C.G. JUNG

Rêve, Alchimie, Homéopathie, Poésie

Les moments d’harmonie dans les sĂ©ries de rĂŞves

C.G. Jung se demande si les mandalas, qui sont un moment d’harmonie dans une sĂ©rie de rĂŞves, ne seraient pas une forme prĂ©existante dans l’inconscient du rĂŞveur.

Les concentrations harmonieuses d’Ă©lĂ©ments structurels et symboliques.

Nous allons privilégier, dans cette partie de la recherche, l’aspect structurel de la formation de figures significatives dans les séries de rêves. Nous commencerons par nous pencher sur la série proposée par Jung dans Psychologie et alchimie.

Évidemment, surtout quand il s’agit de mettre en Ă©vidence l’Ă©volution de la construction du mandala  vue par Jung, il y a une constante intrication entre structures et symboles. Et les digressions Ă©rudites peuvent ĂŞtre un peu longues…

Contrairement au travail accompli au niveau de la construction narrative, travail au cours duquel nous nous sommes efforcés de montrer le cheminement du récit vers un dénouement, nous allons partir des rêves et visions d’aboutissement.  Jung les appelle des mandalas.  Pour nous, ce sont plutôt des concentrations harmonieuses d’éléments structurels et symboliques plus ou moins abstraits. Évidemment nous continuerons, dans les pas de Jung, à les appeler mandalas.

L’inconscient rend visible, à partir de matériaux appartenant à la fois à l’inconscient personnel des rêveurs et au fonds collectif, une représentation qui est, selon la terminologie de Jung, un “symbole naturel”. A ce symbole s’attache la signification fonctionnelle d’une réconciliation des contraires, d’une médiation. La figure ainsi re-présentée, est aussi le résultat d’une concentration sur le centre, et d’une recherche d’équilibre et de symétrie.

Dans la vie quotidienne, les crises sont souvent suivies d’un progrès ou d’une solution.

Il en est de même pour les rêves qui, au moment des périodes de crise, produisent des matériaux qui, une fois sélectionnés, sont réunis en une forme semblable à une oeuvre d’art architecturale. Cette forme satisfaisante engendre alors une impression d’harmonie, une sorte de note musicale figurée, qui est la note des rêveurs, la structure propre à apaiser l’angoisse due à leur incomplétude psychique.

Les mandalas des rêveurs sont ils une forme préexistante ?

Les mandalas naturels qui apparaissent dans les périodes de crise ont-ils été construits comme un édifice tout au long de la série ou seraient-ils déjà là, à notre disposition, alors même que nous ne les verrions pas ?

Nous savons que Jung penche pour cette deuxième hypothèse, et pense qu’il s’agirait d’un éclairage, de plus en plus précis, sur une forme, préexistante dans l’inconscient mais incommunicable en l’état. Cette forme émerge progressivement à la lumière, pour se donner en représentation à une conscience reconnaissant cette forme avec un profond sentiment d’adéquation et d’harmonie.

Nous avons beaucoup d’inclination envers la thèse de Jung, ce qui n’empêche qu’elle demande à être vérifiée chez les deux rêveurs.

On peut aussi s’interroger sur la présence, dans les séries, de points communs d’organisation et de sélection des éléments destinés à construire les formes finales.

Enfin, et c’est probablement la question essentielle, peut-ĂŞtre est il possible de voir dans l’évolution des formes, et leur choix dĂ©finitif, une espèce de règle d’assemblage. On se trouverait alors en prĂ©sence d’un projet qui, avec des variantes, manifesterait une sorte de stabilitĂ© structurelle, un ordre rĂ©gulant l’ensemble des forces naturelles. C’est de cet ordre oubliĂ© que serait issu l’ordre conscient, et il aspirerait Ă  retrouver.

Ceci permettrait de formuler l’hypothèse du besoin d’organisation de l’espace à partir d’une projection spatiale des injonctions de l’inconscient ce qui s’apparente à l’idée jungienne d’une harmonisation interne de la psyché, régulée par le Soi. Jung compare cette organisation à celle des fonctions corporelles.

