C.G. JUNG

RĂȘve, Alchimie, HomĂ©opathie, PoĂ©sie

Symbolisme du sel et homéopathie

L’importance du sel, natrum muriaticum, dans la nature, dans l’Ɠuvre alchimique de C.G. Jung et en homĂ©opathie.

La notion de sel

Qu’’est-ce qu’un sel ? Un sel est un composĂ© de cations et d’anions. C’est un composĂ© rĂ©sultant de la substitution partielle ou totale de l’hydrogĂšne d’un acide par un mĂ©tal.

Lorsque nous parlons de « sel » dans le langage commun il s’agit du chlorure de sodium, natrum muriaticum.

Le chlorure de sodium ou sel commun est plus largement rĂ©pandu dans la nature que toute autre substance, exceptĂ© l’eau.

Le sel est présent dans tous les tissus et particuliÚrement dans les fluides. Il est aussi le minéral le plus important dans le plasma sanguin.

Le sel semble prendre un rĂŽle plus important en suivant la hiĂ©rarchie des espĂšces. On peut considĂ©rer que son rĂŽle commence au dĂ©but de la vie consciente, au moment oĂč apparait le phĂ©nomĂšne de l’excrĂ©tion active des liquides par l’urine, la sueur et les larmes. 1

Du sel de cuisine Ă  la dissolution dans l’élĂ©ment fĂ©minin aquatique

Le chlorure de sodium (NaCl ou natrum muriaticum) est le sel de cuisine. On le trouve dans la nature, dans l’eau de mer, ou bien cristallisĂ© sous forme de sel gemme.

Nous consommons le sel de façon quotidienne dans l’alimentation. Nous observons ses cristaux cubiques, transparents, plus ou moins grisĂątres et nous connaissons son goĂ»t « salĂ© » caractĂ©ristique ; c’est le sel qui donne soif, qui donne le goĂ»t Ă  la vie. Le sel est extrĂȘmement soluble dans l’eau et lui communique immĂ©diatement sa saveur caractĂ©ristique. Il existe sous forme de combinaisons cristallines. Le sodium est liĂ© Ă  6 ions chlore, formant un octaĂšdre autour du chlore. Cette structure cubique est une reprĂ©sentation multiple de la quaternité  au sens que lui donne Jung. 2

Le chlorure de sodium est l’union du sodium et du chlore. Dans le chlore il y a l’idĂ©e d’une relation avec le souffle de vie. C’est l’élĂ©ment du dĂ©sir vital (chlore du grec χλωρός vert ; le vert est liĂ© au dĂ©sir et Ă  la vie) brĂ»lant et passionnĂ©. Chez natrum il y a une recherche de relation vitale avec l’oxygĂšne et recherche de se mixer Ă  l’eau, de se fondre dans l’élĂ©ment liquide fĂ©minin aquatique : dĂ©sir irrĂ©sistible et nostalgique de la relation, tout particuliĂšrement avec l’élĂ©ment fĂ©minin de la sensibilitĂ©, de l’accueil et de l’amour.

 Le rosaire des philosophes

Comme le montre Jung dans Psychologie du transfert, la quatriĂšme figure du Rosarium reprĂ©sente la fontaine mercurielle et le liquide mercurien reprĂ©sente l’inconscient.

Le couple royal est descendu dans le bain. Le contact de la main gauche a fait Ă©merger l’esprit des profondeurs et provoquĂ© une montĂ©e des eaux. Il s’agit lĂ  le l’immersion dans la « mer », une dissolution au sens physique du terme. C’est un retour au liquide amniotique de l’utĂ©rus gravide, le vas hermeticum utĂ©rin et son contenu fƓtal. Cette eau est la aqua benedicta, eau lustrale oĂč un ĂȘtre nouveau est en gestation.

Sur le plan psychologique, cette image reprĂ©sente une descente dans l’inconscient.

