C.G. JUNG

RĂȘve, Alchimie, HomĂ©opathie, PoĂ©sie

Arsenic : aspects philosophique et psychologique

 L’arsenic, sa nature, sa chimie

AlchimieL’arsenic est un corps solide gris d’acier, d’aspect  mĂ©tallique. Il cristallise en rhomboĂšdres. Il est trĂšs pesant, de densitĂ© 5,75.1

L’arsenic est un Ă©lĂ©ment chimique de symbole As et de numĂ©ro atomique 33. Le nom arsenicum vient du latin arsenicum, empruntĂ© Ă  l’iranien ancien zarnic, « couleur d’or ». Le grec arsenikos («mĂąle») n’avait sans doute aucun rapport avec son Ă©tymologie.2 Dans le tableau de MendeleĂŻev, l’arsenic est proche du phosphore, de l’étain, du germanium et du sĂ©lĂ©nium.

L’arsenic est un Ă©lĂ©ment natif ; il est habituellement pur, mais peut contenir des traces d’antimoine. Les principaux minerais d’arsenic sont le rĂ©algar AsS (arsenic rouge) et l’orpiment As2S3 (arsenic jaune).

Le grec ÎŹÏÏƒÎ”ÎœÎčχόΜ signifie « mĂąle » qui n’avait peut-ĂȘtre aucun rapport avec son Ă©tymologie. Toutefois on peut penser que le terme « masculin » se rĂ©fĂšre Ă  la sĂ©cheresse arsenicale.3

L’arsenic Ă©tait dĂ©jĂ  connu des anciens. Ils parlent d’orpiment, de sandaraque et parfois d’arsenic.4 Les composĂ©s de l’arsenic jouĂšrent un rĂŽle important dans les pratiques de l’alchimie. L’orpiment est un trisulfure d’arsenic, As2S3, le rĂ©algar5  ou sandaraque6, est un quadrisulfure d’arsenic, As4S4. Dioscoride, Celse, Pline et Galien en ont parlĂ©7. On savait changer les sulfures d’arsenic en acide arsĂ©nieux par les grillages prĂ©cĂ©dĂ©s par l’action de divers rĂ©actifs (vinaigre, sel,etc.).8

L’arsenic fut assimilĂ© parfois au mercure, tirĂ© de l’arsenic sulfurĂ© ou de la sandaraque, par opposition au mercure ordinaire, tirĂ© du cinabre.9

Albert le Grand enseigne de prĂ©parer l’arsenic mĂ©tallique en faisant fondre de l’orpiment avec du savon10  selon Roger Bacon, l’arsenic  blanc est prĂ©paré  en sublimant l’orpiment avec de la limaille de fer.11

George Brandt dĂ©crit l’arsenic blanc. Pour Lemery, l’arsenic est une matiĂšre minĂ©rale composĂ©e de soufre et d’une matiĂšre caustique. Il dit qu’il en existe de trois sortes, le blanc qui porte le nom d’arsenic, le jaune, auripigmentum et le rouge, rĂ©algar ou sadaracha.12

Qui dit arsenic entend poison. C’est une substance connue depuis longtemps pour sa toxicitĂ©. Le duc de Valois, dans une instruction nĂ©cessaire pour empoisonner Charles VI recommande d’utiliser l’arsenic sublimat. L’arsenic sublimĂ© est de l’acide arsĂ©nieux qu’il Ă©tait aisĂ© de se procurer chez l’apothicaire13.

Arsenicum album ou metallum album est l’anhydride arsĂ©nieux ou arsenii anhydridum.14 C’est l’acide arsĂ©nieux, oxyde blanc d’arsenic, O3As2. Il se prĂ©sente sous forme de cristaux ou poudre, incolores, inodores, de saveur lĂ©gĂšrement acide. Il est trĂšs toxique.15 Sa rĂ©putation n’est pas usurpĂ©e, l’arsenic sous forme pure ou de composĂ© minĂ©ral est dangereux mĂȘme Ă  faible dose, surtout en cas d’exposition rĂ©pĂ©tĂ©e. L’anhydride  arsĂ©nieux s’obtient par le grillage des arsĂ©niures mĂ©talliques dans un fourneau oĂč passe un courant d’air.16

L’arsenic philosophique

Etre bicĂ©phaleLe couple du Rosarium philosophorum, aprĂšs la conjonction de la figure 5 de cet ouvrage, est reprĂ©sentĂ© sur la figure 6 sous forme d’un ĂȘtre bicĂ©phale mort. Il s’agit lĂ  d’une reprĂ©sentation funeste oĂč le couple a perdu la vie et est enfermĂ© dans un sarcophage. La lĂ©gende de la vignette indique qu’il s’agit « d’une conception ou de putrĂ©faction », c’est-Ă -dire que le jeune couple dĂ©cĂ©dĂ© se dĂ©compose en union, mais que cette mort est aussi une renaissance en puissance.

