C.G. JUNG

Rêve, Alchimie, Homéopathie, Poésie

La Conscience : contenus et frontières

Émerveillement de Jung devant l’Ă©mergence de la conscience et du sentiment d’identitĂ©. 
la maison du conscient


Le fait que la Conscience humaine ait émergé d’un état originel d’inconscience est pour Jung une source d’émerveillement :

“Tous les efforts de l’humanitĂ© tendent Ă  la consolidation de la conscience. C’est Ă  cela que servaient les rites, les “reprĂ©sentations collectives”, les dogmes ; c’Ă©taient des digues et des murailles Ă©levĂ©es contre les dangers de l’inconscient “ (1)

L’homme n’est devenu conscient que graduellement, l’émergence hors de l’indifférencié est récente. L’évolution étant loin d’être achevée, “notre conscience contemporaine n’est qu’un petit enfant qui commence à peine à dire “je.” (2)

Le champ de la conscience est théoriquement sans limites  car il peut sans cesse s’élargir par l’acquisition de nouveaux éléments issus de l’inépuisable réservoir que représente l’inconscient.

Pratiquement, toutefois, Jung délimite la conscience par la frontière de l’inconnu, domaine du ni senti, ni re-présenté, ni pensé, bref, de tout ce que l’on ne sait pas. Il distingue aussi toute une gamme d’intensités de la conscience qui fait qu’il n’y a pas de conscience pure et simple :

“Entre ce que “je fais” et “j’ai conscience de ce que je fais” il n’y a pas seulement un abîme, mais parfois une opposition marquée.” (3)

On se trouve dans une situation paradoxale : un vrai conscient et un conscient dominé par l’inconscience cohabitent. Situation tout à fait compréhensible pour Jung, puisqu’il n’y a pas de contenu conscient dont on puisse dire avec certitude qu’on en a une conscience totale. Il faudrait pour cela une totalité de conscience impensable, et celle-ci présupposerait une plénitude ou une perfection de l’esprit humain qu’on ne peut se représenter davantage. Plus simplement, notre esprit n’est pas équipé pour concevoir la totalité de notre conscience.

S’il est difficile de délimiter le champ de la conscience, on peut regarder ses contenus, déterminer son centre, le Moi, et distinguer comme repère au niveau le plus visible la “persona”. L’ombre du Moi est déjà plus souterraine.

La persona est ainsi dénommée par Jung parce que, dans l’antiquité, le terme persona désignait le masque que portait le comédien. Ce masque indiquait quel personnage il incarnait. Il relève de notre notion de représentation au sens théâtral et relationnel.

 La persona se présente comme le costume du Moi, une enveloppe extérieure qui est chargée de faciliter l’adaptation à la société. Grâce à elle, l’individu va pouvoir jouer son rôle et rentrer en relation avec autrui. Il construit cette apparence dès l’enfance en  privilégiant les aspects de son caractère qui lui semblent nécessaires à son intégration dans l’organisation sociale.

Les aspects rejetés de la persona vont glisser dans l’inconscient personnel, où nous allons les retrouver comme éléments formateurs de l’ombre du Moi. Cette personnalité refoulée aura naturellement des tendances opposées à celles du conscient et sera à l’origine de phénomènes d’inadaptation ou de coexistence de personnalités absolument opposées.

La façade sociale représentée par la persona donne une illusion d’individualité et de liberté mais, dit Jung, la persona est seulement une apparence :

”Si on va au fond des choses, la persona n’est rien de “réel”: elle ne jouit d’aucune réalité propre ; elle n’est qu’une formation de compromis entre l’individu et la société, en réponse à la question de savoir sous quel jour le premier doit apparaître au sein de la seconde”. (4)

Cependant, la persona est une nécessité. C’est l’adaptation, par un difficile apprentissage, à la manière d’exister dans un environnement fait de parents, amis, institutions ; un compromis entre l’individu et la société où l’opinion des autres a souvent plus d’importance que celle de l’individu lui-même.

Le danger vient du fait que, en perpétuelle représentation  sous le masque de la persona, l’individu risque d’étouffer complètement sa vraie nature et de devenir, de n’être plus, que le paraître du rôle qu’il incarne.

Heureusement, la persona représente seulement l’extérieur d’un Moi, lui-même centre d’une conscience qui n’est pas imperméable aux influences et échanges avec les représentants de la totalité de la psyché.

Le Moi, Ă©crit Jung dans AĂŻon, est :

“l’élément complexe auquel se rapportent tous les contenus conscients. Il forme en quelque sorte le centre du champ de conscience et, en tant que celui-ci embrasse la personnalité empirique, le Moi est le sujet de tous les actes conscients personnels. La relation d’un contenu psychique avec le Moi constitue le critère de la conscience, car un contenu ne peut être conscient s’il n’est pas représenté au sujet.” (5)

C’est à partir d’un ensemble d’éléments de représentations possédant un haut degré de continuité que se forme le sentiment d’identité. Je sais que je suis moi et pas un autre. Le Moi est donc :

“autant qu’on puisse en juger, une unicité individuelle qui demeure identique à elle-même dans une mesure déterminée.”  (6)

Cette unité demeure identique en tant que “conscience du Moi”, d’un moi qui est le noyau des fonctions et activités de la conscience. C’est un centre d’organisation et un lieu d’échanges, à la jonction entre l’univers intérieur et le monde extérieur. Il reçoit sans cesse des informations, subit des agressions déclenchant un flot ininterrompu de réflexions et de modifications. Il est, écrit encore Jung dans Aïon :

“En dépit du caractère relativement inconnu et inconscient de ses fondements, un facteur de conscience privilégié. Il est même, sur le plan empirique, une acquisition de l’existence individuelle. Il résulte, semble t-il, du choc du facteur somatique et de l’environnement et, une fois établi comme sujet, il se développe à partir d’autres chocs avec l’environnement aussi bien qu’avec le monde intérieur.” (7)

C’est à partir de cette relation du Moi entre les domaines de notre expérience, entre les mondes du dedans et du dehors, l’objectif et le subjectif, que Jung a établi ses types psychologiques, introverti et extraverti. Il a aussi  déterminé les quatre fonctions conscientes dont dispose le Moi pour s’orienter et s’adapter “dans le chaos des phénomènes”, tout en conservant son intégrité contre l’apport des éléments nouveaux.

L’inconnu a deux sources : les faits extérieurs susceptibles d’expérience sensible et les objets d’expérience immédiate qui, eux, sont intérieurs. Les efforts d’organisation du Moi pour enregistrer, ordonner, choisir, deviner et anticiper semblent obéir à une structure quaternaire à double polarité.

(1) Racines de la conscience, p. 36.

(2) L’homme à la recherche de son âme, p.73

(3) Racines de la conscience, p. 504.

(4) Cf p. 84, Dialectique du Moi et de l’inconscient.

(5)  p.15, Jung a écrit les textes de Aïon  entre 1946 et 1950.

(6) AĂŻon, p. 18.

(7) AĂŻon, p. 17.

Le Moi

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