Le couple royal est immergĂ© dans une sorte d’amnios mercuriel. Les enfants Ă©changent des fleurs comme dans la figure 3 du Rosarium (illustration ci-dessus) : le roi prĂ©sente de la main droite une fleur que la reine reçoit de la main droite et la reine prĂ©sente de la main gauche une fleur que le roi reçoit de la main gauche. Une colombe prĂ©sente une fleur. Les trois fleurs forment une Ă©toile Ă  six branches, Ă©toile de David, Ă©toile du « sceau de Salomon ».

Le sel comme principe alchimique

Le sel fut introduit comme troisiĂšme principe alchimique, Ă  cĂŽtĂ© du mercure et du soufre, surtout par Basile Valentin, Khunrath et Paracelse. Le sel alchimique est bien entendu un principe abstrait qui ne correspond pas aux substances communes qui le dĂ©signent, mais qui est une dĂ©signation approchante d’un des constituants de la matiĂšre supposĂ©s par l’alchimie.Le sel est appelĂ© parfois arsenic. LĂ  aussi il ne faut pas considĂ©rer qu’il s’agit de notre poison. Ce sel est le lien qui unit les deux autres principes. Le sel est le nouvel ĂȘtre qui prend naissance par l’union du mĂąle et de la femelle.3

Ainsi l’alchimie dĂ©compose-t-elle une chose en ses constituants :  le principe salĂ© qui correspond au corps, le principe sulfureux qui brĂ»le, correspondant Ă  l’ñme et le principe mercuriel correspondant Ă  l’esprit qui se manifeste comme un Ă©lĂ©ment volatil.

Le sel et le Mysterium conjonctionis de Jung

Dans son livre Mysterium conjonctionis, Jung s’intĂ©resse Ă  la symbolique alchimique du sel.

Le sel reprĂ©sente une spĂ©cification du symbolisme lunaire (p.234). Le mercure est de nature androgyne et participe, d’une part de celle du soufre rouge masculin, d’autre part de celle du sel lunaire (p.235).

Il n’est rien dont l’humiditĂ© soit plus tenace, ou qui soit plus humide que le sel dont la mer se compose en trĂšs grande partie. Il n’y a rien en quoi la lune manifeste plus clairement son mouvement que la mer, comme on peut le voir par son flux et son reflux. (p.242)

Mais il faut savoir aussi que le sel est feu et sĂ©cheresse. Il en rĂ©sulte Ă©galement une connexion du sel avec le soufre et sa nature essentiellement ignĂ©e (p.295). Car deux Ă©lĂ©ments se trouvent unis en une merveilleuse alliance dans le sel ; ils entretiennent une inimitiĂ© sans merci Ă  l’égard l’un de l’autre. Le sel est en effet tout feu et tout eau (p.299).

L’un des sens principaux du sel est l’ñme. Chez Glauber le sel est fĂ©minin et correspond Ă  Eve. L’anima n’est pas quelque chose de terrestre, mais une rĂ©alitĂ© transcendantale, que ne limite nullement le fait qu’elle doive apparaĂźtre dans la cornue. (p.297)… Le sel est ici Ă  l’évidence l’intuition, l’intelligence et la sagesse (p.298). Le sel est l’esprit, la transformation du corps en lumiĂšre (albedo), l’étincelle de l’ñme du monde prisonniĂšre dans l’obscuritĂ© au fond de la mer et engendrĂ©e Ă  cet endroit comme lumiĂšre d’en haut et rejeton du fĂ©minin (p.301). Il apparaĂźt dans la forme cubique du cristal qui reprĂ©sente le centre et donc le soi dans de nombreux dessins de patients (p.301). Le sel n’a pas Ă©tĂ© parĂ© sans raison par les sages du surnom de la sagesse (p.302).

La « solution » c’est la fusion ou « la fusion en solution ».

La mer contient l’eau et le sel, comme un amnios immense, immensĂ©ment gĂ©nĂ©sique. Le sel est indispensable Ă  la vie, c’est lui qui vivifie. JĂ©sus ne dit-il pas : « Vous ĂȘtes le sel de la vie » ? Le sel est issu de la mer qui est son domicile oĂč il entre en solution fusionnelle.

