C.G. JUNG

Rêve, Alchimie, Homéopathie, Poésie

La mort du héros

C.G. Jung, influencĂ© par de grands rĂŞves prend des dĂ©cisions importantes pour sa vie et son oeuvre. Il affronte le Dieu de l’Ancien Testament dans son livre RĂ©ponse Ă  Job.

Le rĂŞve de la mort de Siegfried

Si C.G.Jung avait déjà reçu des messages déstabilisants de l’inconscient, Le songe de la mort de Siegfried, qui date de 1913 fut particulièrement marquant. Il se trouve à la p. 209 de Ma vie :

« Je me trouvais avec un adolescent inconnu Ă  la peau foncĂ©e, un sauvage, dans une montagne solitaire et rocheuse. C’était avant le lever du jour. Le ciel, Ă  l’Orient, Ă©tait dĂ©jĂ  clair et les Ă©toiles commençaient Ă  s’éteindre. Par delĂ  les montagnes, retentit le cor de Siegfried et je sus dès lors qu’il nous fallait le tuer. Nous Ă©tions armĂ©s de fusils et nous nous mĂ®mes en embuscade dans un chemin Ă©troit.

Soudain Siegfried apparut, au loin tout au haut de la crête de la montagne, dans le premier rayon du soleil levant. Dans un char fait d’ossements, il descendit à une vitesse folle le flan rocheux de la montagne. Lorsqu’il apparut à un tournant, nous tirâmes sur lui et il s’effondra, mortellement atteint.

Plein de dĂ©goĂ»t et de remords d’avoir dĂ©truit quelque chose de si grand et de si beau, je m’apprĂŞtais Ă  fuir, pourchassĂ© par la peur qu’on pĂ»t dĂ©couvrir le meurtre. A ce moment survint une pluie drue et abondante dont je savais qu’elle ferait disparaĂ®tre toutes les traces de l’attentat. J’avais Ă©chappĂ© au danger d’être dĂ©couvert, la vie pouvait continuer, mais il restait en moi un sentiment intolĂ©rable de culpabilitĂ©. »

InterprĂ©ter ce message lui sembla d’une importance vitale, au point d’entendre rĂ©sonner en lui une voix qui lui dit :

“Si tu ne comprends pas ce rêve, tu dois te tirer une balle dans la tête !”

 La menace était réelle car il avait un revolver dans le tiroir de sa table de nuit.

Jung interprĂ©ta ce rĂŞve comme un message au sujet de la nĂ©cessitĂ© de mettre Ă  mort, le rĂŞve dominateur des allemands, incarnĂ© par le hĂ©ros solaire Siegfried.  Il s’agissait aussi de mettre Ă  mal son propre mythe du hĂ©ros, avec lequel, inconsciemment, il avait tendance Ă  s’identifier.

Ajoutons une autre interprétation, plus personnelle : il s’agissait d’effacer définitivement l’image héroïque qu’il projetait sur Freud en tant que père fondateur, ce qui  s’apparentait à un parricide. Le sauvage était une représentation de l’homme primitif instinctuel.  Cette image lié aux archétypes de l’inconscient collectif, demandait à se manifester.

Le songe de Siegfried eut une grande importance sur les prises de décisions de Jung, ce qui appuie l’hypothèse d’un lien entre ce rêve et sa relation avec Freud.

Jung se laisse tomber dans les profondeurs

Ă€ l’Ă©poque de ce rĂŞve marquant de la mort de Siegfried, Jung  renonce dĂ©finitivement Ă  ĂŞtre l’hĂ©ritier de Freud, rompt avec l’Association psychanalytique internationale, quitte son poste Ă  l’hĂ´pital et interrompt sa carrière universitaire.

Il considère qu’il a accompli la tâche exigĂ©e par le numĂ©ro 1 : rĂ©ussi ses Ă©tudes, fondĂ© une famille, acquis une belle clientèle dont il s’efforce de soigner les nĂ©vroses.

Il choisit, alors, de redonner sa place au numéro 2, et de devenir le sujet de ses propres expériences.

C’est un vĂ©ritable saut dans l’inconnu qu’il projette en dĂ©cidant de voyager dans les profondeurs de l’inconscient. Pour cela, il dĂ©cide de rendre conscientes les images qui se dissimulent derrière les Ă©motions. En effet,  il pense que sa connaissance thĂ©orique est insuffisante pour venir en aide Ă  ses patients. Seule une connaissance personnelle de ces images a des chances de possĂ©der une rĂ©elle valeur scientifique et thĂ©rapeutique.

La relation fantasmatique de Jung avec l’inconscient fut, selon ses dires, une véritable confrontation. Il se laissa littéralement tomber vers des profondeurs obscures et des vides cosmiques habités, dont on ne trouve l’équivalent que dans l’univers de poètes comme Rimbaud ou Michaux.