Le texte dit aussi que le roi et la reine gisent morts et que l’ñme se dĂ©tache avec grande douleur. Le texte ajoute : «  Je n’ai jamais vu un ĂȘtre vivant croĂźtre sans putrĂ©faction », «  La corruption de l’une est la gĂ©nĂ©ration de l’autre », «  Nous tenons un exemple dans l’Ɠuf : il pourrit d’abord, et alors est engendrĂ© un poussin qui, aprĂšs la corruption totale, est un animal vivant », « Notre pierre est le produit du magistĂšre lui-mĂȘme et elle est assimilĂ©e, dans sa progression Ă  la crĂ©ation de l’homme « .

D’abord en effet vient le coĂŻt, deuxiĂšmement la conception, troisiĂšmement la grossesse, quatriĂšmement la naissance, cinquiĂšmement vient la nutrition ». Il s’agit Ă  priori dans ce cas du stade de la conception qui suit le coĂŻt. Les semences se mĂ©langent dans la pĂ©nombre utĂ©rine. Il y a enfouissement des graines dans la terre, semences qui vont mourir et donner lieu Ă  une naissance, comme dans la cĂ©rĂ©monie d’Osiris au mois de KhoĂŻak.17

Le point de vue psychologique

D’un point de vue psychologique on pourrait dire que la grande douleur avec laquelle l’ñme se dĂ©tache du couple pourrait correspondre Ă  la culpabilitĂ© liĂ©e Ă  l’accouplement incestueux du frĂšre et de la sƓur. La conjonction incestueuse est coupable.18 Chaque membre du couple est encore tout imprĂ©gnĂ© de l’influence hĂ©tĂ©ro parentale. Le mĂ©lange des semences va se faire dans l’obscuritĂ© de l’utĂ©rus, de la grotte, de l’athanor maternel, Ă  l’ombre de la lumiĂšre. Les gamĂštes vont fusionner, mourir chacune pour donner naissance Ă  un ĂȘtre qui n’est pas encore sexuĂ©, androgyne, qui va passer par tous les stades (masculin et fĂ©minin), par les stades de l’évolution embryologique, par des mondes situĂ©s entre la mort et le potentiel de vie. L’univers de la grossesse est ambivalent.

Certes, la plupart du temps la jeune parturiente est heureuse de son Ă©tat, mais des perturbations ne sont pas exclues, Ă  type de nausĂ©es, vomissements au premier trimestre, de troubles de la libido, de rĂȘves parfois morbides oĂč point une angoisse morbide d’une grossesse pathologique, tĂ©moins d’une ambivalence vis-Ă -vis de la grossesse. La grossesse est une porte sur un autre Ă©tat, un Ă©tat de bardo,19 couloir orphique entre la mort et la vie, entre la vie et la mort, passage d’un monde Ă  un autre, avec son cortĂšge de projections inconscientes qui surgissent au cours du processus, avant, pendant et aprĂšs les neuf mois de gestation.

Carte du tarot no XIIILes fantasmes de mort sont liĂ©s Ă  l’inconnu d’un ĂȘtre qui grossit dans le ventre et Ă  l’imaginaire qui en rĂ©sulte, aux dangers latents qui entourent son dĂ©veloppement, Ă  la castration terrible du cordon ombilical qui sera sectionnĂ©, Ă  la sĂ©paration du placenta, sorte de double intra-utĂ©rin.20 Il peut en rĂ©sulter une angoisse mortelle issue de ce sĂ©jour souterrain, sorte d’enfer dĂ©licieux ou redoutable que traverse la dyade mĂšre-enfant.

La carte XIII du tarot reprĂ©sente la Mort. Évidemment cette carte correspond Ă  la mort, mais en fait il s’agit d’un principe transformateur qui renouvelle  les choses.21 Il obĂ©it Ă  la loi de l’impermanence et de l’inĂ©luctable Ă©volution de notre monde conditionnĂ©. Cet aspect transitoire de toute chose implique certes l’idĂ©e de fin mais aussi celle de renouveau, puisque nous ne pouvons rien saisir de notre univers oĂč tout se transforme en interdĂ©pendance, tout y est Ă©phĂ©mĂšre et tout disparait pour rĂ©apparaitre sous une forme nouvelle. C’est le sens de la conception qui est une disparition d’un autre monde et une naissance au nĂŽtre, tour de passe passe, mort et naissance, toujours risquĂ© mais inĂ©luctable.

