C.G. JUNG

RĂȘve, Alchimie, HomĂ©opathie, PoĂ©sie

Le Mercure

A – Figure 1 du Rosarium Philosophorum

La premiÚre figure du Rosarium représente la fontaine mercurielle (1).

fontaine mercurielleOn voit que la fontaine, soutenue par des pattes de lion, a trois robinets. Sur l’inscription est Ă©crit : « Un est le Mercure minĂ©ral, le Mercure vĂ©gĂ©tal(2) et le Mercure animal(3) ». Les eaux mercurielles sont dĂ©signes par trois noms : « lait de vierge », « vinaigre de la fontaine » et « eau de vie ».  On voit  les 5 grosses Ă©toiles et sur le bord de la fontaine, 6 Ă©toiles petites qui reprĂ©sentent avec le mercure les 7 mĂ©taux. 2 colonnes de fumĂ©e, 2 colonnes (d’Hiram) qui montrent le chemin ascensionnel de l’alchimiste.

La fontaine pourrait illustrer le jaillissement de l’inconscient dans la sphùre du conscient.

 

B – Esprit MERCURE – le MERCURE philosophique

Jung signale un conte de Grimm(4), « l’Esprit dans la bouteille »(5), oĂč un esprit(6), le Mercure tout-puissant est enfermĂ© dans une bouteille, au pied d’un chĂȘne(7). Bien Ă©videmment, le Mercure tout-puissant ne correspond pas au mercure mĂ©tallique ordinaire, mais il en est une expression ; il contient son essence et peut reprĂ©senter une image symbolique objectivĂ©e de son archĂ©type. Le mercure (outre le sens particulier qu’il peut avoir en alchimie opĂ©rative) reprĂ©sente manifestement la projection de l’inconscient(8). HermĂšs a des ailes, il est un dieu aĂ©rien, c’est un esprit, une Ă©nergie subtile, psychique et Ă©thĂ©rĂ©e. Mercure pĂ©nĂštre, s’allie aux autres mĂ©taux. Mercure est mobile, liquide, voire volatile, « sublimable », air, gaz, esprit ou Ăąme. Le caractĂšre liquide de Mercure en fait un dissolvant, une sorte de Barchusen-planche 6Barchusen-planche 7dĂ©luge fluide porteur d’inconscient. C’est le sens des planches 6 et 7 de Barchusen oĂč l’on voit la montĂ©e des eaux diluviennes.

 « L’Esprit Mercure » dĂ©signe l’inconscient(9). La bouteille est close « hermĂ©tiquement »(10). Jung remarque que l’esprit est enfermĂ© dans le verre transparent d’une bouteille(11). En fait il est « figé » comme l’eau prise en glace. L’esprit est libre fondamentalement, mais le soi se fige dans une conscience limitĂ©e par ses sens et ses nĂ©vroses. Il ne demande qu’à se libĂ©rer, au-delĂ  des apparences, au-delĂ  des contraintes de la conscience du moi, qui s’accroche Ă  son image momentanĂ©ment prise en glace. Pour se faire, il a besoin, dans le conte de Grimm, de l’intervention du jeune homme et de son discernement courageux.

Dans le conte, on voit Ă  quel point la libĂ©ration brutale de Mercure peut ĂȘtre dangereuse : « Je dois rompre le cou Ă  celui qui me libĂšre». Effectivement, la libĂ©ration imprudente du mercure, du contenu inconscient du soi peut ĂȘtre fatale et dĂ©clencher un dĂ©sordre de type psychotique ou somatiquement incontrĂŽlable. Le jeune homme doit faire preuve de ruse et refermer le flacon. S’il libĂšre de nouveau le mercure, Ă  certaines conditions,  l’issue est positive, voire mĂȘme lucrative, porteuse d’énergie. Mercurius est la pulsion, mais aussi l’intelligence. On peut Ă©galement comparer Mercure Ă  Merlin(12), cet ĂȘtre des bois, magicien, qui commande Ă  la nature, mi humain par sa mĂšre, mi dĂ©mon par son pĂšre.  Il est aussi le « bateleur » du tarot(13). Il est reprĂ©sentĂ© par un jeune homme, coiffĂ© d’un chapeau en forme de huit couchĂ©, symbole d’infini. Il est souriant, un jouvenceau aux cheveux blonds et bouclĂ©s, devant une table dont on ne voit que trois pieds, sur laquelle sont posĂ©s une coupe d’argent, un glaive d’acier et un denier, sicle d’or. Il tient un bateau dans la main gauche. Il est l’aleph, dĂ©but et fin de toutes choses. Il est la cause premiĂšre, l’intelligence, la spontanĂ©itĂ©, l’adresse, la diplomatie, mais aussi de façon nĂ©gative, l’esprit hĂąbleur, rusĂ©, mercantile, agitĂ©, menteur et sans scrupules.

