C.G. JUNG

Rêve, Alchimie, Homéopathie, Poésie

Un projet de travail alchimique

Reçu plusieurs années après, un second rêve initial de la Rêveuse est l’annonce d’un long travail sur soi semblable à l’œuvre des alchimistes.

Un second rêve initial

Le  rêve numéro 2 de la série de la Rêveuse est presque un second rêve initial si on tient compte des années qui se sont écoulées depuis qu’elle n’en n’a retenu aucun. Notons, car cela nous semble important, que la Rêveuse descend dans une boutique.

Rêve no 2 : l'afficher

Les allusions ayant un rapport avec la symbolique alchimique sont nombreuses :

  • Un animal riche de significations, le chien. Il est évoqué d’une manière indirecte sous la forme de la laisse à chien.
  • Un enfant, première apparition de l’enfant des philosophes.
  • Deux couples, l’un, dans la boutique, l’autre, invisible dans le noir.

Ces thèmes se déploieront au cours de la série, et nous y reviendrons.

Ce qui apparaît, ici, comme essentiel, est l’annonce claire d‘un projet de travail alchimique auquel la Rêveuse est rattachée de manière inconsciente. En effet, elle a l’habitude de ramasser sur le chemin des pierres pour les graver.

L’Atalante fugitive et la Pierre

Le fait que la Rêveuse ramasse des pierre ordinaires sur le chemin est en lien avec les dires de la philosophie hermétique au sujet de la Pierre. Ainsi, lit-on, au début de l’épigramme XXXVI de l’Atalante Fugitive  de Michel Maïer (p.271) :

“La Pierre, vil rebut, gît, dit-on sur les routes
Afin que riche et pauvre puissent l’y ramasser.”

Au cours du commentaire, Michel Maïer donne de nombreux exemples de textes  alchimiques connus, comme le Rosaire et la Turba, textes où les auteurs insistent sur la médiocre apparence et l’ubiquité de la Pierre. Apparaissant d’abord dans le corps obscur et noir, on pourrait dire l’inconscient, elle est jetée à terre et foulée aux pieds par le voyageur qui ne la reconnaît pas. Elle se trouve même sur les tas de fumier. Ceci renvoie à la Mère Nature :

“Car la terre est ce qu’il y a de plus précieux en tant que Mère et ce qu’il y a de plus vil en tant que matière dernière des choses putréfiées. »(p.273)

Le fait que tout le monde puisse ramasser la Pierre, et que le matériau de l’œuvre alchimique soit accessible à tous, riches ou pauvres, est en concordance avec la production du matériau onirique. En effet, un mendiant rêve de la même manière qu’un seigneur.

La Pierre va s’alimenter de tous les éléments. L’air sera une maison qui l’entoure, les fleuves la nourriront, elle sera sublimée par le feu des volcans.

Le pain et la transmutation

La Rêveuse ramasse les pierres pour les graver, c’est-à-dire accomplir le travail de transformation de ces vulgaires cailloux en une œuvre.

Cette interprétation s’appuie sur le fait qu’elle transporte dans des sacs en plastique transparent, première allusion au récipient contenant le matériau de l’œuvre, des morceaux de vieux pain rassis.

Le pain, et ce qui est en relation avec sa fabrication, va réapparaître à plusieurs reprises, mais uniquement au cours de la deuxième partie de la série, celle où la Rêveuse devient plus consciente de l’enseignement apporté par ses rêves.

Nous voyons, ici, qu’un thème important peut être présenté, dès les premiers rêves, puis abandonné pendant un temps assez long, comme si tout était déjà dit. Ce vieux pain rassis, participant à tout un rayon de signification alchimique, est lié à un symbole ancien et toujours vivant, en particulier dans le rituel chrétien : il s’agit de la transmutation.

Jung et le symbole de la messe

Jung consacre une longue partie des Racines de la conscience (p.209 à 326) à l’étude de la messe romaine, pour laquelle il éprouve une véritable fascination. La consécration, au moment où se produit

“la transsubstantiation ou transformation du pain et du vin dans le corps et le sang du Seigneur” (p.224),

en est le point culminant. Il voit des concordances entre le rituel de cette célébration et les phases du processus alchimique. Il écrit (p.234) au sujet de la consécration :

“Celle-ci est d’abord une vivification des substances qui, en elles-mêmes, étaient mortes, et aussi leur transformation essentielle dans le sens d’une spiritualisation, conformément à la conception primitive du pneuma considéré comme matière subtile.”

Ainsi, non seulement la Rêveuse transporte du pain, et ramasse la Pierre sur le chemin pour en faire un objet de représentation, mais elle s’interroge sur son propre cheminement.

Doit-elle le donner à une oeuvre ? doit elle entreprendre le grand travail de la transformation de son être psychique ?

Le rêve insiste sur ces amorces de thèmes liés à l’alchimie et, à la fin, adopte une tonalité téléologique quand le boulanger, que l’on peut considérer comme un représentant du Soi dit : …pour le travail que nous allons faire il faut voir loin.

Alchimie, harmonie et musique

Dans la dernière partie de ce songe, il est tout d’abord dit que, à la boutique du début, c’est à dire depuis longtemps, on donne maintenant des leçons de piano. Le piano est lié à la musique qui est elle-même un art d’harmonie. Cette recherche d’harmonie, en concordance avec le besoin de symétrie du Rêveur a, pour nous, le sens d’un désir de rapprochement entre les opposés Nature et Psyché.

L’harmonie de la musique et du chant , présente dans de nombreux rêves, va être, chez la Rêveuse, un des moyens du cheminement vers cette harmonie. Or, l’alchimie, qui se fait parfois appeler art de musique, attache une grande importance à la musique. Témoin Michel Maïer, joignant des fugues, dont il donne la notation, à chacun des emblèmes et discours de son Atalante Fugitive.

Au premier plan de l’illustration, en tête de notre texte, montrant dans le détail le laboratoire, certains disent oratoire, d’un alchimiste, on voit des instruments de musique. Notons que cette illustration  est une gravure de 1604, d’après un dessin de Heinrich Khunrath.

Une autre reproduction, ci contre, représente le légendaire Basile Valentin Basile Valentin, un personnage fictif, un moine qui aurait vécu au XV° siècle. On le voit opérant dans son laboratoire et cette image contient, elle aussi, des instruments de musique, orgue et viole de gambe, exprimant l’harmonie et la musique céleste accompagnant l’aboutissement du Grand Œuvre.

Le boulanger, porte-paroles du projet du Soi, est comme nimbé par une belle lumière. Cette lumière se projettera à travers toute la série de rêves, jusqu’au pinceau lumineux grâce auquel la Rêveuse pourra écrire le mot AMOUR au centre du triangle, au rêve 152. Elle nous apparaît comme étant, à la fois, la Lumière de la Nature (lumen naturae) des alchimistes et la lumière de la conscience, la “petite lumière dans la tempête”, de Jung.

Rêve no 152 : l'afficher

C’est cette lumière de la conscience, sur la quelle nous allons revenir dans le texte suivant, qui permet au Moi de conserver son intégrité et aussi de tirer parti des enseignements de l’inconscient.

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Publié initialement dans le cadre d’une thèse cette page a été adaptée par Ariaga (Ariane Callot), son auteure.
Les ouvrages cités sont référencés à la page bibliographie.