L’Ɠuvre au noir alchimique

Cet univers morbide est celui de « l’ƒuvre au noir alchimique ». On le retrouve dans de nombreux ouvrages. Nicolas Flamel a fait peindre deux dragons au cimetiĂšre des SS. Innocents Ă  Paris. Il dit que « leur puanteur est trĂšs grande et que les exhalaisons qui montent dans le matras sont obscures, noires, bleues ou jaunes. Ces corps tuent toute chose vivante  ».22

La noirceur veut dire que la matiĂšre ou le composĂ© se pourrit et se dissout en poudre plus menue que les atomes du soleil. Cette dissolution est appelĂ©e mort, destruction, calcination, putrĂ©faction, corruption etc.. Cette terre est puante et donne une odeur semblable au relent des sĂ©pulcres remplis de pourriture et d’ossements.23

L’Ɠuvre au noir est sous le rĂ©gime de Saturne. La naissance saturnienne est horrible puisque Saturne dĂ©vore ses enfants. Il y complĂ©mentaritĂ© des deux Ă©tats, celui de Saturne (le plomb) oĂč rĂšgne l’épouvante mortelle du pĂšre, et le rĂšgne arsenical oĂč rĂšgne surtout l’épouvante maternelle,24 Ă  l’occasion d’une mort qui vous enferme dans un cercueil souterrain, berceau ultime d’un  retour Ă  la terre mĂšre, si cet ultime renoncement n’est pas acceptĂ© et sublimĂ©.

Stolcius von StolcenbergIl est certain qu’à l’occasion d’un Ă©vĂ©nement morbide de la vie peut affluer une angoisse de mort telle que toutes les compensations protectrices qui ont pu ĂȘtre mises en Ɠuvre s’effondrent, laissant la place Ă  une dĂ©solation devant la disparition de ce qui fait notre identitĂ©. Peuvent s’ajouter Ă  cet Ă©tat une dĂ©prĂ©ciation et un sentiment de culpabilitĂ© intense.

Il semble que l’Ɠuvre au noir, marquĂ©e par le signe du « crime impardonnable », puisse trouver une explication dans le fantasme de l’assassinat, du viol, de la dĂ©voration des parents archĂ©typaux, du crime de parricide, de cannibalisme et d’inceste.25

L’image alchimique relative  Ă  cet accouplement coupable incestueux du frĂšre et de la sƓur est reprĂ©sentĂ©e Ă  la figure 6 du Rosarium philosophorum26 dĂ©jĂ  signalĂ©e. Il est l’allĂ©gorie de notre projection endogamique du couple avant le sacrifice de notre parent hĂ©tĂ©rosexuel, pour aller vers un couple plus libre des chaĂźnes du cercle familial. On retrouve ce drame du couple maudit dans toute la mythologie, Osiris, ƒdipe, dans la littĂ©rature avec EloĂŻse et AbĂ©lard etc..

La mort en couches pose le problĂšme (outre la saisissante proximitĂ© de la naissance et de la mort qui sont chacune un passage d’un Ă©tat Ă  un autre, un bardo) d’une mĂšre qui donne la vie mais dont la disparition enferme l’enfant dans un souvenir imaginaire de mĂšre, d’épouse et d’amante et de sƓur difficile Ă  surmonter.

La vie est intrinsĂšquement liĂ©e  Ă  la mort, avec en plus la culpabilitĂ© plus ou moins inconsciente de cette mort qu’on a pu provoquer. L’endeuillĂ© peut se croire responsable de la mort de l’ĂȘtre aimĂ©, il peut souhaiter secrĂštement la mort de l’autre, dans une grande ambivalence de sentiments.

L’amour et l’hostilitĂ© cohabitent souvent. Les sentiments hostiles refoulĂ©s peuvent surgir Ă  l’occasion du deuil. Nous nous sentons alors responsables de la mort de l’ĂȘtre aimĂ©, sous l’effet de nos dĂ©sirs inconscients. Nous nous croyons responsables de la mort et non simples tĂ©moins d’un Ă©vĂ©nement naturel dont nous sommes de simples tĂ©moins27. Combien voyons-nous de personnes en deuil qui ont agi admirablement envers leur proche, rongĂ©es par le remord de n’avoir rien fait, d’avoir mal fait ? C’est le rĂ©sultat de cette ambivalence et aussi certainement de non-dit, d’affaires non rĂ©glĂ©es28  qui Ă©taient le vecteur de cette ambivalence.

