C.G. JUNG

Rêve, Alchimie, Homéopathie, Poésie

La quadrature du cercle

Le problème, pour les alchimistes et le Rêveur, de la quadrature du cercle et leur difficulté à concilier le trois masculin et le quatre féminin.

La recherche des justes proportions

Le juste milieu  que recherche le Rêveur est un point difficile à atteindre car il s’agit d’ une question de proportions entre des éléments antagonistes.

Les alchimistes symbolisaient le juste mélange des contraires en parlant d’un vase, qui est à la fois la pierre elle-même et le récipient qui la contient, ce que Jung traduit  dans Les racines de la conscience (p.173) par : “ le Soi se contient lui-même ”.

Le besoin de proportion nĂ©cessaire Ă  l’opĂ©ration de transmutation Ă©tait ainsi exprimĂ© par l’Artiste :

“Notre vase doit être fabriqué selon une proportion et une mesure vraiment géométriques et à partir d’une certaine quadrature du cercle”.1

Le cercle quadraturé représentait ce qui, selon les alchimistes, se rapprochait le plus de la nature du lapis. Sans trahir les idées de Jung, nous voyons dans cette notion héritée du Moyen Age une approche d’explication du mandala final du Rêveur plus convaincante que la longue (p. 275 à 262) comparaison avec la vision de Guillaume de Digulleville, proposée dans Psychologie et alchimie.

Les alchimistes et la quadrature du cercle

Quand ils évoquent la quadrature du cercle, les alchimistes ne font pas allusion au problème abstrait qui hante l’intellect des mathématiciens. Il s’agit pour eux du cercle quadraturé, divisé en quatre éléments, et ce n’est en rien un cercle théorique. Jung cite à ce sujet un texte du pseudo-Aristote :

« Divise ta pierre en quatre éléments et unis-les en un et tu auras tout le magistère. … Le cercle du milieu est appelé médiateur, qui fait la paix entre les ennemis, c’est à dire entre les éléments, et il est même le seul à réaliser la quadrature du cercle. »

 Dans l’AntiquitĂ©, qui ne manquait pas de mathĂ©maticiens et de gĂ©omètres, comment se fait-il que la quadrature du cercle semble ĂŞtre demeurĂ©e inconnue de Platon, au point qu’Aristote, disciple de Platon, ait dĂ©clarĂ© qu’elle Ă©tait connaissable mais non encore connue ?

Michel MaĂŻer, dans son discours XXI de l‘Atalante fugitive, est très narquois envers le grand Platon. Il se  demande comment celui qui avait Ă©crit Ă  la porte de son Ă©cole que nul ne pouvait entrer si il ignorait la gĂ©omĂ©trie pouvait ainsi se dĂ©sintĂ©resser de ce problème.

Cependant, les Alchimistes  Philosophes de la Nature n’ont pas ignorĂ© la quadrature du cercle comme le montre leur commandement : convertir le cercle en carrĂ© et le carrĂ© Ă  son tour en cercle par l’intermĂ©diaire du triangle. Par ce cercle ils entendent le corps le plus simple, sans angles et par le carrĂ© ils dĂ©signent les quatre Ă©lĂ©ments. C’est comme s’ils disaient de prendre une figure corporelle adĂ©quate et de la diviser dans les quatre couleurs Ă©lĂ©mentaires pour obtenir un quadrilatère aux quatre cĂ´tĂ©s Ă©gaux . Michel MaĂŻer est très clair, toujours dans le discours XXI de l’Atalante Fugitive.

« Tout le monde comprend que cette quadrature est physique et convient à la nature. Aussi elle procure plus d’utilité à l’État et plus de gloire à l’esprit humain que cette autre quadrature mathématique, qui est purement théorique ou séparée de la matière. » (p.184)

Un commentaire de Jung sur la quadrature du cercle

Au cours de son commentaire du rêve 16(2) où se déroule un rituel de cicumambulation autour d’un carré destiné à accueillir le gibbon, c’est à dire la réunification de l’individu avec sa vie instinctive, Jung nous offre un commentaire personnel très éclairant sur la quadrature du cercle.

Voir les rêves de la série du rêveur

Rappelons qu’il s’agit, pour l’alchimiste, d’un thème essentiel de la meditatio, au même titre que la Pierre ou l’Or philosophique.