Psychologiquement, le symbolisme de la mer met l’accent sur le principe maternel du grand inconscient collectif, alors que le sel se rĂ©fĂšre Ă  l’activitĂ© du conscient. 4

En homéopathie, Natrum muriaticum est un sel, une union

Ce sel de la mer, de l’amnios, du sang, des larmes a Ă©tĂ© Ă©tudiĂ© trĂšs tĂŽt par Hahnemann. On trouve sa pathogĂ©nĂ©sie dans les Maladies Chroniques. 5 En fait il est notĂ© sous le nom de Kochsalz, natrum muriaticum. Il faut remarquer que la dĂ©couverte du sodium ne date que de 1808, par l’Anglais Davy. Le sens de natrum muriaticum est celui de sel (natron) et de saumure (muriatique).

Natrum muriaticum est un sel, une union. CristallisĂ©, il est sĂ©parĂ© de la mer, il est dĂ©suni de son origine. Sa nostalgie est celle de mare, de mater. Il ne peut s’individuer sans solution, dissolution, sans union, sans fusion, sans communication.

Natrum muriaticum est aussi sec, yang ; il ne supporte pas le soleil. Dans l’eau il est humide et baignĂ© dans l’inconscient, seul capable de le guider sur la voie de l’individuation. Hors de l’eau, il est bloquĂ© dans une nostalgie stĂ©rile. Trop de soleil, il est brĂ»lĂ©, mais trop d’eau, il est submergĂ©. Certes, il lui faut un Ă©lĂ©ment aquatique, mais de telle façon qu’il ne soit pas englouti par le soi.

Le sel est issu de la mer. C’est lĂ  qu’il se situe, il y est dans son Ă©lĂ©ment. C’est son domicile oĂč il entre en solution fusionnelle. Le sel est attirĂ© par l’eau, l’eau du grand Ɠuvre, celle de la fontaine mercurielle. Le sel s’y plonge dans une eau mercurielle, riche d’inconscient, mais aussi patrie de monstres divers, dragons, nymphes, naĂŻades, sirĂšnes et nagas, fascinants et menaçants. 6 Le sel s’y plonge dans une eau mercurielle, riche d’inconscient, l’eau riche de poissons des profondeurs, mais aussi patrie de monstres divers, dragons, nymphes, naĂŻades, sirĂšnes et nagas, fascinants et menaçants.

Ainsi la belle Lorelei immortalisĂ©e par Heine, la jeune fille de rĂȘve qui envoute le marin et le mĂšne Ă  sa perte :

La belle jeune fille est assise,
Tout en haut, merveille,
Sa parure d’or Ă©tincelle,
Elle peigne sa chevelure d’or


Le marin dans la petite barque,
Est saisi d’une douleur sauvage,
Ne prend pas garde aux récifs,
Son regard s’Ă©lĂšve sans cesse vers le haut.
Je crois que les flots engloutissent
Marin et esquif Ă  la fin ;
Voila ce qu’avec son chant
La Lorelei fit !

Le malheureux marin est hypnotisĂ© par une image fantasmĂ©e de la femme, une femme mĂšre, sƓur, amante et fille inaccessible, personnifiant un paradis amniotique et matriciel perdu auquel il n’a pas renoncĂ©.

L’eau douce ou marine est un milieu fĂ©minin, maternel, utĂ©rin, amniotique. C’est l’Ă©lĂ©ment berçant. Il est Ă  la fois un refuge, un danger car on peut s’y noyer et y rester enfermĂ© et un passage obligatoire, seul chemin conduisant Ă  la dĂ©couverte de sa profondeur. La plongĂ©e dans la fontaine mercurielle permet par sa fraicheur accueillante le travail sur l’inconscient, au risque de s’y noyer ; elle donne accĂšs Ă  la nuditĂ© naturelle, Ă  l’authenticitĂ© de l’intimitĂ©.

