C.G. JUNG

Rêve, Alchimie, Homéopathie, Poésie

Un songe d’enfance de Jung

Un rêve de C.G. Jung enfant qui le marque pour toute sa vie et explique son attitude ambiguë envers Dieu.

Le rĂŞve du Phallus

Le rĂŞve de sa petite enfance qui resta gravĂ© dans la mĂ©moire de Jung Ă©tait dĂ©jĂ  ce qu’il appelle un grand rĂŞve.

Il est difficile de dissocier ce que ressentit, Ă  l’époque, l’enfant Jung et la symbolique qu’y ajouta le Jung adulte pendant les annĂ©es d’introspection jusqu’au moment des commentaires de Ma vie.

Ce qui compte c’est, en quelque sorte, l’expérience fondatrice véhiculée par ce rêve.

Marie-Louise von Franz, dans son livre C.G.Jung, son Mythe en notre temps Ă©crit (p.31) qu’il

“laisse apparaître en son centre un élément mystérieux qui était destiné à devenir l’arrière plan, lourd du destin de sa vie et de son œuvre.”

Au cours d’un sĂ©minaire sur les rĂŞves d’enfants, Jung fait d’ailleurs remarquer que le premier rĂŞve dont on se souvient contient, souvent, d’une manière symbolique, l’essence d’une vie.

Ce rêve, qui fascinait encore Jung à plus de quatre-vingt ans, est ainsi raconté dans Ma vie (p.30) :

“Le presbytère est situĂ© isolĂ© près du château de Laufen et derrière la ferme du sacristain s’Ă©tend une grande prairie. Dans mon rĂŞve, j’Ă©tais dans cette prairie. J’y dĂ©couvris tout Ă  coup un trou sombre, carrĂ©, maçonnĂ© dans la terre. Je ne l’avais jamais vu auparavant. Curieux, je m’en approchai et regardai au fond. Je vis un escalier de pierre qui s’enfonçait ; hĂ©sitant et craintif, je descendis. En bas, une porte en plein cintre Ă©tait fermĂ©e d’un rideau vert. Le rideau Ă©tait grand et lourd, fait d’un tissu ouvragĂ© ou de brocart  ; je remarquai qu’il avait une très riche apparence.

Curieux de savoir ce qui pouvait bien ĂŞtre cachĂ© derrière, je l’Ă©cartai et vis un espace carrĂ© d’environ dix mètres de longueur que baignait une lumière crĂ©pusculaire. Le plafond voĂ»tĂ© Ă©tait en pierre et le sol recouvert de dalles. Au milieu, de l’entrĂ©e jusqu’Ă  une estrade basse, s’Ă©tendait un tapis rouge. Le siège, vĂ©ritable trĂ´ne royal, Ă©tait splendide, comme dans les contes ! Dessus, un objet se dressait, forme gigantesque qui atteignait presque le plafond. D’abord, je pensai Ă  un grand tronc d’arbre. Haut de quatre Ă  cinq mètres, son diamètre Ă©tait de cinquante Ă  soixante centimètres. Cet objet Ă©tait Ă©trangement constituĂ© : fait de peau et de chair vivante, il portait Ă  sa partie supĂ©rieure une sorte de tĂŞte de forme conique, sans visage, sans chevelure. Sur le sommet, un Ĺ“il unique, immobile, regardait vers le haut.

La pièce Ă©tait relativement claire, bien qu’il n’y eĂ»t ni fenĂŞtre, ni lumière. L’objet ne remuait pas et pourtant j’avais l’impression qu’Ă  chaque instant il pouvait, tel un ver, descendre de son trĂ´ne et ramper vers moi. J’Ă©tais comme paralysĂ© par l’angoisse. A cet instant insupportable, j’entendis soudain la voix de ma mère venant de l’extĂ©rieur et d’en haut qui criait :  » Oui, regarde le bien, c’est l’ogre, le mangeur d’hommes !  » J’en ressentis une peur infernale et m’Ă©veillai suant d’angoisse. A partir de ce moment j’eus, durant plusieurs soirs, peur de m’endormir : je redoutais d’avoir encore un rĂŞve semblable. ”

Interprétation du rêve par Jung

Ce rêve, le seul de sa petite enfance que Jung raconte intégralement, est interprété d’une manière détaillée dans Ma vie.

Nous nous contenterons, ici, d’observer les premières émergences de symboles qui eurent une influence sur sa vie et sa pensée.