Mercure est le mouvement du ÎœÎżÏ…Ï‚ crĂ©Ă© et incrĂ©Ă©, le serpent qui se mord la queue, qui se projette grossiĂšrement dans le mercure mĂ©tallique ordinaire. Mercure est un ĂȘtre protĂ©iforme, changeant et trompeur. Il passe pour double(14). On voit sur la premiĂšre figure du Rosarium les deux dragons, serpents, au faĂźte de l’image. Il est hermaphrodite, fĂ©minin et masculin. Il est Ă©poux et Ă©pouse, vieillard et enfant, terrestre et divin.(15) Mais il est aussi Un, trinitĂ©, l’alpha et l’omega.(16) Il est aussi la double figure qui paraĂźt se tenir derriĂšre. On dit de Mercure : «  la mĂšre l’a mis au monde, et elle est elle mĂȘme engendrĂ© par lui ». Il est l’Ouroboros, celui qui « engrosse, engendre, met au monde, se dĂ©vore et se tue lui-mĂȘme ».(17) Autant dire l’aspect Ɠdipien de sa problĂ©matique. Mercure est Ă  la fois la prima materia et l’ultima materia, c’est-Ă -dire, le chaos originel, le dĂ©but, le milieu et la fin de l’Ɠuvre(18).

Mercure possÚde 2 principes : le masculin et le féminin (le soleil et la lune  et les 2 serpents du haut).

Mercure oscille entre deux pÎles : permanence-impermanence, interdépendance-indépendance. Il hésite entre la vacuité et la solidification, entre mobilité et saisie. Il est :

  • principe vital
  • principe d’individuation
  • l’esprit enfermĂ© dans la fontaine, comme l’esprit enfermĂ© dans une bouteille(19).

Pour résumer (selon Jung(20), Mercure :

  • se compose de toutes les contradictions imaginables. Il est duel.
  • est physique et spirituel
  • est un processus de transformation de physique Ă  spirituel et inversement
  • est le diable, un sauveur
  • est le reflet d’une expĂ©rience mystique de l’opĂ©rateur alchimiste
  • est le soi et le processus d’individuation, l’inconscient collectif.

C – le MERCURE mĂ©tallique

Le Mercure est un métal liquide à la température ordinaire. Sa densité est de : 13,56 et son poids atomique : 200,6. Il fut employé depuis le 10° siÚcle en onguent contre les maladies de la peau et les affections parasitaires, depuis le 15° siÚcle sous forme de composés mercuriels pour traiter le mal de Naples (syphilis).

Le mercure, hydrargyrum est l’argent liquide (ÏÎŽÎżÏÂ  et Î±ÏÎłÎżÏÎżÏ‚).

L’Argent-vif, qui selon l’usage des Anciens s’appelle autrement Mercure, est une Eau visqueuse, faite d’une Terre blanche sulfureuse, trĂšs subtile, et d’une Eau trĂšs claire, lesquelles ont Ă©tĂ© cuites et digĂ©rĂ©es dans les entrailles de la Terre par la chaleur naturelle des Mines, et mĂȘlĂ©es et unies fort exactement par leurs moindres parties, jusqu’à ce que l’HumiditĂ© ait Ă©tĂ© Ă©galement tempĂ©rĂ©e par le Sec, et le Sec par l’Humide. C’est pourquoi il coule fort aisĂ©ment sur une superficie Ă©gale et unie, Ă  cause de la fluiditĂ© et de l’humiditĂ© de son Eau : et il ne s’attache point Ă  ce qu’il touche, encore que sa matiĂšre soit visqueuse et gluante ; parce que la sĂ©cheresse qui est renfermĂ©e dans lui tempĂšre cette humiditĂ© et l’empĂȘche de s’attacher Ă  ce qu’il touche.(21)

Il est rapide (quicksilver), vif (argentum vivum), pĂ©nĂštre et s’amalgame.