La solution aqueuse permet la vie. La cristallisation sĂšche, raisonnable, masculine du sel interdit le renoncement Ă  la « mĂšre nature » toute puissante et la rĂ©solution de l’Ɠdipe. Ces Ă©tapes sont dĂ©cisives et donnent accĂšs Ă  une socialisation harmonieuse et Ă  la dĂ©couverte d’un monde moins enfermant. L’eau vitale et salĂ©e est une eau qui bouge, qui coule, sans cesse, comme le pensait HĂ©raclite,  alors que les eaux immobiles Ă©voquent les morts.

Un amour impossible, Novalis

L’histoire de natrum muriaticum est l’histoire d’un amour impossible. Elle nous parle de nostalgies : celle, infinie de la dilution vivifiante dans l’élĂ©ment aquatique de l’amour amniotique perdu sans cesse ressassĂ© ; celle d’un inconscient accueillant perdu vers lequel l’ĂȘtre tend sans cesse dans une attitude figĂ©e et introvertie ; celle qui s’accompagne du goĂ»t salĂ© des larmes.

La vie prĂ©sente devient une tentative douloureuse pour sortir de ce passĂ© impossible Ă  rejoindre. OrphĂ©e ne devait pas se retourner sur Eurydice dans le passage des enfers jusqu’Ă  ce qu’elle soit revenue sous la lumiĂšre du soleil. Il se retourna pour la voir au moment oĂč pointa la lumiĂšre et la perdit ainsi pour toujours.

Il est intéressant de contempler un moment la figure du poÚte allemand romantique Friedrich von Hardenberg, dit Novalis.

Novalis rencontra la jeune Sophie von KĂŒhn (alors ĂągĂ©e de 12 ans), avec laquelle il se fiança secrĂštement. Sophie von KĂŒhn mourait Ă  quinze ans aprĂšs seize mois de maladie. La mort prĂ©maturĂ©e de la jeune Sophie bouleversa Novalis qui vĂ©cut cette disparition comme une authentique expĂ©rience mystique, philosophique et poĂ©tique. Il est l’auteur de la « fleur bleue », 7 peut-ĂȘtre le myosotis, le « Vergissmeinnicht », le « ne-m’oubliez-pas ».

Pour Novalis, la vie n’est pas la vie, elle est impossible, elle est ailleurs, au-delĂ  du jour, dans la nuit, dans une sorte d’exaltation solitaire et mystique. Sophie, l’immaculĂ©e, la jeune fille inaccessible devient une image virginale qui rĂšgne dans la nuit, petite MĂšre illusoire et fantasmĂ©e, image asexuĂ©e d’un amnios sublimĂ©.

« Lointains souvenirs, vƓux juvĂ©niles, espoirs fugitifs d’une longue vie, tous viennent Ă  moi, vĂȘtus de gris, comme les brouillards du soir au soleil couchĂ©.» 8

L’amour s’est cristallisĂ©, l’homme en regardant son amour perdu s’est transformĂ© en statue de sel fascinante, magnifique, lyrique mais finalement phtisique.

Natrum muriaticum est figé dans une symbiose irrésistible.

Il ne s’agit pas seulement de l’Ɠdipe freudien, mais bien plus d’un retour à la mùre dont il faut faire le sacrifice, ce qui est impossible dans son cas.

Dans le langage symbolique de l’alchimie le mot sal ou sel dĂ©signe toute substance ou principe solide qui est sorti lui-mĂȘme d’une solution ou d’une union avec des composants solubles ou combustibles.

Psychologiquement, le symbolisme de la mer met le doigt sur le principe maternel du grand « inconscient collectif » attendu que le sal fait rĂ©fĂ©rence Ă  l’activitĂ© du conscient. L’émergence de l’esprit individuĂ© et de la personnalitĂ© s’émancipe elle-mĂȘme Ă  partir de l’étreinte maternelle de l’inconscient collectif dans sa recherche de conscience et de libertĂ© intĂ©rieure.