Pendant les quatre années que dura cette expérience il se trouva immergé, enfermé même, dans un monde de fantasmes solennels ou ridicules, secourables ou dangereux. Il y rencontra le  matériel psychique à partir duquel se construisent les psychoses.

  Il fallut à Jung tout l’appui que lui apportait un Moi conscient solidement enraciné dans le numéro 1 pour ne pas sombrer, comme le fit  Nietzsche, et sortir du labyrinthe.

Il était, pour lui, vital d’avoir une vie rationnelle, ancrée dans sa famille et sa vie professionnelle. Le rêve de la lampe tempête, se situant à la fin de son adolescence, lui avait certainement indiqué la bonne voie.

Cette crise se termina par un besoin impĂ©rieux de donner une forme Ă  son vĂ©cu intĂ©rieur. Le rĂ©sultat fut, en 1916,  la rĂ©daction, en trois jours, des Sept Sermons aux Morts qu’il rĂ©digea dans une ambiance d’angoisse et de  phĂ©nomènes inexplicables.

Les Sept Sermons aux Morts, étaient sorte de prélude à ce qu’il se sentait le devoir de faire savoir aux hommes sur le monde de l’inconscient.

Dans cet Ă©crit remarquable et prophĂ©tique il se laissa alors aller, une dernière fois, Ă  un goĂ»t refoulĂ© pour la forme emphatique et poĂ©tique, avant de renoncer dĂ©finitivement Ă  l’esthĂ©tisation. Notons qu’il avait notĂ© ses fantasmes sous une forme esthĂ©tique et illustrĂ©e dans le livre rouge.

Il décida, ensuite, et cette décision s’appliqua à l’ensemble de son oeuvre, d’être le plus clair possible. On voit donc que, même si son amour du paradoxe peut le rendre, aux yeux de certains, confus et d’une lecture ardue, tel n’était pas son projet. “J’avais compris”, écrit-il, :

“que tant d’imagination nécessitait un terrain solide, et que je devais d’abord revenir entièrement dans la réalité humaine. Cette réalité, pour moi, était la compréhension scientifique. Il me fallait tirer des conclusions concrètes des connaissances que l’inconscient m’avait transmises, et cela devint la tâche de ma vie et son contenu.” (Ma vie p. 219)

Pour accomplir cette tâche, il Ă©tait nĂ©cessaire, non seulement redonner sa place au numĂ©ro 2 mais aussi le faire coexister harmonieusement avec le numĂ©ro 1.  Il fallait entreprendre le processus d’individuation qui est un cheminement vers la totalitĂ© de l’ĂŞtre.

L’influence des rĂŞves sur l’œuvre de Jung

L’influence des rĂŞves ne concerna pas uniquement les prises de dĂ©cisions de Jung, elle influença aussi son Ĺ“uvre et fut, pour une part essentielle, Ă  l’origine de ses  recherches.

C’est la réflexion sur le sens de certains de ses propres rêves, qui lui fournit les matériaux indispensables à une conceptualisation de ses découvertes. Tous les “problèmes qui le préoccupèrent humainement ou scientifiquement”, nous dit-il, furent “anticipés ou accompagnés par des rêves”.
Le chemin fut long et il lui fallut attendre l’approche de ses soixante quinze ans,  pour avoir le courage de se confronter avec la figure de Yahvé et de laisser parler sa subjectivité et ses émotions.

Un très long songe raconté et commenté dans Ma vie (p. 253 à 257) exerça sur lui une forte pression.

Les éléments marquants sont la présence de son père décédé, une Bible reliée en peau de poisson, une haute salle ronde dont l’ensemble forme un gigantesque mandala  et surtout une scène très significative de l’état d’esprit de Jung :

Son père le conduit en haut d’un escalier à une petite porte devant laquelle il lui dit :

”Je vais maintenant te mener à la plus haute présence ! C’était comme si il m’avait dit “highest presence“. Puis il s’agenouilla et toucha le sol avec son front  ;  je l’imitai, m’agenouillant également, avec beaucoup d’émotion. Cependant, pour quelque motif, je ne pouvais pas amener mon front en contact avec le sol. Il restait peut-être un millimètre entre le front et le sol.”

