C.G. JUNG

Rêve, Alchimie, Homéopathie, Poésie

Les premiers rĂŞves du scĂ©nario de l’inconscient du RĂŞveur

 Les rêves racontent des histoires

Il est naturel, qu’après le passage par le filtre indispensable de la conscience, les représentations et les messages transmis par les rêves nous parviennent, à la réception, comme une suite plus ou moins cohérente.

Histoire de rĂŞves

Nous ne pouvons les recevoir que si ils nous rappellent les récits auxquels nous sommes habitués dans la vie consciente. C’est une sorte d’habillage, qui peut masquer des messages moins évidents, mais donne déjà de précieux renseignements sur les processus psychiques au fur et à mesure du déroulement de la série de rêves.

Ainsi, incessamment et avec patience, comme les vagues qui viennent rouler sur le rivage, les rêves racontent des histoires de crises, de luttes d’influence, de peurs enfantines, de guerres entre les sexes, et aussi des histoires d’amour humain ou spirituel.

Il y a des scénarios, souvent identiques, où des personnages, sous des déguisements divers, représentent des manifestations archétypiques. Ce peut être l’Anima ou l’Animus, le Vieux Sage, le Héros, la Mère Terrible, Éros, sans oublier les représentations du divin, du religieux, de l’autorité et surtout, de la puissante Nature.

La progression de ces récits est très particulière. On observe un mouvement pendulaire d’avancées et de régressions, en passant par des périodes d’insistance sur certains points, donnant à penser que le narrateur trouve insuffisant le degré de compréhension.

Dès le début des séries, les éléments essentiels sont fournis, mais d’une manière elliptique évoquant certains récits de “suspense” où, arrivé au milieu du livre, on se dit “mais oui, je le savais !” On avait la clé du mystère dès les premières pages et on l’ignorait.

Nous allons d’abord dégager des commentaires de Jung l’”histoire” du Rêveur, pour, ensuite, nous attacher à celle de la Rêveuse, et tenter de trouver les points communs entre les deux cheminements suivis par les récits oniriques. Le but de Jung n’étant pas d’interpréter au niveau des récits, nous avons dû souvent donner notre propre interprétation, tout en étant conscient de la hardiesse de cette démarche.

Scénario et acteurs de la série du Rêveur

Image du SoiLe scénario de la série du Rêveur a pour acteur principal le Rêveur lui-même qui est, comme ce sera le cas pour la Rêveuse, soit impliqué dans une scène, soit spectateur. Le rôle de l’héroïne revient aux figures de l’anima. Apparaissent aussi la mère, le père, l’ami, le vieux sage, des enfants et divers animaux dont le serpent le lion et le singe. Le Soi se manifeste par l’intermédiaire de personnages tels qu’un patron, un pilote ou un médecin.

L’action se situe souvent en un lieu de refuge et de protection, un temenos  : cercle protecteur, chambre, lieu de culte.

Le thème général tourne autour de la relation conflictuelle entre le masculin et le féminin,  l’esprit et la matière, le Moi conscient et l’inconscient.  Importante précision, les intentions du Soi organisateur, exprimées par le truchement des rêves, ne sont ni bonnes ni mauvaises, car ces jugements n’ont aucun sens pour lui. Il se contente de tendre vers un dénouement, se rapprochant le plus possible de son but, qui est le rétablissement de la totalité à partir de l’union des contraires.

Le premier Rêve de la série des Rêves initiaux, se présente comme un exemple de ces songes, en apparence anodins, dont le sens important était “déjà là”, mais difficilement compréhensible. Il ne trouvera son explication qu’au rêve 35 de la deuxième série.

RĂŞve no 35 : l'afficher

Les deux rêves suivants constituent une sorte d’exposition : le Rêveur doit libérer la voie vers la fenêtre, pour que les composantes inconscientes de sa personnalité reçoivent la lumière. Aussitôt, font irruption des contenus inconscients, qui submergent la terre ferme de la conscience. Le Rêveur n’a d’autre possibilité de salut que de se réfugier sur une île. Cette vision apparaît surtout comme révélatrice, dès le début, des craintes, bien compréhensibles, du Moi conscient de se voir envahi par des contenus irrationnels inexplicables.

Jung a intitulĂ© « Impression visuelle hypnagogique » la vision de la submersion par la mer Ă  laquelle nous venons de faire allusion. Cette dĂ©nomination appelle une explication.

Les rêves sont ce dont nous nous rappelons à l’issue du sommeil.

Les visions interviennent dans un état de conscience modifiée qui précède ou suit le sommeil ou à des moments où l’attention consciente se relâche. Nous pensons cependant, mais c’est un point de vue personnel, que des visions, parfois extraordinaires, ont souvent une apparence plus organisée  que les rêves, parce que demeure un reste de conscience qui permet une meilleure utilisation à la fois des matériaux illimités de l’inconscient et des possibilités cognitives.