Il est nĂ©cessaire de rejeter les forces maternelles qui nous maintiennent dans la mer de la vie inconsciente pour trouver l’unitĂ© de la conscience et de l’individuation en soi.

Le sel, qui est sur notre terre le prĂ©cipitĂ© issu des mers anciennes, est le similimum qui peut aider Ă  la prĂ©cipitation et Ă  l’émancipation du moi humain Ă  partir de la mer de notre inconscient collectif. 9 Il reprĂ©sente en tout ĂȘtre le principe de fixitĂ© qui entre en activitĂ© dans le germe pour construire l’organisme. Cette fixitĂ© est objectivĂ©e de façon synchronique par sa structure cubique, le cube Ă©tant un Ă©lĂ©ment d’une grande assise, d’une grande stabilitĂ©.  C’est une quaternitĂ© sur six faces.

La mĂšre est absente, fantasmĂ©e ; on prend soin de l’enfant physique, mais il lui manque la chaleur et l’amour.

L’enfant est complĂštement abandonnĂ© Ă  ses propres Ă©motions. Son angoisse est forte. Il est comme paralysĂ© par une frayeur, horrifiĂ© et pressentant un malheur. Il a l’impression d’avoir commis quelque chose de mal et souffre de chaleur et de sueurs nocturnes. Il a peur des voleurs, il a l’impression que quelqu’un est entrĂ© dans la piĂšce. La perte de la mĂšre est inscrite en lui, au point de croire que sa mĂšre (qui est toujours lĂ ) est morte, parce qu’il ne peut pas se rappeler l’avoir vue. Il manque d’autonomie, Ă  la nostalgie du pays. Cette quĂȘte de l’amnios le rend sensible Ă  l’air marin qui l’aggrave ou l’amĂ©liore. Il dĂ©sire manger des huĂźtres (calcarea ostreica), du poisson, du sel (ou en a le dĂ©goĂ»t). Son Ă©tat est amĂ©liorĂ© par le bain froid, comme par une sorte de baptĂȘme. DĂ©sir de mĂšre, dĂ©sir de mer et dĂ©sir d’amer Ă©galement. Notons que l’alchimie insiste sur le caractĂšre amer du sel.

Chagrin, tristesse et frustration

Une autre caractéristique de natrum muriaticum est une irrésistible tendance à vivre dans un climat de chagrin, de tristesse, de mécontentement et de frustration

Il multiplie les circonstances qui dĂ©veloppent cet Ă©tat de tristesse, sans le rechercher consciemment. C’est un mĂ©dicament de chagrin, de chagrin d’amour, de suite de chagrin, de deuil, de mĂ©pris, de mortification, de mauvaises nouvelles, Ă  tel point que l’on peut se demander quand le sujet natrum muriaticum a une Ă©bauche de vision positive de son univers.

L’amour est impossible ou extrĂȘmement problĂ©matique, le sujet va tomber amoureux d’une personne qui habite Ă  10000 kilomĂštres, d’une autre civilisation, ou d’un autre milieu social, ou qui n’est pas disponible. Évidemment l’homosexualitĂ© est prĂ©sente en filigrane puisque la mĂšre est si prĂ©sente (ou si absente) que l’amour pour le sexe opposĂ© devient difficile.

Le chagrin du sujet est verrouillĂ©. Son dĂ©ni de sa souffrance le rend parfois faussement gai. Il peut ĂȘtre enjouĂ©, de bonne humeur, gai, danser et chanter, avec une propension Ă  rire. Natrum muriaticum peut rire de façon immodĂ©rĂ©e Ă  quelque chose qui n’est pas risible, voire dramatique, d’un rire incoercible et incessant, d’un rire aux larmes. Il y a alternance de pleurs et de rires, il rit de façon irrĂ©sistible Ă  des moments inopportuns, puis les pleurs succĂšdent, une grande tristesse, la perte de toute joie.