Il faut prĂ©ciser au sujet de ce rĂŞve et d’autres racontĂ©s par Jung que nous avons fait le choix de nous en tenir Ă  ce que Jung propose comme interprĂ©tation de ses rĂŞves dans ses divers Ă©crits. Dit-il la vĂ©ritĂ© ? Peu importe , c’est le rĂŞve qui est important. On a beaucoup Ă©crit sur les rĂŞves de Jung mais mon cheminement personnel me conduit vers la symbolique alchimique et je me contente ici de raconter…

Pour ceux qui dĂ©sirent avoir une thĂ©orie rĂ©cente et originale au sujet de ce rĂŞve d’enfance, et de bien d’autres sujets concernant « l’Ă©quation psychologique personnelle » de Jung, Pierre Trigano Ă  rĂ©cemment publiĂ© le premier tome d’un ouvrage qui s’intitule Psychanalyser Jung (RĂ©el Éditions).

Si, comme l’Ă©crivit Jung la vie est une plante qui puise sa vitalitĂ© dans son rhizome, les racines sont profondes et les jeunes pousses vigoureuses. Les rĂŞves prĂ©coces faits par de petits enfants sont souvent fondateurs. Il sont  issus des profondeurs de la personnalitĂ© et proposent, selon Jung, une sorte de schĂ©ma du destin psychique de l’enfant.

Un certain nombre d’archĂ©types, tels que celui de l’Ă©tranger, du sexe, de la mère terrible sont activĂ©s. L’inconscient est au travail, et la capacitĂ© d’utilisation du matĂ©riel symbolique est dĂ©jĂ  en place.

Les premières impressions ne sont pas restées au niveau des émotions enfantines. La  réflexion de Jung se situe sur un autre plan et se focalisent sur des thèmes essentiels à ses yeux.

Les annĂ©es suivantes, jusqu’Ă  son entrĂ©e au collège, furent, comme il l’écrit, une sorte de mise en terre initiatique, pendant laquelle ces idĂ©es se dĂ©veloppèrent :

“Ce rêve d’enfant m’initia aux mystères de la terre. Il y eut une sorte de mise en terre et des années s’écoulèrent avant que j’en revienne. Aujourd’hui je sais que cela se produisit pour apporter la plus grande lumière possible dans l’obscurité.” (Ma vie,p.34)

Le mystère qui fait frissonner

Tout commence avec la rencontre de ce que Rudolf Otto  dans son livre Le Sacré appelle le mysterium tremendum, le mystère qui fait frissonner la créature

« qui demeure interdite en prĂ©sence de ce qui est, dans un mystère ineffable, au dessus de toute crĂ©ature ». (p.29)

Cette terreur ne peut se confondre avec aucune autre forme de terreur. Il s’agit du deinos grec, de la colère du YahvĂ© de l’ancien testament, de cette espèce de fascination-rĂ©pulsion Ă  l’origine de l’effroi mystique.

C’est cet effroi mystique, sentiment qu’il ressentira encore plusieurs fois dans sa vie, mais dont il ignore les implications futures, qui saisit l’enfant Jung devant l’ Ă©norme.

Avec cette reprĂ©sentation phallique, L’enfant Jung vient de rencontrer un dieu chtonien ancien, un dieu de la Nature, très Ă©loignĂ© des prĂ©occupations mĂ©taphysiques affichĂ©es par son père et ses oncles pasteurs.

On peut trouver dans ce rêve une première explication, inconsciente, de l’ambiguïté future de son attitude envers Dieu.

Dans le contexte culturel de l’enfant, sur le trĂ´ne d’or du rĂŞve il y aurait du y avoir le bon Dieu, oĂą le Seigneur JĂ©sus Christ, sans cesse louĂ© comme un dieu d’amour et de bontĂ©. Mais il avait des doutes Ă  ce sujet Ă  la suite d’un traumatisme du Ă  sa peur des JĂ©suites et d’un rapprochement entre les mots JĂ©sus et JĂ©suites.

L’enfant associait aussi le seigneur JĂ©sus Ă  ceux dont on disait que le seigneur les avait rappelĂ©s Ă  eux, c’est Ă  dire Ă  ceux que l’on enterrait dans un trou noir.

A la suite de ce songe, chaque fois qu’il entendait ces laudatives paroles prononcĂ©es avec emphase, revenait Ă  sa mĂ©moire l’Autre, celui que sa mère, dans le rĂŞve, avait appelĂ© l’ogre, prĂŞt Ă  descendre de son trĂ´ne pour le dĂ©vorer. Ce dieu souterrain lui semblait ĂŞtre la contrepartie, l’opposĂ© nĂ©cessaire et accablant, du Bon Seigneur JĂ©sus.

