C.G. JUNG

Rêve, Alchimie, Homéopathie, Poésie

La Totalité chez Jung

Jung, influencĂ© par Nietzsche, propose dans les Sept Sermons aux morts les prĂ©mices de sa conception du cheminement vers l’individuation et le Soi.

Jung et Nietzsche au-delĂ  du bien et du mal

La Totalité, dans les Sept Sermons aux morts contient à la fois la crainte et l’amour et surtout, concept très nietzschéen, elle n’inclut aucun jugement de valeur sur la qualité des opposés.

Nous retrouvons là l’éthique de dépassement du bien et du mal, un des concepts fondamentaux de Nietzsche. Ce concept va ouvrir à Jung une issue, hors de l’unilatéralité d’un monde chrétien voulant associer Dieu uniquement au Bien.

Dans la totalitĂ© plĂ©rĂ´matique telle qu’elle est dĂ©crite dans le Sermon III, les qualitĂ©s telles que l’un et le multiple, le bien et le mal, le vivant et le mort, n’ont aucune possibilitĂ© d’existence. Elles s’annulent et sont sans efficacitĂ©, car, seule notre pensĂ©e peut crĂ©er les qualitĂ©s et les rendre efficaces.

C’est seulement quand le Plérôme est déchiré, par le déploiement du Un en Deux, que la Vie va permettre l’existence de la Créature, dont le principe efficient est la différenciation.

Ainsi, quand nous désirons acquérir d’une manière parfaite, totale, une des qualités appartenant à un couple d’opposés, par exemple le Bien, nous nous éloignons de notre essence même qui est la différenciation. Le  Bien perd alors la qualité d’opposé au Mal, acquise du fait de son actualisation, et retourne vers la Totalité indifférenciée.

Il nous faut donc, selon Basilide-Jung, éviter de succomber à un désir de Totalité, ou de plénitude, dans notre recherche de l’Un, du Bien, ou du Beau.  On doit accepter un écart, même infime, entre cette idée absolue et la réalité.

Pour respecter le projet de la Vie,  Ă©crit Jung  dans les Sermons, il est indispensable d‘abandonner un petit espace au  Multiple, au Mal et au Laid.  Si nous ne laissons pas les couples d’opposĂ©s gĂ©nĂ©rer les forces crĂ©atrices cela ne peut aboutir qu’à une mortelle homogĂ©nĂ©isation.  Cette dualitĂ© nĂ©cessaire, est aussi très fortement prĂ©sente dans la pensĂ©e nietzschĂ©enne, ainsi commentĂ©e par Michel GuĂ©rin 1

“Or affirmer, pour Nietzsche, c’est toujours affirmer du multiple. Cela ne veut pas dire d’abord : vouloir plusieurs choses, le plus possible, Ă  la fois, mais plus profondĂ©ment : vouloir de toute chose son retour…et son retournement (son “extrĂŞme”). C’est  en ce sens que le multiple authentique est pour Nietzsche Deux.”

Le prĂ©alable Ă  l’individuation

La nécessité de la différenciation, énoncée à la fois par Les Sept Sermons aux morts et le Zarathoustra, est la condition préalable de l’individuation.

Il faut, selon Nietzsche, rejeter les valeurs collectives, si on veut Ă©chapper au goĂ»t de troupeau qui est plus ancien que le goĂ»t de l’individu. Le cheminement est difficile  pour celui qui dĂ©sire parcourir le chemin qui mène Ă  lui-mĂŞme, et trouver sa propre totalitĂ©. Pour devenir un nouvel individu, il devra payer le prix :  la solitude et une sorte de meurtre et de consumation de son ĂŞtre ancien.

Pour Jung, la nécessité de la différenciation et de l’individuation, énoncée dans les Sept Sermons, sera ultérieurement présente dans toute l’œuvre comme condition vitale de l’existence de la Créature. Si la Créature ne s’individue pas, elle disparaît. C’est pourquoi elle doit lutter contre “la dangereuse identité des toutes premières origines”. Jung-Basilide ajoute :

“C’est là ce que l’on appelle le PRINCIPIUM INDIVIDUATIONIS. Ce principe est l’essence de la Créature. Vous voyez pourquoi l’état indifférencié et le fait de ne pas différencier représentent un grand danger pour la Créature.”

Pour être un individu, la créature devra donc se séparer de la collectivité sociale et de la conscience indifférenciée qui lui est particulière : la conscience collective.

Il y a là une certaine identité avec la pensée nietzschéenne du troupeau.