Il va commencer Ă  dĂ©compenser son Ă©tat nerveux et devenir irritable, facilement contrariĂ©, brusque ; ne supportant pas l’opposition, de mauvaise humeur ; ne pouvant pas aller en sociĂ©tĂ© (il a mĂȘme peur d’y vexer les autres car il n’est guĂšre bienveillant). Il devient mutique, ne desserre pas les dents, se met en colĂšre si on le force Ă  rĂ©pondre, prend tout en mauvaise part, pleure et hurle.

Il est rancunier et rumine les affronts qu’on lui a fait qui sont constamment dans sa mĂ©moire et il ne peut pas s’en dĂ©barrasser, ce qui le rend encore plus de mauvaise humeur et il n’a d’intĂ©rĂȘt rĂ©el pour rien. Lorsque sa colĂšre s’épuise, il devient triste et profondĂ©ment dĂ©primĂ©, car il n’a plus la force de faire face Ă  son entourage et de donner le change. Il pleure, surtout seul, car il ne faut pas qu’il montre sa dĂ©tresse secrĂšte. Il pleure sans savoir pourquoi, mĂȘme en rĂȘvant, parfois quand on le regarde. Les larmes salĂ©es lui viennent constamment aux yeux, que ce soit par tristesse, par allergie ou par photophobie. Mais les larmes ne viennent pas toujours. Parfois, lorsqu’il est triste, par exemple lors d’un deuil, il lui est impossible de pleurer, ce qui le culpabilise particuliĂšrement. Il sombre dans la dĂ©pression, la mĂ©lancolie et un abattement profond qui le plonge dans un dĂ©sespoir et un mal de vivre particuliĂšrement douloureux.

Le thÚme  fondamental de la sécheresse

La sĂ©cheresse s’inscrit souvent chez le sujet physiquement par de l’émaciation et aussi moralement sous forme d’introversion et de grande solitude affective. Il y a oscillation possible entre un Ă©tat de catarrhe, d’humiditĂ© et un Ă©tat de grande sĂ©cheresse. Il y a une grande Ă©maciation et la peau a un aspect cireux, sĂšche, flĂ©trie, ridĂ©e. Le nourrisson a l’aspect d’un petit vieux.

L’amaigrissement progresse du haut vers le bas. Les clavicules deviennent saillantes et le cou s’étiole, mais les hanches et les membres infĂ©rieurs restent fermes et ronds.

Il y a de la sĂ©cheresse de toutes les muqueuses. Natrum muriaticum a de l’herpĂšs labial, de l’herpĂšs gĂ©nital, sa lĂšvre infĂ©rieure est gonflĂ©e, il a une fissure au milieu de la lĂšvre, des Ă©ruptions au bord du cuir chevelu.

Comme dans les marais salants, le sel sĂšche au soleil. Le soleil est une des craintes de natrum muriaticum.

Le soleil est la cause de nombreux troubles, maux de tĂȘte, urticaire, Ă©puisement etc. Les maux de tĂȘte sont trĂšs douloureux. Le sujet ressent comme de petits marteaux dans la tĂȘte en bougeant. Inutile de dire que la MĂ©diterranĂ©e n’est pas trĂšs faste pour natrum puisqu’il est souvent aggravĂ© au bord de la mer, aggravĂ© par le soleil et la chaleur, et pour peu qu’il y vive un chagrin d’amour


Comme le sel se dĂ©pose sur le marais et dessine des motifs, la langue de natrum muriaticum prend l’aspect d’une carte de gĂ©ographie, en se couvrant d’une sorte de psoriasis lingual.

Le rythme du remĂšde suit le soleil, avec une aggravation Ă  partir de dix heures du matin, avant midi, comme si le zĂ©nith allait ĂȘtre l’apogĂ©e du malaise. Natrum muriaticum est plus mal l’étĂ©, Ă  la chaleur. Il a soif, trĂšs soif. Le malade Ă©prouve une grande soif pour l’eau froide. Il a besoin d’air frais et est souvent claustrophobe… Ses muqueuses sont sĂšches, il est constipĂ©, ses selles sont sĂšches, comme des boules, des crottes de bique, parfois douloureuses, d’autant plus que natrum est un remĂšde de fissure anale.