Le mercure fut le traitement hĂ©roĂŻque de la syphilis, cette maladie vĂ©nĂ©rienne, qui envahit promptement la circulation sanguine. La syphilis est une maladie sexuellement transmissible, qui partout s’insinue et envahit le sujet en principe Ă  partir des organes de la gĂ©nĂ©ration. Elle est extrĂȘmement mobile, ubiquitaire, capable de s’amalgamer de façon pernicieuse Ă  l’organisme tout entier.

D – le MERCURE homĂ©opathique – MERCURIUS SOLUBILIS

1-Description

HAHNEMANN, avant sa dĂ©couverte de l’homĂ©opathie, lors de ses travaux chimiques dans l’officine de son beau-pĂšre pharmacien, a cherchĂ© une forme mercurielle plus apte Ă  se dissoudre dans l’estomac, plus facilement assimilable et donc plus Ă©nergĂ©tique et plus douce. En 1788, il dĂ©crit la prĂ©paration du mercure soluble (mercurius solubilis Hahnemanni ou mercurius oxydalatus niger)(22).

Mercure est dĂ©crit dans le TraitĂ© de matiĂšre mĂ©dicale  de Hahnemann. Les symptĂŽmes qui sont dĂ©crits sont ceux qui ont Ă©tĂ© produits par l’emploi du mercure soluble noir. Il faut ajouter pour les descriptions ultĂ©rieures Ă  Hahnemann les signes dus Ă  l’emploi du mercure mĂ©tal, le mercurius vivus.

Mercurius est un remĂšde anti-syphilitique (appelĂ© « luĂ©tique » en homĂ©opathie). Il est utile en pratique dans de nombreuses affections : abcĂšs, angine, aphtes, diarrhĂ©e, douleurs articulaires, Ă©ruptions cutanĂ©es, fiĂšvre, gingivite, atteintes hĂ©patiques, leucorrhĂ©e, maladies de l’Ɠil, de l’oreille, toux, cystites, infections rĂ©nales, zona, oreillons etc..

2-MERCURIUS – son sens

Mandala(23) de mercurius basé sur la synchronicité entre le psychisme et le physique(24).

Cette Ă©tude se retrouve  dans l’ouvrage : L’enfant, la mĂšre et l’homĂ©opathie.(25)

Mandala Mercurius

au centre : Mercurius n’a pas de limites


L’Esprit Mercure reprĂ©sente pour Jung une sorte de gĂ©nie, comparable Ă  celui qui se trouve enfermĂ© dans une bouteille comme on le trouve dans les contes. Ce gĂ©nie ne demande qu’à ĂȘtre libĂ©rĂ© comme le mercure alchimique. Il est un processus expansif, un principe volatil qui va permettre l’épanouissement du sujet. Ce principe mercuriel est physique et spirituel, il est le moteur de la transformation d’un stade infĂ©rieur Ă  un stade supĂ©rieur, il spiritualise. Il reprĂ©sente le processus qui va permettre Ă  l’ĂȘtre qui possĂšde enfoui en soi tout son potentiel Ă©volutif, de cheminer vers son histoire, il est le « principe d’individuation »(26).

