C.G. JUNG

Rêve, Alchimie, Homéopathie, Poésie

Le côté positif de la maladie chez Jung et Nietzsche

Pour Jung et Nietzsche la maladie peut être une fuite, un refuge, mais aussi un instrument de progression. Précieuse expérience pour Jung, elle finira par détruire Nietzsche.

 La douleur fait partie de l’existence

Par une vision de l’existence commune à Nietzsche et à Jung la souffrance est intégrée, sans être considérée comme une rédemption pour une quelconque faute originelle.

La douleur fait partie de l’existence, au même titre que la jouissance. Non seulement elle est acceptée mais ils ont tous deux considéré que la maladie s’était souvent révélée positive pour leur cheminement et la genèse de leur œuvre.

Il existe chez Nietzsche, comme chez Jung, une attitude vis-à-vis des états valétudinaires. Nietzsche a principalement développé ce sujet dans Ecce homo, et Jung dans Ma vie et la Correspondance.

Nietzsche, la maladie comme stimulant et refuge

Pour Nietzsche, le corps constitue un lieu d’élaboration où l’excès de santé, mais aussi la maladie, sont des stimulants de la création. La maladie lui était, en quelque sorte, indispensable, et sa correspondance recèle un impressionnant catalogue de ses maux. Il désire presque maladivement être en bonne santé mais ne parle que de ses malaises.

La maladie était un refuge. Elle permettait à Nietzsche d’échapper à l’ennuyeuse quotidienneté de l’existence, d’excuser des manques ou des ruptures. Elle était aussi à l’origine d’une sorte d’issue à l’exaltation où s’épuisent les forces créatrices, les dépenses d’énergies excessives. C’est alors, pense t-il, que la maladie le ramène à la raison et clarifie ses idées. Il écrit dans Ecce homo (p.56)

“La clartĂ© et la belle humeur parfaite, voire l’exubĂ©rance de l’esprit que reflète l’œuvre susmentionnĂ©e (il s’agit du voyageur et son ombre) se concilient chez moi, non seulement, avec le plus profond affaiblissement physiologique, mais mĂŞme avec un excès de souffrances. Au milieu mĂŞme des tortures qu’inflige un mal de tĂŞte ininterrompu de trois jours, accompagnĂ© de pĂ©nibles vomissements de pituite, je bĂ©nĂ©ficiais d’une clartĂ© de dialecticien par excellence  et je mĂ©ditais Ă  fond de sang froid des questions pour lesquelles, dans des circonstances meilleures, je ne suis pas assez escaladeur, pas assez raffinĂ©, pas assez froid.“

Il semblerait que, chez des êtres comme Nietzsche, la recherche du sens, et du dire de ce sens, mette la chair à l’épreuve, comme si c’était au sein de cette passion que, comme dans le creuset des alchimistes, se produisait la cuisson lente de l’opus.

Jung, la maladie comme fuite devant la vie ordinaire

Jung appartient à la même espèce que Nietzsche  et entretint, dès son plus jeune âge, une relation très ambiguë avec des maladies réelles ou psychosomatiques.

Pendant la petite enfance Jung souffre d’un eczĂ©ma gĂ©nĂ©ralisĂ©. Il fut très probablement provoquĂ© une longue absence de sa mère qui Ă©tait hospitalisĂ©e pour une maladie dont la cause Ă©tait probablement une dĂ©ception matrimoniale.

Un peu plus tard, il y a culbute dans un escalier, heurt violent contre le bord d’un poĂŞle. Il manque tomber dans le Rhin du haut d’un pont. Il souffre aussi d’angoisses nocturnes.

C’est à l’âge de douze ans qu’il fait, ce qu’il appelle lui-même dans Ma vie (p.51), une névrose.

Il est renversé par un camarade et sa tête heurte le trottoir. Il anticipe la violence du choc et une pensée fulgure :

“maintenant tu ne seras plus obligé d’aller à l’école !”

Cette pensée est tombée dans l’inconscient, mais une somatisation s’est produite : chaque fois qu’il doit travailler, ou aller en classe, il tombe en syncope.

Suit une période heureuse, pendant laquelle il est libre de faire tout ce qui lui plaît. Il faut une réflexion de son père, entendue par hasard, sur la lourde charge que va représenter un enfant handicapé, pour le tirer de cet état. Les crises disparaissent et il se rend compte que c’était lui qui avait “monté cette honteuse histoire”.

Il devient par la suite très consciencieux et très travailleur.

 La maladie, une expérience précieuse

Ce comportement de fuite de Jung devant la vie ordinaire, cette manière de chercher refuge dans la maladie, qu’il partage avec Nietzsche, se manifeste au moment de sa grande maladie de 1944 où, après une période de visions dans un état entre la vie et la mort, il met trois semaines à se décider à revivre.

Il lui faut, comme nous l’avons dĂ©jĂ  vu, toute la puissance de son instinct de vie, la nĂ©cessitĂ© de transmettre une expĂ©rience, l’impression qu’il est important d’accepter son destin et la Vie telle qu’elle est, pour qu’il accepte le retour Ă  la vie quotidienne.