Cette sĂ©cheresse que l’on trouve au niveau physique est prĂ©sente aussi au niveau mental et au niveau Ă©motionnel.

Natrum muriaticum a des idĂ©es fixes, il est entier et absolu, il ne fait pas de concessions, le monde est bon ou mauvais. Il a un surmoi trĂšs fort et est un ĂȘtre souvent trĂšs « bien Ă©levĂ© », trop correct, jusqu’à l’inhibition pulsionnelle. Il est souvent docile (quoiqu’indĂ©pendant), craintif de l’autoritĂ©, qu’il dĂ©teste au fond, mais qu’il peut lui-mĂȘme possĂ©der, c’est une façon de se protĂ©ger de l’autre.

Il est maladif. Il mange beaucoup et maigrit, a le dĂ©sir de sel, de pain, de choses farineuses, de fruit, mais aussi de craie, de terre. Le sujet a le dos faible, avec des douleurs amĂ©liorĂ©es en s’allongeant sur quelque chose de dur.

Une mauvaise relation Ă  soi et Ă  l’autre

Cet Ă©tat est accompagnĂ© par une horreur de soi mĂȘme. Ce dĂ©faut d’amour fondamental va de pair avec un manque d’estime et d’amour de soi.

Natrum muriaticum a souvent une dysmorphophobie. Le sujet se regarde souvent dans le miroir et s’imagine avoir un aspect misĂ©rable. Si quelqu’un est prĂ©sent, le malade ne peut pas Ă©mettre d’urine, il ne peut pas uriner dans un lieu public. Il s’enferme et est enfermĂ© en lui-mĂȘme, introverti. Il ne supporte pas qu’on le regarde et pleure quand il est seul, car il ne faudrait pas qu’on s’aperçoive de sa faiblesse.

Il se bĂątit un mur d’invulnĂ©rabilitĂ©, une tour d’ivoire (ou de sel), pour garder le contrĂŽle de son mental hypersensible. C’est un indĂ©pendant, qui semble se suffire Ă  lui-mĂȘme. C’est parfois l’enfant dont on dit en classe qu’il ne participe pas. Pourtant il a tout perçu et entendu.

En fait Natrum muriaticum se cristallise sur son passĂ©, il est hantĂ© par des pensĂ©es dĂ©plaisantes et ressasse les mauvais moments antĂ©rieurs. Il Ă©voque sans cesse dans sa mĂ©moire les dĂ©sagrĂ©ments passĂ©s pour y repenser en se tourmentant. Il ne supporte pas de parler, d’échanger, lors que son dĂ©sir fondamental est celui de l’échange, d’une vie comme celle que permet le sel dissous dans une eau rafraĂźchissante. Il marche et parle plus tardivement que beaucoup d’autres. Il s’agit d’une sorte d’hĂ©sitation Ă  user des fonctions de relation. Plus on le console, plus il est affectĂ©. Natrum semble demander la sympathie et s’exaspĂšre lorsqu’on la lui offre.

Toutefois, comme on l’a dĂ©jĂ  soulignĂ©, avant cette dĂ©compensation vers un Ă©tat d’isolement dramatique, c’est un ĂȘtre qui donne longtemps le change, par une gaietĂ© apparente et des liens affectifs sincĂšres, car c’est un ĂȘtre rĂ©ellement hypersensible. La douleur qu’il ressent est ressentie chez l’autre, ce qui le rend compatissant. Il peut Ă©couter les autres de façon trĂšs responsable et il est souvent trĂšs recherchĂ© pour son oreille attentive.

L’amour et de la sentimentalitĂ©.

Chez le sujet Natrum muriaticum l’amour est impossible.

Une affection non partagĂ©e amĂšne des troubles. Une jeune fille devient incapable de contrĂŽler ses sentiments et va s’éprendre d’un homme mariĂ©. Elle sait que c’est de la folie, mais perd le sommeil par amour pour lui. Elle s’amourache d’une personne d’un milieu social trĂšs diffĂ©rent du sien. Elle sait que c’est dĂ©raisonnable, mais ne peut pas s’en empĂȘcher.