Mercurius dĂ©sire la relation pure et sans limite, car rien ne peut lui donner forme ni le contenir, comme le vif argent. Lorsque l’on prend du mercure dans la main, on voit que rien ne peut l’arrĂȘter. Il file, roule et court sur le sol, il amalgame les mĂ©taux. Il est insaisissable.  Il pĂ©nĂštre et s’immisce sans que rien ne l’arrĂȘte. Il ne connaĂźt de limites ni vis Ă  vis de la maladie et de la mort, ni des hommes, ni des lois, ni des dieux, ni de l’argent, de l’amour et de la parole. Pour pallier cet Ă©tat, Mercure va inventer, imposer les outils nĂ©cessaires aux relations : la mĂ©decine, les sciences pour contourner la mort et la limite humaine, la loi en devenant lui mĂȘme la limite, l’argent, le commerce, la parole libĂ©ratrice, la poĂ©sie, l’amour d’Ă©gal Ă  Ă©gal. S’il n’y arrive pas il se rĂ©voltera, volera l’argent, renoncera Ă  la parole, renversera les rois et les dieux, refusera l’amour, tuera. Il aura la tentation de devenir une sorte d’homme nietzschĂ©en. Dans toutes ses relations, quelles soient sociales, environnementales, artistiques, amoureuses, verbales, il ne supporte aucune contrainte. S’il n’y arrive pas il deviendra un tyran, un bandit et un rĂ©volutionnaire.

Mercurius en errance


Le mercure est insaisissable. On connaĂźt cette caractĂ©ristique du mĂ©tal. Il est mobile et s’amalgame aux autres mĂ©taux. Il est le principe volatil par excellence. Mercurius ne trouve le repos nulle part. Il a une pulsion irrĂ©sistible Ă  voyager au loin. Il veut s’échapper, il fugue. Il marche de long en large, il est agitĂ©, l’inquiĂ©tude le pousse et le presse. Rimbaud, « l’homme aux semelles de vent »  (comme HermĂšs), fut aussi un principe volatil, au delĂ  de toutes les limites, de toutes les attentes, de tous les gĂ©nies. Lui, comme le poĂšte Rimbaud, qui n’avait pas connu la loi du pĂšre, qui n’avait connu que la loi arbitraire de la «veuve Rimbaud », semble bien incarner la nature profonde de mercurius.

Comme je descendais des Fleuves impassibles,

Je ne me sentis plus guidé par les haleurs;

Libre, fumant, monté de brumes  violettes,

Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur

Qui porte, confiture exquise aux bons poĂštes,

Des lichens de soleil et des morves d’azur;

Le bateau ivre

Chez mercurius, les limites du corps ne sont pas dĂ©terminĂ©es. La peau de mercurius est permĂ©able. Sa transpiration est abondante et n’apporte aucun soulagement ; elle est surtout nocturne, fĂ©tide, profuse et huileuse ; elle tache le linge en jaune. La peau dĂ©mange la nuit, avec une aggravation Ă  la chaleur du lit. Elle est le lieu d’éruptions diverses, d’abcĂšs profonds qui saignent, brĂ»lants, indurĂ©s sur les bords, purulents, gonflĂ©s. Les ganglions gonflent, dans toutes les aires ganglionnaires (scrofules) dĂšs qu’il prend froid, par temps humide. Il a de grosses amygdales ulcĂ©rĂ©es, couvertes de fausses membranes, suppurantes et les glandes salivaires enflammĂ©es, avec une salivation visqueuse et profuse. C’est un remĂšde d’abcĂšs, de suppuration, avec une  atteinte gĂ©nĂ©rale du tissu lymphatique et des dĂ©fenses immunitaires. Son pus est Ă©pais, jaune verdĂątre et fĂ©tide. Les limites sont Ă©galement dĂ©passĂ©es au niveau intestinal, avec des dĂ©bĂącles diarrhĂ©iques, de la dysenterie, des selles sanglantes, visqueuses, verdĂątres.

Mercurius est anxieux et change de place de façon agitĂ©e… Son agitation persiste toute la nuit ;  elle dĂ©bute le soir et dure jusqu’au matin. Il tremble, avec une grande frayeur Ă  la moindre surprise, tremble de tout son corps, est comme paralysĂ©, secouĂ© par les frissons, avec une faiblesse des genoux.

DĂ©compensĂ©, le sujet mercurius devient ralenti, s’immobilise. Il garde le silence et reste au lit.