En formulant ces hypothèses, nous nous situons dans un domaine tout à fait éloigné des possibilités de vérifications scientifiques. Il apparaît, cependant, que l’observation des séries, tout en laissant chacun libre de tirer des conclusions à la lumière de sa culture et de ses croyances, peut servir d’appui à une réflexion sur les possibilités d’un source créatrice fondamentale, régulant, à la fois, la matière et la psyché.

Origine et Ă©volution du mandala du RĂŞveur

En ce qui concerne l’origine du mandala du Rêveur, Jung choisit de supposer qu’il était présent dès le début, et n’a fait qu’apparaître sous une forme de plus en plus claire et différenciée. Il écrit dans Psychologie et alchimie, p. 290 :

“Il est donc plus probable que nous avons affaire à un type existant a priori, à un archétype inhérent à l’inconscient collectif et échappant, de ce fait, à la naissance et à la mort de l’individu.

L’archétype est une présence pour ainsi dire “éternelle”, et il s’agit seulement de savoir si la conscience le perçoit ou non. J’estime qu’on formule une hypothèse plus vraisemblable et qui explique mieux les faits observés lorsqu’on suppose que l’accroissement de la clarté et de la fréquence du motif au cours de la série de rêves correspond à la perception de plus en plus précise d’un type existant a priori, plutôt que lorsqu’on suppose que le mandala n’est créé qu’au cours de la série.”

Nous abordons ici, avec l’élaboration des formes, une émergence dans les rêves, d’éléments issus de couches profondes des strates de l’inconscient. Il faut, cependant, garder présent à l’esprit qu’il n’y a pas de frontière entre les différents niveaux d’interprétation. Le même mot peut avoir à la fois un sens anecdotique, structurel, religieux, historique ou alchimique. N’oublions jamais que le discours du rêve est un discours de la complexité, issu d’une totalité ignorant l’univocité.

Pour plus de commodité nous reproduisons intégralement la Grande Vision du Rêveur. Nous avons noirci certains mots qui nous semblent essentiels.

Un Cercle vertical et un cercle horizontal qui ont un centre commun. C’est l’horloge du monde. Elle est portée par l’oiseau noir. Le cercle vertical est un disque bleu avec un bord blanc divisé en 4 X 8 = 32 parties. Une aiguille tourne au-dessus.
Le cercle horizontal est composé de quatre couleurs. Sur ce cercle se tiennent quatre petits hommes avec des pendules, et autour est posée la bague jadis sombre et maintenant dorée (portée précédemment par les quatre enfants).

L’horloge a trois rythmes ou pulsations :

  1. La petite pulsation : l’aiguille du disque vertical bleu avance de 1/32.ème
  2. La pulsation moyenne : un tour complet de l’aiguille. En même temps, le cercle horizontal avance de 1/32.ème
  3. La grande pulsation : 32 pulsations moyennes correspondent à un tour de la bague dorée.”

 Voici ce que Jung écrit au sujet de cette vision :

“Un mandala à trois dimensions qui a atteint à la corporalité et, ainsi, à la réalisation. (la discrétion médicale m’interdit malheureusement de communiquer des données biographiques. Contentons-nous donc de constater que cette réalisation s’est également produite dans la réalité concrète.) L’homme ne devient véritablement que ce qu’il fait dans la réalité.” (PEA,p. 268)

La discrĂ©tion n’est plus nĂ©cessaire car tout le monde a fini par savoir qu’il s’agissait du gĂ©nial physicien Wolfgang Pauli.

Si les amis du physicien ne partageaient pas l’optimisme de Jung au sujet de la guérison de l’alcoolisme de Pauli, il est certain qu’à partir de ce mandala il ressentit “une profonde symétrie intérieure dans son esprit” et que la question des symétries dans la Nature et dans la psyché ne cessa d’être pour lui un sujet de recherches.