Le problème des multiples visages de Dieu, problème rattaché à la question de la totalité divine, ne sera abordé, après bien des réticences, que dans Réponse à Job, soixante dix ans plus tard.

Au moment où Jung, âgé de plus de quatre vingt ans, commente ce rêve, il fait le lien entre sa descente dans les profondeurs et le fait que c’est de cette obscurité que devait, pour lui, jaillir la lumière. Il lui confère la qualité d’une initiation, et considère que sa vie spirituelle a commencé dès cette époque.

L’idĂ©e d’une prĂ©sence Ă©trangère au conscient, issue des mystĂ©rieuses profondeurs de l’inconscient, est, elle aussi, latente dans la question Qui donc parlait en moi ? qui s’insinue très tĂ´t dans les pensĂ©es de l’enfant. Qui, pendant le rĂŞve, empruntait la voix de sa mère absente ? D’oĂą venait cette impression de dĂ©doublement, de dialogue intĂ©rieur avec une autre personne ?

Avec les éléments dont nous disposons sur la relation privilégiée que Jung entretenait avec la Nature, nous pouvons, sans hésiter, dire que Jung avait entendu la Grande Voix de la Mère  Nature, celle-là même que suivaient et respectaient les alchimistes.

Tout Ă©tait en germe dans le rĂŞve initial

On peut observer, durant ce rêve initial, la présence d’éléments structurels et symboliques, première émergence de thèmes qui l’accompagnèrent tout au long de sa vie, ou de figures que nous avons déjà rencontrées dans les séries de rêves.

Le meilleur exemple est fourni par cette descente vers les profondeurs de la terre, anticipant la future descente de Jung, au moment de sa confrontation avec l’inconscient. On observe une semblable hésitation à entamer l’exploration, la même intense curiosité,  et le même désir de savoir qui surmonte toutes les paniques. Le germe de la psychologie des profondeurs était enfoui dans le sol de ce rêve de la petite enfance.

Sur le plan de l’édification d’une structure, la quaternité terrestre, représentée par l’espace carré, maçonné dans la terre, l’organisation autour d’un centre, où trône le royal phallus, sont une préfiguration, à la fois structurelle et symbolique, des manifestations archétypiques que l’on rencontre dans les mandalas.

On sait l’importance qu’auront, pour Jung, le passage du ternaire au quaternaire, et l’évolution du processus de centrage.

Plus symboliquement, la forme carrée est, aussi, significative du fait que ces préoccupations de Jung devaient se situer au niveau d’une totalité humaine, vue comme une réalisation ici et maintenant.

Ceci se concrétisera après sa maladie de 1944, dont la conséquence sera  un oui inconditionnel à tout ce qui est.

Le trône royal en or de ce rêve initial, est en relation directe avec celui sur lequel est assis Dieu pendant le second rêve d’enfance, ce qui accrédite l’idée que c’est une divinité ithyphallique qui réside sur ce trône.

Il ne faut pas oublier que l’enfant, incapable de dĂ©terminer l’objet gigantesque qui atteignait presque le plafond, l’avait tout d’abord pris pour un grand tronc d’arbre. Or, l’arbre phallique est directement reliĂ© au symbole immĂ©morial de l’axis mundi.

Dans l’antiquitĂ©, on trouve des reprĂ©sentations de l’axe de l’univers, comme arbre de vie phallique aux racines plongeant dans le monde souterrain et dont le feuillage montait jusqu’aux cieux.

On observe, de mĂŞme, cette prĂ©sence de la notion d’axe du monde au centre de la vie du chamane. L’arbre est une communication entre le ciel et la terre, un lieu entre le monde d’en bas et le monde d’en haut. Le chamane escalade l’arbre en une ascension qui le mène, symboliquement, aussi haut dans les ciels successifs que le lui permet sa puissance.

L’universalité  de ce thème à la fois fois archétypique et symbolique indique qu’il fait partie d’un patrimoine commun de l’humanité.  Le fait qu’il soit présent au cœur de ce rêve enfantin, montre bien le côté fondateur de ce songe.

Jung, par ses écrits de la maturité, tentera, comme le chamane, de réunir le monde de la matière et de la psyché.

On pourrait encore relever, parmi les Ă©lĂ©ments de ce rĂ©cit onirique, plusieurs symboles en relation avec le contexte des prĂ©occupations futures de Jung. Mais nous nous sommes, avant tout,  attachĂ©s Ă  rechercher, parmi ces rĂŞves d’enfance, les racines de sa pensĂ©e paradoxale vis-Ă -vis de la divinitĂ©. C’est ce que nous verrons dans son second grand rĂŞve d’enfance.

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