Mercurius n’a pas de lois


Mercurius semble avoir Ă©tĂ© mal aimĂ©. Il n’a pas Ă©tĂ© guidĂ© et souvent semble avoir manquĂ© d’amour, il a la sensation d’avoir Ă©tĂ© abandonnĂ©. Il a certainement eu de l’amour, mais pas l’amour juste et rassurant qui aurait pu l’aider Ă  Ă©voluer calmement et harmonieusement. Il n’a pas bĂ©nĂ©ficiĂ© d’une autoritĂ© capable de le guider que ce fĂ»t de la part d’un pĂšre ou d’un substitut paternel. Il est Ă  la recherche de cette autoritĂ© quitte Ă  la provoquer de mille façons, au risque de la dĂ©linquance. On se trouve alors devant le gĂ©nie de la bouteille prĂȘt Ă  exploser hors de son flacon, tellement il y  est Ă  l’étroit et qu’il s’y sent limitĂ©. Nous somme devant un tableau proche de la dangereuse libĂ©ration du mercure alchimique. C’est le cas d’un grand nombre d’enfants qui ont manquĂ© d’amour de la part du milieu familial, qui sont nĂ©s dans un milieu difficile, dĂ©favorisĂ©, violent ou problĂ©matique. Cet Ă©tat peut survenir Ă  la suite de discorde entre parents, d’orphelinat, de manque de normes. Cette absence d’amour, de repĂšres conduit Ă  un manque d’estime de soi, Ă  un manque garde-fous, avec une tendance Ă  l’échec et une propension Ă  agir de façon dĂ©sordonnĂ©e, toujours au bord du dĂ©fit vis-Ă -vis de soi-mĂȘme et de l’autre.

Mercurius ne supporte pas l’interdit. Un symptĂŽme du remĂšde interpelle : « Il disait des inepties : regarde, voici que tu Ă©crases une mouche dans ta main, alors que tu me l’as interdit (ce qui n’Ă©tait pas vrai)». Mercurius ne supporte pas l’interdiction, la contrainte des hommes, car il ne peut la comprendre tant elle semble arbitraire. Il ne connaĂźt pas la loi du pĂšre et va inconsciemment chercher une issue comme une mouche folle dans un bocal, folle de se heurter Ă  des murs qu’elle ne voit ni ne peut comprendre, folle d’ĂȘtre limitĂ©e alors qu’elle ne voit aucune limite. « Quelle est cette loi qui m’interdit de tuer les mouches, alors que toi, tu les tues ! ».

Mercurius est irritable. Il est trĂšs mĂ©content de lui et de sa situation, il est susceptible et colĂ©reux, querelleur avec tout le monde, veut partout avoir raison, cherche querelle. Il est bagarreur, prompt Ă  la dispute. Il est de mauvaise humeur pendant toute la journĂ©e, mĂ©content de lui-mĂȘme, il n’a nulle envie de parler ni de plaisanter. Il ne supporte aucune contradiction. La paranoĂŻa le guette.

Contre son angoisse, il rĂ©agit d’abord de façon constructive, commerciale (Mercure est le dieu du commerce), puis de façon agressive et paranoĂŻaque. S’il ne peut pas communiquer, il va prendre le pouvoir au milieu d’un peuple d’ennemis. Il va imposer sa loi puisqu’il ne peut recevoir la sympathie des autres ; il va forcer cette sympathie. C’est la rĂ©volte ! La rĂ©volte, la dĂ©linquance, la conduite borderline seront les modes d’expression du malaise mercurius. L’alcool, la drogue sont souvent prĂ©sents. L’argent, la violence, les armes peuvent faire partie de la panoplie de mercurius. Il sera gangster ou dictateur.

Mercurius ne connaüt pas la mesure


Le mercure peut servir Ă  marquer la tempĂ©rature oĂč le temps qu’il fait, dans les thermomĂštres et les baromĂštres. Il sert Ă  mesure, mais comme le chocolat il est sensible au froid et au chaud. Le mercure est employĂ© pour mesurer la tempĂ©rature, et sa constitution est aussi changeante que lui et aussi sensible Ă  la chaleur et au froid. Le malade est aggravĂ© par les extrĂȘmes de tempĂ©rature, aggravĂ© Ă  la fois par la chaleur et par le froid. Les maux de mercurius, quand ils sont suffisamment aigus pour qu’il s’alite, sont plus mal Ă  la chaleur du lit, au point qu’il est forcĂ© de se dĂ©couvrir ; mais aprĂšs s’ĂȘtre dĂ©couvert et s’ĂȘtre refroidi il est Ă  nouveau plus mal. Mercurius est trĂšs sensible aussi Ă  l’humiditĂ© froide.