Au rĂŞve 4,1, se prĂ©sentent les premières formes fĂ©minines. Elles sont indistinctes et, selon Jung, indiquent le caractère fĂ©minin de l’inconscient. Le sujet est lĂ , bien posĂ© : il va s’agir de la relation avec ces femmes ou plutĂ´t “la” Femme. Cependant, entre les mondes masculin et fĂ©minin, il y a conflit, et le rĂŞve, par sa fonction compensatoire, va tenter de rĂ©tablir un Ă©quilibre entre les opposĂ©s.  La première tentative intervient au moment oĂą une voix intĂ©rieure dit au RĂŞveur : qu’il doit commence par s’Ă©loigner de son père, c’est Ă  dire, comme le dit Jung dans Psychologie et alchimie (cf; p. 73), du monde masculin traditionnel avec son intellectualisme et son rationalisme.

RĂŞve no 4 : l'afficher

Il est ici question d’un éventuel sacrifice partiel de l’intellect. Avouons, même s’il ne comprenait pas le sens de son rêve, qu’il s’agissait d’un message bien exigeant, s’adressant à un homme aussi intelligent.

Le RĂŞveur, bien dĂ©cidĂ© Ă  fuir devant l’inconscient, se rĂ©fugie dans une vision rassurante, en apparence, car le cercle, dĂ©limitant le lieu tabou au centre duquel il enracine solidement son Moi, es tformĂ© par les circonvolutions d’un serpent. Le cercle se dĂ©fait et apparait le premier rĂ´le fĂ©minin, l’anima qui rentre en scène pour la première fois sous la forme de la femme inconnue. Nous n’avons plus affaire Ă  un groupe, (comme au rĂŞve 4, 1)).

La personnification est, ici, le signe d’une activité autonome de l’inconscient, car, selon Jung, ” lorsqu’une figure personnelle apparaît, cela signifie que l’inconscient commence à agir ”. C’est aussi  le moment où débute une interaction, due au fait qu’une relation commence à s’établir entre le Rêveur et l’inconscient.

La vision (7,1) est une représentation quasi mystique, dit Jung, en contradiction avec l’attitude rationnelle de la conscience. Elle montre le visage de la femme voilée, lumineux comme le soleil.

Ce côté solaire de l’image féminine, nous apparaît semblable à un rideau, s’ouvrant brièvement sur une grande lumière, pour se refermer aussitôt. Cette figure de complétude, alliant le côté sombre et terrestre à la luminosité nimbant une apparition céleste, est un aperçu ,trop précoce pour être compris, d’une image totale. Cela se vérifie dans la vision 8,1 suivante,  sorte de mise en garde de l’inconscient : il ne faut pas essayer de s’échapper par le haut.

Vision no 8 : l'afficher

Seuls les dieux, franchissent les ponts d’arcs-en-ciel, et les voies praticables pour les êtres incarnés se situent sur le sol terrestre. Cette vision achève le premier mouvement, destiné à présenter les deux visages de l’anima. Un nouveau groupe des rêves initiaux, (du 9 au 13) va maintenant avoir pour centre le thème de l’enfance et de la famille.

L’enfance et la famille

Jung considère que le pays des moutons est une allusion à des impressions d’enfance, en particulier religieuses. La femme inconnue, l’anima, qui se tient dans le pays des moutons et montre le chemin a un rôle de psychopompe indiquant la voie vers le pays de l’enfance. Le commentaire de Jung, aux pages 81 et 82 de Psychologie et alchimie, est à ce sujet est très affirmatif :

“ Le chemin commence dans le pays de l’enfance, c’est à dire à un moment où la conscience rationnelle contemporaine ne s’était pas encore séparée de la psyché historique, de l’inconscient collectif. La séparation est, il est vrai, indispensable, mais elle conduit à un tel éloignement de la psyché préhistorique crépusculaire qu’il en résulte une perte d’instinct.

La consĂ©quence en est l’atrophie des instincts et, par suite, la dĂ©sorientation face aux situations universellement humaines. La vie a Ă©tĂ© dessĂ©chĂ©e et a Ă©tĂ© entravĂ©e ; c’est pourquoi elle rĂ©clame la dĂ©couverte de la source. Mais la source ne pourra ĂŞtre trouvĂ©e si la conscience ne condescend pas Ă  retourner dans le “pays de l’enfance” pour y recevoir, comme par le passĂ©, l’enseignement de l’inconscient. Est infantile non seulement celui qui persiste trop longtemps dans l’enfance mais aussi celui qui s’en sĂ©parant prĂ©tend que ce qu’il voit n’existe pas.  »

Il met en évidence le fait qu’il y a souvent un refus de relation avec le monde de l’inconscient et que cette attitude est infantile. Cette thèse du double visage de l’attachement à l’enfance, trouve sa confirmation (au rêve 11 )quand une voix dit :  Tu es encore un enfant , c’est à dire tu n’en as pas encore fini avec l’enfance, même si tu possèdes un superbe intellect, résultat d’une conscience bien différenciée.