Jung pense que la prĂ©sence de la peau de poisson qui recouvre la bible reprĂ©sente le contenu ocĂ©anique de l’inconscient. On doit ajouter que les poissons sont, symboliquement, considĂ©rĂ©s comme une espèce reprĂ©sentative du mutisme. Son destin est de se soumettre aux images qui l’attendent, cachĂ©es dans cet inconscient, et de s’incliner. Mais une toute petite rĂ©ticence – il s’en faut d’un millimètre – l’en empĂŞche :

“Quelque chose en moi se rebiffait et ne consentait pas à être un poisson muet. S’il n’en était pas ainsi dans l’homme libre, jamais un Livre de Job n’eût été composé quelques siècles avant la naissance du Christ. L’homme se réserve une marge, conserve une restriction mentale, même en face de la décision divine. Sans cela, où résiderait sa liberté ? Et quel en serait le sens si elle n’était pas capable de menacer Celui qui la menace ?”

RĂ©ponse Ă  Job

Jung n’Ă©tait pas un poisson muet et il ne voulut jamais s’incliner complètement, ni devant les hommes, ni devant l’inconscient, ni mĂŞme  devant le divin. Si on cherchait une exception, ce serait peut-ĂŞtre la Nature.

Ce rêve lui fit comprendre qu’il allait être obligé de parler publiquement, même si cela devait causer de grands dommages à sa réputation et à sa crédibilité, de l’image ambivalente du Dieu de l’Ancien testament. Le résultat fut, en 1952, Réponse à Job, son ouvrage le plus controversé dont le germe se trouvait déjà dans Aïon.

Jung propose un Dieu dont la totalité inclut une face obscure. Il dit que l’origine du mal ne réside pas uniquement en l’homme mais reflète la nature paradoxale du divin. Ces idées scandaleuses provoquèrent  de vives oppositions chez les personnes bien pensantes et chez les théologiens.

Il y eut aussi des réserves au sujet de cet ouvrage de la part de certains de ses élèves et amis. Il s’y attendait.

Son pressentiment sur le fait que celui qui s’attaque aux objets solennels de la croyance religieuse court de grands risques s’exprime dès les premières lignes de la préface :

“Or, quiconque s’aventure en de tels domaines s’expose au danger d’être mis en pièces par l’un ou l’autre des partis adverses qui s’entre-déchirent à leur propos.”

Les pourfendeurs de Jung, semblent s’être contentés d’une lecture superficielle, et avoir négligé son avertissement sur la part de sentiment qui entre dans ce travail qui est, avec Les Sept Sermons aux Morts, son oeuvre la plus personnelle :

“Ce que j’exprime est tout d’abord ma conception personnelle ; mais je sais par expérience que je parle en même temps au nom de beaucoup d’êtres qui ont eu des réactions et des destins semblables aux miens.” (p.21)

Il s’agit là d’une véritable confrontation entre le personnage de Job, sur lequel Jung projette ses propres interrogations, et les dogmes et représentations religieuses.

Le défi n’est pas celui d’un intellectuel lançant une thèse blasphématoire.

Jung met en jeu dans la bataille sa subjectivité et ses émotions, pour décrire ce qu’il ressent à la lecture de certains Livres des Écritures.

Avec ce qu’un exégète consciencieux pourrait considérer comme preuve de sa mauvaise foi, il laisse de côté certains aspects du récit biblique, pour privilégier la relation entre Job et Yahvé.

Quand Job s’adresse à Yahvé, en exigeant des réponses et en réclamant justice, il s’agit, le plus souvent, de la quête de Jung lui-même, à la recherche de la Nature Divine.

Ce n’est qu’au moment de la rĂ©daction de RĂ©ponse Ă  Job que le dialogue avec Dieu, instaurĂ© prĂ©cocement par les rĂŞves et les vision, trouve sa conclusion et sa signification.

RĂ©ponse Ă  Job est, en quelque sorte, l’aboutissement d’un travail de dĂ©cryptage du discours du Soi  qui dura toute une vie. Ce travail ne cessait , provisoirement, que quand un message Ă©tait enfin Ă©lucidĂ© . Ce fut le cas pour la première fois quand il avait onze ans et que, Ă  la suite d’un rĂŞve qui le torturait il s’exclama : “C’était donc cela !”

Quand les songes rentrent  rentrent dans la catégorie des grands rêves symboliques,  il était capable de réfléchir des années, jusqu’à ce que leur leur signification apparaisse en pleine lumière.

Nous reviendrons sur la surdité de Jung à la voix de l’inconscient, pendant les nombreuses années où il ne comprit pas les songes qui l’incitaient à entreprendre l’étude des textes alchimiques.

Bien avant les rêves, déjà évoqués, du radiolaire, de la petite lumière de la conscience, du vieux douanier et de la mort de de Siegfried, il eut, pendant son enfance, deux songes essentiels pour son cheminement ultérieur.

Le premier, survenu Ă  l’âge de trois ou quatre ans, devait le prĂ©occuper “toute sa vie durant”. Il est d’ailleurs probable qu’il ne s’est jamais avouĂ© sa vĂ©ritable signification.

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