Mais ce mĂ©tal qui court si vive sur le sol et semble difficile Ă  arrĂȘter est Ă©galement marquĂ© par le temps qui passe, le temps horaire. C’est un remĂšde de la prĂ©cocitĂ©. C’est la substance qui va se fondre aux mĂ©taux, le mĂ©tal de l’amalgame, celui qui fait corps avec l’autre, avec la nature. Effectivement, chez mercurius, la dentition, la marche, la parole sont prĂ©coces. Sa parole est rapide. Il est pressĂ©, impulsif, agitĂ©. Pour lui le temps ne passe pas assez vite.

Mais lorsqu’il dĂ©compense il devient lent en rĂ©pondant aux questions. Il devient nocturne et tout est aggravĂ© la nuit : la fiĂšvre, les douleurs dentaires, les douleurs osseuses, les exostoses sont douloureuses la nuit au lit, les douleurs tirent le malade hors du lit. La fiĂšvre mercurielle Ă©tait connue de ceux qui absorbaient des traitements mercuriels ; les sueurs sont profuses et les frissons trĂšs marquĂ©s. Ainsi la nuit est-elle l’antre infernale de mercurius qui y reste Ă©veillĂ©, y souffre et s’y tourmente.

C’est effectivement un tourmentĂ© qui croit endurer les tourments de l’enfer, sans pouvoir s’en expliquer. Il peut aller jusqu’au suicide, avec une impulsion suicidaire en voyant des instruments tranchants avec peur d’une fenĂȘtre ouverte ou d’un couteau. Il a peur de se blesser si on le laisse seul, peur de se suicider. C’est alors un ĂȘtre de nuit, un ange de la mort. Mercure, (l’HermĂšs des Grecs), messager de Jupiter et des dieux, porteur d’ailes aux Ă©paules et aux talons, et d’un caducĂ©e, symbole de paix, dieu lui-mĂȘme de l’Ă©loquence, du commerce et du vol, Ă©tait aussi chargĂ© de conduire les Ăąmes des morts aux enfers. Le voici en enfer…

Mercurius est volatil comme l’esprit


Mercure, correspondait Ă  Thot en Egypte. Il Ă©tait liĂ© Ă  la lune et devint dieu du calcul, de la science et des lettres. Quand la lune croissait, c’est lui qui remplissait cet « Ɠil de la nuit ». Il avait pour rĂŽle d’ĂȘtre le Scribe-aux-doigts-habiles-de-l’EnnĂ©ade. Les Grecs, qui l’assimilaient Ă  leur HermĂšs, l’ont appelĂ© TrimĂ©giste. Il Ă©tait patron des scribes et des fonctionnaires lettrĂ©s qui lui dĂ©diĂšrent de belles priĂšres. À Hermopolis Magna, a thĂ©ologie, est riche. Il Ă©tait Ă  la fois crĂ©ateur du monde et providence divine. On comprend ainsi le caractĂšre de mercurius, son intelligence, sa facilitĂ© de parole, l’agilitĂ© de son esprit.  HermĂšs est le messager de la parole colportĂ©e, au delĂ  des limites, au delĂ  des frontiĂšres, au delĂ  des airs. Il est le dieu de l’intelligence et de la communication. De ce fait tous les organes de la phonation sont atteints.