Le retour vers l’inconscient peut remettre en cause toute l’identité, tout le cercle protecteur construit par le Moi. D’ailleurs, Freud nous l’a démontré, il est très difficile de se libérer de l’enfance. Si cette libération advient elle n’est pas d’ordre intellectuel. Le retour au pays des moutons consisterait à quitter la position infantile, pour retrouver la qualité de l’enfance véritable, qui est la proximité avec l’inconscient. Une relation personnelle avec cet inconscient fait peur, car c’est un retour vers l’indifférencié.

Le rêve 12 (1) fait intervenir à la fois le père et la mère, dans un simple rôle de parents, au cours d’une excursion dangereuse. La scène se passe dans un décor d’échelles évoquant le processus de transformation psychique qui devrait aboutir à l’allégement du lourd fardeau que représentent les facteurs déterminants hérités du père, de la mère et, avant eux, de tout l’inconscient familial. D’ailleurs le père, qui est à ce stade le représentant de l’esprit traditionnel, manifeste son inquiétude au rêve suivant, comme si le Rêveur risquait maintenant d’accepter les apports de l’inconscient collectif.

RĂŞve no 12 : l'afficher

Entrée en scène, (au rêve 14,1), d’un nouveau personnage, l’homme à la barbe en pointe, symbole de l’intellect. Jung l’assimile au vieux Méphisto que Faust employa et auquel il ne fut pas permis de triompher de son “maître”. Cela montre que les inquiétudes du père n’étaient pas vaines. En effet, l’histoire est maintenant destinée à faire comprendre au Rêveur combien il est possédé par son intellect, alors que ce n’est rien de plus qu’un moyen, un “employé”. L’intellect, qui était la dominante incontestée de la vie psychique, est alors relégué au second rang.

Programme d’intĂ©gration de la fĂ©minitĂ©

Un nouveau cycle débute avec le rêve 15 (1,) où le Rêveur est renié par son père et où commence l’action de la Mère. Le père, représentant de la conscience collective, est remplacé par la mère qui, elle, représente l’inconscient collectif, la source de l’eau de vie.

RĂŞve no 15 : l'afficher

Revient le thème de l’échange, déjà proposé,au premier rêve avec l’échange des chapeaux.  Il s’agit, ici, de l’eau que la mère, en tant qu’ambassadeur de l’inconscient, verse dans un récipient, dont le Rêveur se souviendra plus tard qu’il appartenait à sa sœur.  Freud aurait eu beaucoup à dire à ce sujet !

Or, des rêves ultérieurs, nous dit Jung qui possédait la série complète, montrent que la sœur du Rêveur était porteuse de l’image de l’anima. A ce point de l’histoire, nous savons donc que l’anima est une réalité psychique, le lien entre les deux mondes opposés, celui du père et celui de la vie de l’inconscient.

L’inconscient, au cours de ce cycle, fait un certain nombre de signes amicaux au Rêveur : un as de trèfle, une fleur bleue, pour en arriver aux pièces d’or qu’un homme offre dans sa main ouverte. (cf. rêves 16, 17, 18.)  Il est difficile pour lui d’être dans la position féminine de réceptivité. Il jette le don sur la terre, tout en regrettant aussitôt profondément son geste. Sorte de compensation à cet acte de refus, une représentation est offerte au Rêveur dans l’espace tabou. Le temenos, sert de décor pour réunir les nombreux éléments de la pluralité dans ce spectacle aux allures de divertissement. Nous verrons, ultérieurement, que le scénario peut prévoir l’espace carré comme cadre de scènes assez angoissantes.

L’anima  revient au cours de deux visions. Tout d’abord une tĂŞte de mort, Ă  l’impression visuelle (19,1 ) qui a bien sa place ici, puisque, pour le RĂŞveur, la fĂ©minitĂ© c’est la mort. La tĂŞte de mort se transforme en une boule rouge, allusion au soleil levant, et devient ensuite une tĂŞte de femme lumineuse puis, enfin, une image de la femme inconnue, se tenant sur un globe et adorant le soleil. Dans le rĂŞve suivant  c’est un globe et la femme inconnue se tient dessus et adore le soleil.

Impression visuelle no 19 : l'afficher

Il s’agit là de rêves programme montrant au Rêveur tout le mouvement de son intégration de la féminité, mouvement allant de la mort à la femme solaire.

Il lui est indiqué qu’il doit, à ce moment de son évolution, suivre un chemin qui place la féminité au centre.

