, sans cesse, à sortir des profondeurs pour monter là où siègent les dieux des hauteurs. Leur culte était lié à celui de la déesse Déméter, à la naissance de la Vie, et parfois au phallus. Le mythe des Cabires dont Goethe se fait l’écho en les décrivant  dans le Faust II (p.350) comme :

« De modeste prestance,
Mais grands par la puissance, »

s’est fortement imprimé dans l’inconscient collectif.

Jung, lui-même, raconte, dans Ma vie, (p. 41,43,264) comment, tout enfant, il avait fabriqué un petit bonhomme en bois auquel il rendait une sorte de culte. Il ne se rendit compte que beaucoup plus tard, qu’il s’agissait d’un Cabire.

A l’âge de soixante quinze ans, il sculpta spontanément dans la pierre un petit bonhomme qui se révéla, lui aussi, être un Cabire, enveloppé dans un mantelet, et portant une lanterne.

Puisque Jung interprète la série de rêves à partir de son propre symbolisme, il est tout à fait normal, au vu de l’intérêt conscient et inconscient que lui inspiraient les Cabires, qu’il pense que les petits hommes du mandala sont des dieux nains, remontés des profondeurs pour indiquer le chemin du voyage.

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PubliĂ© initialement dans le cadre d’une thèse cette page a Ă©tĂ© adaptĂ©e par Ariaga (Ariane Callot), son auteure.
Les ouvrages cités sont référencés à la page bibliographie.

Notes :

  1. Cette illustration, reproduite à la p. 262 de Psychologie et alchimie, est tirée du Viatorium de Michel Maïer.
  2. Figure p. 266 de Psychologie et alchimie, juste avant le texte de la Vision de l’Horloge du Monde.