C’est bien dans la bouche que se trouve la caractĂ©ristique dominante de mercurius. La bouche reprĂ©sente la parole, la communication. Mercurius est un ĂȘtre de langage. Mais sa bouche peut ĂȘtre le siĂšge de bien des dĂ©sagrĂ©ments : l’haleine est fĂ©tide (on peut la sentir dans la piĂšce), sa salivation est profuse, surtout nocturne, l’enfant bave sur les draps et sur les vĂȘtements, sa langue est gonflĂ©e, humide et chargĂ©e (elle garde l’empreinte des dents). C’est un malade qui sent trĂšs mauvais. Nous parlons d’odeurs mercurielles. L’haleine en particulier est trĂšs fĂ©tide et on peut la dĂ©tecter en entrant dans la chambre ; elle imprĂšgne toute la piĂšce. La transpiration est nausĂ©abonde ; elle a une odeur forte, sucrĂ©e, pĂ©nĂ©trante. La mauvaise odeur se retrouve partout ; urine, selles et sueur nausĂ©abondes. Mercurius peut prĂ©senter une pyorrhĂ©e, avec des gencives qui se rĂ©tractent et des dents mĂȘme qui peuvent tomber. C’est un remĂšde d’abcĂšs dentaire, de dents qui se dĂ©chaussent, de caries.

La gorge Ă©galement est atteinte, avec des amygdales rouge sombre, une angine rouge ou Ă©rythmato-pultacĂ©e, des douleurs aggravĂ©es en avalant, en buvant chaud. On peut aussi rencontrer une bronchite, une rhume qui descend sur la poitrine, une toux aggravĂ©e couchĂ© sur le cotĂ© droit, avec une expectoration purulente, jaune verdĂątre. Toute la sphĂšre ORL est touchĂ©e, le nez, les sinus, les oreilles. Les yeux ne sont pas Ă©pargnĂ©s. Les Ă©coulements sont jaune vert, Ă©pais. Le larynx s’enflamme.

A l’envers du plan physique, le mental de mercurius lui correspond : l’intelligence de mercurius est vive, il est le vif argent. Il a une idĂ©ation, une imagination abondante. Ce bel instrument peut s’emballer et cette imagination devenir Ă©chevelĂ©e, incontrĂŽlable. Elle se mĂȘle Ă  son angoisse. Il a peur des voleurs, peur de son ombre, peur de choses imaginaires, voit des fantĂŽmes, des images effrayantes. Il croit avoir perdu son entendement, croit mourir ; il voit, par exemple, de l’eau couler, lĂ  oĂč ne coule aucune eau, par dĂ©rĂšglement de l’imagination.

Mercurius s’aggrave et il fait n’importe quoi. Il est stupide, fait des bouffonneries et des choses bĂȘtes ; il se fait le soir (au plus chaud de l’Ă©tĂ©) du feu dans le poĂȘle, dispose des Ă©pĂ©es en croix et allume des lumiĂšres dans un coin de la piĂšce, ailleurs des bottes, et tout cela avec le plus grand sĂ©rieux ; il est en mĂȘme temps complĂštement indiffĂ©rent Ă  la chaleur et au froid, mais il a la tĂȘte obscurcie et lourde. Il devient dĂ©ment, se dĂ©couvre la nuit, arrache de la paille et jure en mĂȘme temps, fait des bonds en l’air (comme quelqu’un d’espiĂšgle et de turbulent) dehors et aussi dans la piĂšce, parle et dit beaucoup d’injures, ne reconnaĂźt pas ses plus proches parents, Ă©tale avec les pieds sa salive crachĂ©e abondamment et la ramasse et en la lĂšche une partie, lĂšche aussi de la bouse de vache et de la vase, met souvent de petits cailloux dans sa bouche, sans les avaler et se plaint que çà lui lacĂšre les intestins, ne fait jamais de mal Ă  personne, mais se dĂ©fend vigoureusement d’ĂȘtre touchĂ©, n’obĂ©it Ă  aucun ordre, ne s’installe pas pour manger, prend la plupart du temps repas et boisson de façon anarchique. Il devient violent et profĂšre des injures.

Enfin mercurius commence Ă  s’éteindre et son bel allant, sa mobilitĂ© se fige. Il devient sĂ©rieux, indiffĂ©rent. Il devient lent, vide de pensĂ©es. L’inflammation le guette et ses mouvements sont empĂȘchĂ©s. Il souffre, n’a plus le dĂ©sir de vivre, prĂ©fĂ©rerait la mort et disparaĂźt.

