C.G. JUNG

Rêve, Alchimie, Homéopathie, Poésie

Jung et Nietzsche Ă  la recherche de Dieu

La recherche de Dieu a conduit Nietzsche Ă  la folie et Jung Ă  l’acceptation de son intime expĂ©rience de la divinitĂ©.

 

La pensée de Nietzsche demeure au niveau des concepts

Sur le plan conceptuel il existe, en dépit des concordances, une différence de nature entre le Soi Nietzschéen et le Soi Jungien.

La ressemblance est manifeste quand il s’agit de présenter le Soi comme le grand organisateur, celui qui œuvre dans les profondeurs de la psyché.

Jung ne pouvait qu’adhérer à la vision de Nietzsche d’une conscience comparée à une surface sous laquelle œuvre une force organisatrice.

Nietzsche Ă©crit dans Ecce homo (p. 87):

« Entre-temps ne cesse de croĂ®tre en profondeur l’ « idĂ©e » organisatrice, appelĂ©e Ă  la maĂ®trise, elle commence Ă  ordonner, lentement elle ramène hors des chemins dĂ©tournĂ©s et Ă©cartĂ©s, elle prĂ©pare des qualitĂ©s et des capacitĂ©s sĂ©parĂ©es qui, un jour, se rĂ©vĂ©leront indispensables comme moyens du tout … »

Mais, comme nous l’avons vu dans le texte prĂ©cĂ©dent, Jung va faire Ă  Nietzsche le reproche de ne pas actualiser une pensĂ©e demeurant dans les hauteurs alors qu’elle est censĂ©e glorifier la Vie et la Nature.

Souvenons-nous du Soi du Zarathoustra ce maître du Moi, ce sage inconnu. Il était assimilé à la vie du corps, à la joie d’une harmonie avec la pure nature :

« Intelligence et esprit ne sont qu’instruments et jouets ; le Soi se situe au-delĂ . Le Soi s’informe aussi par les yeux des sens, il Ă©coute par les oreilles de l’esprit.

Le soi est sans cesse Ă  l’affut, aux aguets ; il compare, il soumet, il dĂ©truit. Il règne, il est aussi le maĂ®tre du Moi.  » (Z. p. 95)

Or, selon Jung, dans sa Correspondance, (T.V,p.61) ce sont belles paroles et la la tentative de Nietzsche pour donner son sens au Soi :

“Resta un météore qui ne rejoignit jamais la terre, puisque le conjunctio oppositorum n’eut pas lieu, et surtout ne put avoir lieu”.

Les raisons de l’Ă©chec de Nietzsche

La raison de cet échec fut tout d’abord le refus de la reconnaissance de l’ombre, déjà évoquée, et la quasi occultation de l’élément féminin, en tant que pôle opposé, dans la démarche Nietzschéenne.

Le surhomme, projection du Moi surdimensionné, se dresse contre l’homme le plus laid, cet homme ordinaire et souvent peu glorieux qui est en chacun de nous. Comme l’écrit Jung dans Mysterium conjonctionis, l’œuvre majeure des dix dernières années de sa vie :

“On ne consent pas à voir l’ombre ; celle-ci doit être niée, refoulée, ou gauchie en quelque chose qui sorte du commun. Le soleil est toujours éclatant et toutes les choses renvoient son éclat. Aucune place n’est laissée aux faiblesses qui portent atteinte au prestige.” (p. 303,T.I)

C’est une quasi divinisation du Moi qui va désormais être le réceptacle de toutes les qualités, entraînant ainsi la mort de Dieu.

Cette divinisation va, par une sorte d’effet boomerang, “renvoyer à l’intérieur du sujet pensant”, comme le dit Jung (à la page 164 de Aspects du drame contemporain), ce qui aurait du être projeté sur l’image divine.

C’est ce qui arrive à ceux qui se prennent pour un roi ou un dieu et que la société nomme fous. Dans le meilleur des cas, donc le pire, elle en fait des Führer.

Cependant, son auto quasi divination ne procure pas à l’homme les qualités divines. Elle engendre seulement le désir de posséder ces qualités. La souffrance du désir insatisfait rend hideux celui qui pour se venger tourmente alors autrui.

Nietzsche le ressentait inconsciemment et le pâle criminel du Zarathoustra souffre de soi à un tel point qu’il n’y a pas de rédemption possible :

“C’est une image qui a fait pâlir cet homme blême. Il était à la hauteur de son acte au moment où il l’a perpétré, mais une fois accompli il n’en a pas supporté l’image”.(p.101)

Mais Ă©crire ne suffit pas…

Comment Nietzsche tente de supprimer la femme.

Nietzsche n’avait pas seulement tué Dieu, crime sur lequel Jung émet des doutes, mais il avait, fait gravissime à assumer pour un glorificateur de la Vie, tenté de supprimer la femme.

Pour celui qui Ă©crit dans le Zarathoustra (p.95):

“Il y a plus de raison dans ton corps que dans l’essence même de ta sagesse”,

Comment la vie du corps a-t-elle pu être aussi misérable et la relation au pôle féminin de la nature aussi peu réussie ?

Les relations personnelles de Nietzsche avec les femmes, y compris sa mère et sa sœur, furent des échecs.

Au cours de son œuvre il glorifie parfois la femme comme image de la Vie mais en ajoutant aussitôt qu’elle est sorcière, cruelle et insaisissable. Le surhomme nietzschéen trouve difficilement une compagne. S’il y parvient l’utilité de cette compagne se limitera à la tâche d’enfanter, d’une manière toute symbolique, le surhumain.