Natrum muriaticum a des rĂȘves amoureux, Ă©rotiques, des rĂȘves d’amour malheureux. Les premiĂšres amours sont inquiĂ©tantes, ce qui n’est pas un fait rare, mais qui est trĂšs marquĂ© chez le sujet natrum. C’est le type mĂȘme de l’amoureux transi, qui vit dans un imaginaire intense. Natrum ne va pas danser dans une soirĂ©e. Il restera Ă  l’écart, prenant plaisir Ă  observer les autres.

Ils observent un ĂȘtre qui leur semble attirant en silence, s’imaginant tout un scĂ©nario et une histoire d’amour sans aucun rapport avec la rĂ©alitĂ©. Une enfant peut aimer son pĂšre de façon trĂšs discrĂšte, voire secrĂšte et, s’il meurt, elle souffrira en silence et s’enfermera dans sa chambre pour pleurer.

Pour rĂ©sister Ă  des amours impossibles, difficiles Ă  rĂ©aliser dans le quotidien, le sujet aura des aventures inventĂ©es, ou avec des liaisons pratiquement inatteignables gĂ©ographiquement ou socialement. C’est la princesse et le berger, non pas pour des raisons de rĂ©volte mais pour des raisons d’impuissance Ă  rĂ©aliser l’amour.

Natrum muriaticum est un rĂȘveur invĂ©tĂ©rĂ©, dans la lune, distrait. Il est perdu dans ses pensĂ©es pendant des heures, Ă  la recherche de ce qu’il peut bien devenir. Il rĂȘve de voyages. Il peut se passionner et mĂȘme ĂȘtre emportĂ© de façon bouillante sans raison particuliĂšre. Son penchant ira vers la musique qui le bouleverse, au point parfois de l’émouvoir aux larmes. Il pourra mĂȘme compenser son manque par un amour mystique et sublimĂ©, voire joyeux comme on le vit chez Novalis. Il fera de la poĂ©sie le soir, en fermant les yeux, alors que des images lui affluent Ă  l’esprit. Son sommeil n’est pas toujours calme. Il peut souffrir d’insomnie, surtout aprĂšs un chagrin, Ă©vĂ©nement auquel il est tout particuliĂšrement rĂ©actif.

Natrum muriaticum enfermĂ© dans son monde imaginaire et son amour inaccessible peut sembler un Ă©tranger au sein de sa famille, une sorte de prĂ©sence fantomatique Ă©vanescente et mutique. Il peut sembler avoir de l’aversion pour son conjoint et mĂȘme peut en ressentir rĂ©ellement. C’est alors l’amoureux malheureux, l’amoureuse frigorifiĂ©e, perdus dans le gouffre insondable de son manque fondamental, celui de la fonction maternelle idĂ©alisĂ©e, fantasmĂ©e.

Articles de Bernard Long

Notes

 

  1. Whitmont C. Psyche and Substance. Berkeley : North Atlantic Books ; 1991. p. 99.
  2. Pour Jung, la quaternitĂ© est un archĂ©type universel ; la quaternitĂ© prĂ©suppose tout jugement de totalitĂ©. Son intĂ©gration Ă  la conscience est une des tĂąches les plus importantes du processus d’individuation. Ma vie. p. 461.
  3. cf. Poisson, p. 12,21,31
  4. Whitmont. op. cit. p.98.
  5. Die chronischen Krankheiten. Heidelberg : Haug Verlag, Band 4 ; reprint 1979.
  6. Jung. Psychologie du transfert. Paris : Albin Michel ; 1980. p. 61.
  7. Novalis. Heinrich d’Ofterdingen. Paris : Aubier ; 1988.
  8. Novalis. Hymnes à la nuit. Paris : Aubier. Éditions Montaigne ; 1943. p. 79.
  9. Whitmont. op. cit.