Le suicide peut constituer un soulagement pour celui qui reste et son entourage. Cette ambivalence renforce le sentiment de culpabilitĂ©. Ce qui n’était qu’un jeu, comme l’enfant qui souhaite la mort en disant « qu’il va tuer », peut brutalement se rĂ©aliser, ce qui plonge le sujet dans une profonde culpabilitĂ©.29

De mĂȘme « l’enfant de remplacement » qui suit un aĂźnĂ© dĂ©cĂ©dĂ© avant lui, connaĂźt-il un sentiment de culpabilitĂ© trĂšs fort liĂ© non seulement au sentiment d’ĂȘtre indigne de son aĂźnĂ©, mais aussi au fait de ne pas avoir le droit de vivre, de prendre une place qu’il n’a pas le droit d’avoir et donc d’avoir dĂ©sirĂ© inconsciemment cette mort pour occuper une situation indue. D’ailleurs le sentiment d’indignitĂ© de l’enfant de remplacement est d’autant plus fort que le disparu est idĂ©alisĂ© et inimitable car son imitation signifierait la mort .30

Lire la suite de cet article :  Arsenic, la vie est une maladie mortelle

Articles de Bernard Long

 

  1. Serres L. Traité de chimie. Métalloïdes. Paris : Baudry et Cie ; 1897. p. 151.
  2. Le Robert. Dictionnaire historique de la langue française. Paris ; 1998.
  3. Berthelot M. Collection des anciens alchimistes grecs. Paris : Steinheil ; 1888. p. 69.
  4. Berthelot M. Introduction Ă  l’étude de la chimie des anciens et du Moyen Ăąge. Paris : Georges Steinheil ; 1889. p. 281.
  5. Arsenic rouge de mĂȘme composition que l’orpiment.
  6. Ne pas confondre avec la résine de ce nom.
  7. Hoefer F. Histoire de la chimie. Paris, 1866-69. tome I. p. 131.
  8. Berthelot. Introduction Ă  l’étude de la chimie des anciens et du Moyen Ăąge. p. 281.
  9. ibid. p. 282.
  10. ibid. I. p.387.
  11. ibid. I. p. 400.
  12. Lemery N. Cours de Chimie. Paris : Laurent Charles d’Houry ; 1742. p. 315.
  13. Hoefer F. Histoire de la chimie. Paris, 1866-69. tome I, p. 508.
  14. Pharmacotechnie et monographies des mĂ©dicaments courants. PubliĂ© sous l’égide du Syndicat des Pharmacies et Laboratoires HomĂ©opathiques.1979.
  15. Pharmacopée française. Codex medicamentarius gallicus. Codex français 1949. Paris ; 1949.  p. 75.
  16. Serres L. ibid. p. 155. voir aussi Hahnemann S. Apothekerlexikon. Leipzig; 1793. Band 1. Nachdruck. Haug ; p. 63.
  17. Chassinat E. Le mystùre d’Osiris au mois de Khoiak. Le Caire : IFAO ; 1968.
  18. Jung G. Psychologie du transfert. Paris : Albin Michel ; 1980. p. 123.
  19. àœ–àœą.àœ‘àœŒ Ă©tat intermĂ©diaire » en tibĂ©tain.
  20. Barry A. Le Corps, la mort et l’esprit du lignage. L’ancĂȘtre et le sorcier en clinique africaine. Paris : L’Harmattan ; 2001.
  21. Wirth O. Paris : Tchou ; 1966.
  22. Le livre de Nicolas Flamel. BibliothĂšque des Philosophes Chimiques. tome 1. Paris : Beya ; 2003, p. 406.
  23. 23 ibid. : 408.
  24. Dans l’Ɠuvre au noir, la femme semble avoir un rĂŽle prĂ©pondĂ©rant dans son rĂŽle de vecteur de la putrĂ©faction, elle est la femme sombre au ventre qui corrompt l’enfant.. voir Fabricius J. LÂčAlchimie. Les alchimistes du Moyen Age et leur art royal. Paris : Ă©d. Sand ; 1996. pp.  105-106.
  25. Fabricius. op. cit. p. 103.
  26. Jung C.G. Psychologie du transfert. Paris : Albin Michel ; 1980 : 121-131.
  27. Hanus M. Les deuils dans la vie. Paris : Maloine ; 1998. pp. 142-146.
  28. Longaker C. Trouver l’espoir face à la mort. Paris : La Table Ronde ; 1998. p.  259.
  29. Hanus. op. cit. p. 192.
  30. Hanus. op. cit. p. 190.