Il Ă©crit, page 163 de Psychologie et alchimie :

« La quadrature du cercle est un symbole de l’opus alchemicum (oeuvre alchimique), en ce sens qu’elle décompose l’unité originelle chaotique pour la réduire aux quatre éléments, qu’elle recombine ensuite en une unité supérieure. L’unité est représentée par un cercle et les quatre éléments par un carré. La production de l’Un à partir des Quatre est le résultat d’un processus des distillation ou de sublimation “circulaire”: le distillé est soumis à diverses distillations de telle sorte que l’”âme” ou l’”esprit” soit extrait sous la forme la plus pure. Le résultat est généralement appelé quintessence, bien que ce ne soit en aucun cas le seul nom donné à l’”Un” toujours ardemment désiré et jamais obtenu. »

La circumambulation vers la gauche du Rêveur, signifie qu’il chemine par une succession d’essais d’intégration du contenu inconscient refoulé, en l’occurrence, pour lui, la féminité. Le but est semblable à celui des chercheurs du Moyen Âge, quand ils cherchaient à produire la pierre philosophale. Ils montraient alors, symboliquement, leur quête d’unité et leur désir d’obtenir cette pierre par la représentation d’une réunion de l’homme et de la femme.

Jung cite ainsi le Pseudo-Aristote :

« Fais de l’homme et de la femme un cercle rond, et extrais-en un carré, et du carré un triangle. Fais un cercle rond et tu auras la pierre philosophale » (PEA,p.167)

Le RĂŞveur de Jung cherche t-il une forme de quadrature du cercle ?

Si on revient à la série du Rêveur, et que l’on considère son désir de symétrie et d’unité, on peut penser que lui aussi recherche une forme de quadrature du cercle. Ce désir commun à beaucoup de scientifiques est confirmé par les rêves. On peut citer entre autres :

« Un beau jardin disposé symétriquement avec une fontaine au milieu » (rêve 13)
« Il s’agit de construire un point central et de rendre la figure symétrique par réflexion en ce point. »(rêve 25)
« … L’existence de la gauche ne contredit pas celle de la droite. Elles sont toutes deux en chacun de nous. La gauche est le reflet de la droite. Chaque fois que je la sens ainsi comme un reflet, je suis en accord avec moi mĂŞme. » (rĂŞve 26)

Beaucoup d’éléments, qui ont déjà été présentés au cours de notre approche structurelle, tendent à l’établissement d’une symétrie sur le plan de la forme. Dans cette perspective de symétrisation, les nombres étaient des facteurs archétypiques et dynamiques d’organisation.

Pour sa part, tout le discours symbolique a pour but de rétablir la relation entre les éléments féminins et masculins, en parallèle avec la gauche et la droite.  La femme devient, d’une certaine manière, un semblable, comme le suggère un passage du Rosarium :

« Lorsque je serai uni à ma blanche épouse, pure et humide au toucher, j’ajouterai ma beauté à la beauté de son visage ainsi qu’à sa bonté et sa vertu. Donc lorsque je serai uni à elle, il n’y aura rien de meilleur ni de pareil au monde car elle concevra, croîtra et me deviendra semblable en substance et en couleur puisque la semence se multiplie par ce magistère. Ainsi naîtra de moi quelqu’un de semblable à moi. »

Une possibilitĂ© d’Ă©quilibre entre les fonctions psychologiques

Cette recherche d’harmonie est la trame d’un discours du rêve montrant la possibilité d’équilibre des polarités entre les fonctions psychologiques, avec à l’horizon l’éventualité d’une cohabitation harmonieuse.

L’ harmonisation implique la guĂ©rison de la fracture entre celui qui doit reconstruire le gibbon, retrouver le sens de la Nature, et celui qui vit d’une façon unilatĂ©ralement intellectuelle.

Dans le cas du Rêveur, l’accord avec soi-même à pour origine la confuse impression qu’il ressent de voir la gauche et la droite, l’inconscient et la conscience, comme des manifestations, à la fois semblables et différentes, de la même totalité.

On peut trouver un point commun entre cette différence-ressemblance et nos divers niveaux d’interprétation.