Après l’analyse de Pauli, Jung trouva chez lui un appui pour explorer le problème d’une “symétrie cachée dans l’univers”, en associant la perspective de la physique et celle de la psychologie des profondeurs. Ils entreprirent aussi ensemble une quête sur les “modèles des structures internes de la nature” et l’étude des phénomènes de synchronicité. 1

L’impression d’harmonie suprĂŞme du RĂŞveur

Jung, s’interroge ensuite sur les causes de l’impression d’harmonie suprême ressentie par le Rêveur et propose comme hypothèse que dans cette représentation :

“Des éléments disparates et incongrus s’y réunissent de la manière la plus heureuse, tout en produisant une image qui réalise à un haut degré les “intentions” de l’inconscient. … Une des idées de base semble être l’intersection de deux systèmes hétérogènes ayant un centre commun. Si nous nous en tenons à l’hypothèse que le “centre” et sa circonférence représentent la totalité de l’être psychique, donc le Soi, la vision nous dit que deux systèmes hétérogènes se coupent dans le Soi, et que, sur le plan fonctionnel, ces systèmes sont dans un rapport déterminé par une loi et réglé par trois “rythmes”. …

Nous ne pouvons guère nous tromper en supposant que ce mandala tend à l’union des opposés la plus complète possible, y compris, par conséquent, à celle de la trinité masculine avec la quaternité féminine …. Comme la figure apparue dans cette “grande Vision” a un aspect cosmique -horloge du monde-, on doit supposer qu’elle est un modèle réduit ou peut-être même une origine de l’espace-temps ; c’est en tout cas un condensé d’espace-temps qui, du point de vue mathématique, est par conséquent à caractère quadridimensionnel bien que visible en projection tridimensionnelle.” 2

L’explication structurelle de Jung est, certes, fort intéressante. Cependant, si nous sommes en accord avec ses hypothèses de base, nous la trouvons un peu brève, après la lecture de toutes les pages consacrées à la description de l’évolution des éléments du mandala.

Il faut dire que Jung est pressé de proposer son interprétation historique et symbolique de ce mandala, à partir d’une comparaison avec le récit du rêve d’un moine-poéte normand du XIV° siècle, Guillaume de Digulleville. Nous avons eu quelques difficultés à le suivre dans cette analyse, qui nous apparaît comme le résultat d’une intuition personnelle, toujours difficile à communiquer, et nous préférons nous en tenir à son analyse structurelle de la “Grande Vision”.

En essayant de contempler cette vision comme un ensemble d’éléments réunis d’une manière harmonieuse, on voit que tout s’organise autour d’un centre, et que la forme privilégiée est le cercle. On observe aussi l’importance des nombres, et l’insertion dans l’espace et le temps des différents composants du mandala. Le mouvement et le rythme donnent vie à l’ensemble.
Les éléments sont tous en relation : relation entre les opposés, relation entre les formes et le mouvement, relation de toutes les parties avec le centre.

Cette représentation, même si nous sommes à un autre niveau d’interprétation que celui de la construction narrative, nous apparaît, cependant, comme une image scénique agréable présentée à la conscience de ce scientifique. Cette image doit servir de cadre d’accueil à un élément perdu : La féminité quaternaire.  L’insertion signifie, à ce moment précis, la totalité n’étant “réalisée que dans l’instant,” que les opposés sont réunis.

La conjonction, pour un moment d’harmonie, peut alors se rĂ©aliser mais elle est prĂ©cĂ©dĂ©e de diffĂ©rentes Ă©tapes dans l’apparition des formes.

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PubliĂ© initialement dans le cadre d’une thèse cette page a Ă©tĂ© adaptĂ©e par Ariaga (Ariane Callot), son auteure.
Les ouvrages cités sont référencés à la page bibliographie.

 Notes :

  1. Cf. David Peat, Synchronicité , p. 32 sq.
  2. Psychologie et alchimie, p. 270 et 274.