Il y a dans le Zarathoustra un texte qui s’intitule : Des femmes jeunes et vieilles (p.151 sq) dont les  propos venimeux sont Ă  nos yeux la consĂ©quence d’une profonde souffrance intime. En voici quelques extraits :

“ L’homme digne de ce nom n’aime que le danger et le jeu. C’est pourquoi il désire la femme le plus dangereux des jouets.
L’homme doit ĂŞtre Ă©levĂ© pour la guerre, la femme pour le dĂ©lassement du guerrier : hors de cela tout est folie. … »
« La femme a besoin d’obĂ©ir et de donner une profondeur Ă  sa surface. L’âme de la femme est superficielle, c’est une surface mobile et agitĂ©e au-dessus d’un haut fond.”

La petite vieille ironique à laquelle Nietzsche-Zarathoustra adresse ce discours est une voix de l’inconscient. Elle l’avertit du danger de traiter les femmes de cette manière. “Tu vas chez les femmes”, dit-elle, “N’oublie pas le fouet”.

En effet, les forces féminines refoulées seront difficiles à dompter et Nietzsche subit les conséquences de son refus de l’opposé féminin. Dans sa folie c’est à Cosima Wagner, alias Ariane, qu’il écrivait Ariane je t’aime, en signant Dionysos.

La mise en cause par Jung de l’athĂ©isme de Nietzsche

Pour en revenir à la mort de Dieu sujet iconoclaste qui fit la célébrité philosophique de Nietzsche, elle inspira Jung en tant que mort d’une certaine image de la divinité. Cependant, la position jungienne est originale, car elle met sérieusement en cause l’athéisme nietzschéen.

Selon Jung, Nietzsche n’a pas pu échapper à l’image de Dieu en lui.

L’archĂ©type divin a, de manière symbolique, accĂ©dĂ© Ă  la RE-prĂ©sentation sous la forme de Zarathoustra qui est plus qu’une simple figure poĂ©tique. Le style de cette reprĂ©sentation archĂ©typique est parfois plus proche de la confession involontaire que de l’œuvre pensĂ©e. D’oĂą le langage hiĂ©ratique employĂ© par Nietzsche.

Selon Jung, Nietzsche appartient à l’espèce des iconoclastes modernes qui ont cru possible de renverser les Tables de la loi, de détruire les anciennes valeurs. Ils se sont retrouvés sans support, suspendus dans le vide. Les missionnaires, eux, détruisirent les idoles mais ils avaient pour les remplacer une représentation de ce qu’ils considéraient comme le véritable Dieu.

Intellectuellement, Nietzsche pensait pouvoir se passer de l’image de Dieu mais elle était vivante dans les profondeurs de son inconscient.

Or, celui dont le Dieu meurt est guetté par l’inflation dont il va devenir victime. Jung explique cette théorie de la force de l’archétype divin appliquée au cas Nietzsche au cours d’un texte très explicite de Psychologie et religion. (p.169, 170)

“Nietzsche n’était pas athée, mais son Dieu était mort. La conséquence de cette mort de Dieu fut que Nietzsche lui-même se dissocia en deux et qu’il se sentit obligé de personnifier l’autre partie de lui-même tantôt en “Zarathoustra” tantôt, à d’autres époques, en “Dionysos”. Durant sa fatale maladie il signa ses lettres “Zagreus”, le Dionysos démembré des Thraces. La tragédie de Ainsi parlait Zarathoustra est que, son Dieu étant mort, Nietzsche devint un Dieu lui-même et cela advint précisément parce qu’il n’était pas athée.”

Dieu dans l’homme se révèle ainsi comme un élément psychique extrêmement puissant. Il est quasiment impossible d’ériger contre cette force un rempart solide.

On peut ajouter que, si une force s’avère suffisante chez un être humain pour résister à la puissance de l’archétype divin, il y a alors toutes les chances pour qu’elle devienne son Dieu. Dans cette optique l’homme n’est pas véritablement libre d’avoir ou non un Dieu. Le seul choix qui lui est laissé est la nature de ce Dieu.

Nietzsche a mené un long combat contre le Dieu de ses pères et surtout l’image chrétienne de ce Dieu, mais une partie de lui-même était à la recherche du divin. Selon Jung son athéisme était d’ordre intellectuel alors que son tempérament était religieux. Ceci est confirmé par ces lignes de Racines de la conscience (p.124):

“Qu’on relise avec attention dans un esprit de critique psychologique le Zarathoustra. Nietzsche a décrit, avec une logique rare et la passion d’un homme véritablement religieux, la psychologie de ce “surhomme“ dont le dieu est mort, de cet homme qui se brise … “

Conclusions

Jung ne s’est pas brisé mais il a partagé avec Nietzsche la nature paradoxale d’une double personnalité.

L’une qui désire vivre et penser libre de tout présupposés théologiques. Celle-là se manifeste par le Dieu est mort de Nietzsche et l’affirmation souvent répétée de Jung de ne travailler qu’à partir de données empiriques, de s’en tenir à la psychologie pratique.

L’autre personnalité est représentée par le côté religieux et le besoin refoulé d’un Dieu de Nietzsche. Dans le cas de Jung la concordance vient du fait que, si on observe attentivement son cheminement, on peut dire que la quête d’un dieu acceptable, correspondant à sa profonde et intime expérience de la divinité fut, pour cette seconde personnalité qu’il appelle le numéro 2, le moteur de toute une existence.

Page précédente

PubliĂ© initialement dans le cadre d’une thèse cette page a Ă©tĂ© adaptĂ©e par Ariaga (Ariane Callot), son auteure.
Les ouvrages cités sont référencés à la page bibliographie.