Le trois et le quatre, que nous allons évoquer ici dans une perspective à la fois jungienne et alchimique, ne sont pas des manifestations ou d’une structure, ou d’un symbole, mais d’une totalité significative. Cependant, comme ce fut le cas au sujet de la structure, nous allons procéder à une démarche ciblée consistant à nous préoccuper essentiellement, à la lumière de la symbolique alchimique, des relations entre ces nombres.

Le dogme chrétien de la Trinité affirme, selon Jung dans Psychologie et alchimie (p.32) :

« que les trois font un, mais se refuse à ce que les quatre forment l’unité. On sait que, depuis toujours, les chiffres impairs sont masculins, et les chiffres pairs féminins, et ce non seulement , ici, en Occident, mais aussi en Chine ».

Cette trinité divine est donc essentiellement masculine.

La dévotion envers la Vierge Marie, en tant que mère du Christ, n’apportait pas, du temps des alchimistes du Moyen Age, une contrepartie suffisante à l’unilatéralité d’une image de Dieu reflétant la méfiance envers les forces obscures d’une féminité liée à la terre, au monde chtonien, au mal, et même au Diable.

Essai de réconciliation entre le trois masculin et le quatre féminin

L’aphorisme de Marie la Prophétesse 2

“ L’un devient deux, deux devient trois, et du troisième naît l’un comme quatrième “

est certainement l’expression la plus juste de la préoccupation inconsciente des alchimistes du Moyen Age désireux de supprimer la tension entre les contraires, engendrée par le christianisme.

On trouve dans cet aphorisme, entre les chiffres impairs de la dogmatique chrétienne, les chiffres pairs associés à la féminité. Il y a là une tentative pour jeter un pont entre le monde paternel spirituel et le monde maternel physique, le monde de la Nature.

Le nombre trois est un nombre créateur. Il est le résultat de la conciliation entre deux opposés qui demeureraient stériles s’ils ne rencontraient pas un terrain d’entente.

C’est probablement à l’origine de la fréquence d’un aspect triadique, ou trinitaire, de la divinité.

L’alchimie du Moyen Age, ayant subi l’influence chrétienne du dogme de la trinité, tente de maintenir les divisions reflétant cette divinité trine.

Ceci se retrouve, par exemple, dans les trois Principes, l’Oeuvre incluant un principe essentiel et deux principes superficiels.
Le trois est aussi un nombre triangulaire, comme le décrit R.Allendy :

« Trois points disposés en triangle forment naturellement un triangle et ne peuvent former qu’un triangle (la ligne droite n’est pas une figure) Aussi le triangle forme-t-il le symbole capital du ternaire. » (le symbolisme des nombres, p. 61 sq.)

Une acception symbolique du triangle existe dans de nombreuses civilisations, mythologies et philosophies.

Les triades, à l’origine de la représentation serpentine et tricéphale du Mercure spirituel des alchimistes, se trouvent déjà dans un traité de Zozime, alchimiste grec 3

« L’unité de la composition engendre la triade indivisible, si bien qu’une triade indivise crée le cosmos dans la pensée préétablie du premier auteur, cause et démiurge de la création. On l’appelle pour cette raison Trismégiste, car il a engendré de manière triadique ce qui est créé et ce qui crée. »

Le conscient des alchimistes était, donc, très imprégné par le ternaire et le côté paternel de Dieu le Père, mais leur inconscient suscitait en eux une tendance qui les portait vers le quaternaire et le monde de la Mère Nature.

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PubliĂ© initialement dans le cadre d’une thèse cette page a Ă©tĂ© adaptĂ©e par Ariaga (Ariane Callot), son auteure.
Les ouvrages cités sont référencés à la page bibliographie.

Notes :

 

 

  1. .Texte cité par Jung in Les racines de la conscience, p. 173.
  2. Dans la littérature alchimique elle est aussi appelée la Juive, soeur de Moïse ou la Copte. Elle pourrait aussi avoir un rapport avec la Marie de la tradition gnostique. Un traité, peut-être d’origine arabe, lui est attribué sous le titre de Pratica mariae Prophetissae in artem alchemicam.
  3. Des arts , in Berthelot, Collection des anciens alchimistes grecs . III, VI, 18.