Le rejet des pièces d’or Ă©tait une rĂ©gression, un refus des propositions de l’inconscient. Maintenant, ce dernier insiste et recommence, amplifiĂ©e, son histoire prĂ©cĂ©dente. Le fait que l’anima soit montrĂ©e comme une adoratrice du soleil fait allusion Ă  son cĂ´tĂ© antique et prĂ©pare au dĂ©nouement de cette première partie, qui s’achèverait tragiquement si l’homme Ă  la barbe en pointe ne venait pas au secours du RĂŞveur dans l’ultime rĂŞve de la première partie proposĂ©e par Jung.

Menaces de submersion par l’inconscient

Nous attachons une grande importance au discours de l’inconscient, au moment de l’avant dernier rĂŞve de cette sĂ©rie, l’impression visuelle 21, car les mĂŞmes termes, ou presque, seront employĂ©s dans la sĂ©rie de la RĂŞveuse.(cf. rĂŞve 50 de la sĂ©rie de la RĂŞveuse) Le RĂŞveur est entourĂ© de nymphes . Une voix dit   Nous avons toujours Ă©tĂ© lĂ , seulement tu ne nous avais pas remarquĂ©es.  Or, nous le savons par Jung, pour le RĂŞveur le phĂ©nomène de cette voix qui parle en lui est très important et l’impressionne beaucoup. Elle lui semble exprimer une vĂ©ritĂ© indubitable.

Impression visuelle no 21 : l'afficher

Le rêve reprend des matériaux du début,  les “formes féminines indistinctes”. Il insiste sur le rapport avec un passé lointain, antique, c’est à dire avec des couches profondes de la psyché. Il est dit au Rêveur : tu as en toi, coexistant avec ta conscience, tout un univers inconscient qui te permet de recevoir des images appartenant à un monde ancien. Un grand livre a toujours été à ta disposition, mais tu ne le savais pas.

Il est aussi montré, à la fin de cette séquence, que, si l’histoire continue ainsi, l’inconscient va gagner beaucoup de terrain.

Non seulement se produit une régression historique, mais l’anima qui était dans son rôle de femme unique, personnifiée sous les apparences d’une femme voilée, d’une femme solaire, ou d’une femme inconnue, se “désagrège” ici en de nombreuses figures anonymes. Ceci équivaut à une perte de la différenciation, à une dissolution dans l’indéfini, c’est-à-dire dans l’inconscient . Il s’en suit un abaissement du seuil défensif du Moi qui peut être préjudiciable au maintien de son identité et aussi à l’organisation de la conscience.

Au moment du dernier rêve, le groupe des nymphes s’est désagrégé en composantes encore plus primitives : un éléphant devient menaçant et ensuite un être, dont on ne sait si c’est un anthropoïde, un ours ou un homme des cavernes, est sur le point d’attaquer le Rêveur avec une massue. Ce qui était, jusque-là, le spectacle de variétés annoncé (au rêve 18,1), spectacle agrémenté par de gracieuses nymphes, devient cauchemardesque.

Heureusement qu’apparaît sur la scène, le secourable homme à la barbe en pointe, l’intellect, qui conjure la menace d’une destruction par l’être à la massue jouant le rôle  des forces obscures du monde primitif.

Nous avons ici affaire à un sursaut de la conscience, qui éprouve le besoin de compenser le terrain trop vaste conquis par l’inconscient.  Le fait qu’il s’agit d’une vision vient conforter cette interprétation. L’intellect, le mal aimé depuis le début de l’histoire, apparaît maintenant comme le sauveur. Jung, lui-même, plaide sa cause dans Psychologie et alchimie,p. 121

 » On peut soupçonner quiconque dĂ©crie l’intellect de n’avoir pas encore vĂ©cu d’expĂ©rience susceptible de lui montrer Ă  quoi cet intellect est bon et pourquoi, en un effort inouĂŻ, l’humanitĂ© s’est forgĂ© cette arme. C’est tĂ©moigner d’un singulier Ă©loignement de la vie que de ne pas le remarquer. Certes, l’intellect est le diable, mais celui-ci est l’”étrange fils du chaos” duquel on peut espĂ©rer au premier chef le don de commercer efficacement avec sa mère.”

A la fin de cette dernière vision, une voix désincarnée dit : Tout doit être régi par la lumière. Ceci se rapporte probablement, comme le pense Jung, à la lumière de la conscience éclairée.

On ne doit plus nier l’existence des couches profondes de l’inconscient, que ce soit par ignorance, crainte, ou arguties soi-disant scientifiques. Mais on ne doit pas non plus laisser se recréer un nouvelle unilatéralité, en permettant à l’inconscient de submerger le Moi conscient et son organisation durement acquise. C’est entre ces deux positions que se situe l’enjeu et l’aventure de l’analyse.

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