C’est après cette maladie que son travail et la force de sa pensée se révélèrent les plus fertiles. Il écrit dans une lettre de 1944 1

“En fin de compte cette maladie a été pour moi une expérience extrêmement précieuse, elle m’a donné l’occasion extrêmement rare de jeter un œil derrière le voile”.

Au cours d’une autre lettre, de 1946,2 il parle au sujet de la maladie d’une possibilité de zone intermédiaire entre le physique  et le psychologique. La guérison serait alors semblable à une “complexio oppositorum comme le lapis “, la pierre des alchimistes. Dans ce cas, dit-il,

“la maladie est au sens fort du terme, une étape au sein du processus d’individuation.”

Les états valétudinaires diminuent les défenses du conscient et relativisent l’importance de problèmes souvent liés à l’image que l’on souhaite présenter à la Société. Ils peuvent donc, ainsi que l’ont ressenti et pensé Nietzsche et Jung, être un moment de progression au cours d’un cheminement vers la totalité. Mais, comme le montre le destin final de Nietzsche, ils peuvent aussi finir par détruire.

Jung s’est penchĂ©, dans le cadre d’une sorte d’étiologie du cas Nietzsche sur la possibilitĂ© d’une destruction par la maladie qui le touchait beaucoup personnellement.

Là ne s’est pas arrêté son intérêt permanent pour le philosophe et il est peu d’ouvrages où il ne fasse au moins allusion à l’un de ses textes ou un commentaire sur son comportement. Ceci participe de ce que nous appelons la relation consciente de Jung avec Nietzsche.

L’admiration de Jung pour Nietzsche

Si, pour Jung, la relation avec Nietzsche fut d’abord rendue difficile par des réticences au sujet d’un autre lui-même reflétant  ses propres faiblesses comme dans un miroir, cette relation fut non seulement acceptée mais revendiquée, en particulier à la fin de sa vie.

L’œuvre est émaillée de propos flatteurs. Dans Problèmes de l’âme moderne il décerne à Nietzsche le statut de grand penseur de son époque.

Ailleurs, il le classe parmi les grands noms au même niveau que Newton. Il lui attribue la qualité de grand philosophe, le plus original de son temps, il apprécie sa sincérité  et vers la fin de sa vie il écrit dans sa Correspondance (T.V,p. 231) :

“Il était sincère, ce qu’on ne saurait dire de bien des universitaires pour lesquels la carrière et le prestige comptent infiniment plus que la vérité”

et surtout, dans la même lettre,  lui accorde le rôle important d’avoir été son initiateur en psychologie :

“Son extrême pénétration psychologique m’a donné une profonde compréhension de ce dont la psychologie est capable.”

Selon lui, Nietzsche considérait la philosophie et même la théologie comme ancilla psychologiae, c’est à dire la servante de la psychologie.

La crainte d’une psychologie sans âme

Comme toujours la pensĂ©e de Nietzsche se voulait paradoxale et destructrice, mais Jung pensait qu’il y avait des raisons pour ressentir  une certaine mĂ©fiance envers l’Ă©volution rĂ©cente de la psychologie. Il Ă©crit dans L’homme Ă  la dĂ©couverte de son âme (p.54) :

“Jusqu’à ces derniers temps la psychologie formait une des parties de la philosophie, mais comme Nietzsche l’avait prévu, il se dessine un essor de la psychologie qui menace d’engloutir la philosophie. La ressemblance intérieure de ces deux disciplines tient à ce qu’elles consistent toutes deux en une formation systématique d’opinions sur des thèmes qui échappent à une emprise totale de l’expérience et par suite à la trame de la raison spéculative qui se met à élaborer des conceptions. ”

Or, pense Jung, le désir de scientificité conduit à une psychologie sans âme où le psychique ne saurait être autre chose qu’un effet biochimique. Suivant en cela Nietzsche qui avait une piètre estime de la force de résistance de la philosophie et des philosophes englués dans leurs certitudes, il craint que cette psychologie ne s’empare de la philosophie.

Il considère aussi que la pensée nietzschéenne a servi de contrepoids à celle d’un Hegel qu’il déteste et charge de tous les crimes et auquel il attribue un psychisme des plus tourmentés.

Il va jusqu’à dire que le caractère compliqué du langage hégélien évoque le “langage de puissance des schizophrènes”. Bref, il le considère comme un malade !

Nous ne pouvons-nous empêcher de penser que cette fureur de Jung vis-à-vis de Hegel apparait quelque peu exagérée pour un homme qui, à l’époque des Racines de la conscience, était censé avoir dépassé le stade de l’unilatéralité du jugement.

Si on ajoute à cela le fait qu’il a toujours vigoureusement démenti que sa propre “dialectique” ait quoi que ce soit à voir avec celle de Hegel on peut se demander si ce philosophe ne faisait pas partie de l’ombre de Jung !

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PubliĂ© initialement dans le cadre d’une thèse cette page a Ă©tĂ© adaptĂ©e par Ariaga (Ariane Callot), son auteure.
Les ouvrages cités sont référencés à la page bibliographie.

Notes :

  1. Au docteur Kristine Mann, Correspondance, T. 2, p. 92
  2. Correspondance, T. 2, p. 177.