Articles de Bernard Long

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(1) – Jung CG. Psychologie du transfert. Paris : Albin Michel ; 1996.

(2) – Vegetabilis mercurius : nom du Brandwein, de l’alcool. In Johann Heinrich Zedlers, Grosses vollstaĂ€ndiges Universal-Lexicon aller Wissenschafften und KĂŒnste – 1731-1754. Spiritus vini.

(3) – Le texte du Rosarium dit :

Car notre pierre est de nature animale, végétale et minérale.

Notre pierre provient des quatre éléments.

Cette pierre paraßt chétive

On la trouve à peu de prix


(4) – Jung CG. Essais sur la symbolique de l’esprit. Paris : Albin Michel ; 1991. p.  17.

(5) – Un bucheron avait un fils unique et voulait lui faire faire des Ă©tudes. L’argent fut vite dĂ©pensĂ© et le fils dut aider son pĂšre. Passant au pied d’un vieux chĂȘne, le jeune homme entendit une voix qui criait : «  Fais-moi sortir
 ! ». il trouva une bouteille fermĂ©e d’oĂč provenait la voix. Il ĂŽta le bouchon et un esprit surgit : « Je suis le Mercure et je vais te casser la tĂȘte ! ». le jeune homme rĂ©pondit qu’il fallait encore prouver qu’il avait Ă©tĂ© dans la bouteille, ce que fit l’esprit. AussitĂŽt il referma le flacon. L’esprit Mercure supplia et promit une rĂ©compense s’il pouvait sortit. Il sortit et donna un chiffon magique au jeun homme, qui transformait ce qu’il frottait en argent et qui avait le pouvoir de guĂ©rir


Voir aussi dans « Les 1001 nuits » : un pĂȘcheur trouve une bouteille dans la mer l’ouvre, un gĂ©nie en sort et apprend au pĂȘcheur qu’il a promis de tuer celui qui ouvrirait la bouteille pour le libĂ©rer.

Voir aussi Aladin et la lampe merveilleuse

(6) – correspondant au noĂ»s cosmique des anciens philosophes.

(7) – A propos du chĂȘne, on pense immĂ©diatement au kermĂšs minĂ©ral, cher aux alchimistes. Les arbres sont les contenus  vivants de l’inconscient. Cet esprit dans la bouteille correspond Ă  l’esprit dans la fontaine, la fontaine mercurielle, le chĂȘne royal.

(8) – Jung CG. Essais sur la symbolique de l’esprit. p.  36.

(9) – Jung CG. Essais sur la symbolique de l’esprit.

(10) – Ibid. p. 22.

(11) – Ibid. p. 22 : la bouteille est un produit crĂ©Ă© par l’homme et signifie, le caractĂšre intellectuel, dĂ©libĂ©rĂ© et artificiel de la procĂ©dure, laquelle vise manifestement Ă  isoler l’esprit de son milieu ambiant.

(12) – Jung E. La lĂ©gende du Graal.Paris : albin Michel ; 1992.

(13) – Wirth O. Paris : Tchou ; 1966.

(14) – Jung CG. Essais sur la symbolique de l’esprit. p.  41.

(15) – ibid. p.  42-43.

(16) – ibid. p.  44.

(17) – ibid. p.  46.

(18) – ibid. p.  54.

(19) – ibid. p. 17.

(20) – ibid.. p.  56.

(21) La somme de Geber I. BibliothÚque des Philosophes Chimiques Paris : Beya ; 2003. tome 1, p. 170.

(22) Hartmann A. Pharmacopée homéopathique. Paris : BailliÚre ; 1934.

(23) Les descriptions de remĂšdes homĂ©opathiques comportent des signes psychiques, gĂ©nĂ©raux et physiques qui peuvent ĂȘtre agencĂ©s sous forme de mandala. Je nomme ce schĂ©ma homĂ©ographe. (cf article sur le mandala).

(24) Long B. L’enfant, la mĂšre et l’homĂ©opathie. Montpellier : IndigĂšne Editions ; 2010.

(25) Ibidem.

(26) Jung – Essais sur la symbolique de l’esprit. p. 20.