Ce qui fait l’originalité de Jung c’est qu’après cette séparation, cette mort aux valeurs collectives, grâce à laquelle il pourra choisir ses propres valeurs, il y aura pour l’Homme individué un retour lucide vers cette même société indispensable à l’être humain.

Il est dit dans le Sermon V :
“L’être humain est faible, c’est pourquoi la communauté est indispensable ; … L’absence de communauté est souffrance et maladie. La communauté en toute chose est déchirement et dissolution. … Que chacun se subordonne à l’autre dans la communauté, afin que la communauté soit maintenue, car vous avez besoin d’elle. Que chacun se place au-dessus de l’autre dans l’être unique, afin que chacun accède à soi-même et évite l’esclavage.”

Celui qui a parcouru le chemin vers l’individuation ne doit pas s’exclure de la société, mais entretenir avec elle des rapports nouveaux. L’individuation n’exclut pas le monde, elle l’inclut.

Vers le Soi jungien

Les Sermons ne proposent pas seulement un enseignement sur la totalité représentée par le Plérôme et sa manifestation efficiente, symbolisée par l’Abraxas.

Au Sermon VII, on trouve une proposition du cheminement d’un être humain : son existence incarnée serait une porte ouvrant sur la voie du retour vers une autre forme de totalité, spécifiquement humaine.

L’infini intĂ©rieur de l’homme contient une Ă©toile prĂ©figurant ce qui va devenir le Soi jungien:

“Cette étoile est le Dieu et le but de l’homme.
C’est là le seul Dieu qui le conduit,
en elle l’homme parvient au repos …
Il n’y a rien entre l’Homme et son seul Dieu, à condition que l’Homme parvienne à détourner ses regards du spectacle flamboyant de l’Abraxas.”

Christine Maillard attire l’attention sur la future notion, le terme n’apparaîtra qu’en 1921, du Soi à ses tout premiers débuts.  Elle note l’influence du concept indien de l’âtman tout en indiquant  aussi que, dans son séminaire sur le Zarathoustra, Jung reconnaît sa dette envers Nietzsche. En effet, quand on lit ces lignes du texte  du Zarathoustra intitulé Des contempteurs du corps l’influence est manifeste :

“ Intelligence et esprit ne sont qu’instruments et jouets ; le Soi se situe au-delà. Le Soi s’informe aussi par les yeux des sens, il écoute aussi par les oreilles de l’esprit.

Le Soi est sans cesse à l’affût, aux aguets ; il compare, il soumet, il conquiert, il détruit. Il règne, il est aussi le maître du Moi.

Par delà tes pensées et tes sentiments, mon frère, il y a un maître puissant, un sage inconnu, qui s’appelle le Soi. Il habite ton corps, il est ton corps.  …

Ton Soi rit de ton Moi et de ses bonds prétentieux. “Que m’importent ces bonds et ces envols de la pensée ? Se dit-il. Ils me détournent de mon but. Car je tiens le Moi en lisières et je lui souffle ses pensées.”

Le Soi de Nietzsche n’a pas le côté transcendant de l’étoile du Sermon  VII. Il est en relation avec le corps et la vie instinctive. Cependant, l’idée du Soi, paradoxale, complexe et évolutive, de la problématique jungienne, a certainement un lien avec le Soi du Zarathoustra.

Dans les Sermons de Jung qui, comme certains textes de Nietzsche, ont malgré leur côté iconoclaste une forte connotation religieuse, le Soi, symbolisé par l’étoile, se confond avec la divinité.

Ceci est l’aboutissement de toute la “ThĂ©ologie des Sept Sermons aux Morts“. Cette thĂ©ologie est le titre d’un important chapitre de l’ouvrage de Christine Maillard. 2

En effet, les Sermons sont essentiellement une manifestation du questionnement de Jung sur sa propre relation, et celle des hommes en général, à la divinité. Ils contiennent, en germe, les idées religieuses de Jung, dont les plus avancées trouveront une expression moins ésotérique dans Réponse à Job.

Les Sept Sermons représentent ainsi les fondations d’une théologie qui s’édifiera pendant toute la vie et l’œuvre de Jung. L’influence de Nietzsche est, sur ce point, déterminante.

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PubliĂ© initialement dans le cadre d’une thèse cette page a Ă©tĂ© adaptĂ©e par Ariaga (Ariane Callot), son auteure.
Les ouvrages cités sont référencés à la page bibliographie.

Notes :

  1. Nietzsche Socrate héroïque, p. 333
  2. Du Plèrome Ă  l’Étoile, les Sept Sermons aux Morts  de Carl Gustav Jung, chapitre V