C.G. JUNG

Rêve, Alchimie, Homéopathie, Poésie

Dernier rêve de Jung : Totalité et unité

Conclusions sur le cheminement de Jung vers la totalité, en compagnie de ses rêves, et guidé par le Soi.

Jung ne se laisse pas submerger par l’inconscient

La pensée, que l’on pourrait appeler “consolidée”, de Jung dans la dernière, et la plus créative, partie d’une vie, consacrée à la relation avec l’inconscient, rejoint celle du jeune homme qui préservait dans la tempête la petite flamme de sa conscience. Il avait compris que la lumière était nécessaire pour éclairer l’obscurité.

Ne pas se laisser envahir par l’inconscient fut pour Jung  une tâche difficile, car, chez lui, les “cloisons” entre inconscient et conscient Ă©taient “transparentes”. Or, n’oublions pas que l’inconscient est chaotique et que c’est le Soi qui est directeur.

Comme il le raconte dans Ma vie, page 405, il percevait, jusqu’à un certain point, les processus qui se déroulent à l’arrière-plan et avait, plus que d’autres, une faculté de percevoir le flot de la vie. Des oscillations se produisirent entre ses tendances à privilégier les flux de la vie consciente et de la vie inconsciente puis, finalement, les deux courants se rejoignirent.

Il fut longtemps préoccupé par  les problèmes du bien et du mal, du sens et du non-sens, du vrai et du faux, et de tous les autres couples d’opposés qui sont nécessaires pour discriminer des contenus distincts.

Par une sorte d’instinct, il se pénétra très jeune de la  nécessité de la coexistence de ces opposés. Cependant, au fur et à mesure qu’il avançait en âge, et que la crainte de la dissolution de son Moi se dissipait, il ressentit ces contrastes comme la manifestation indispensable d’une image originelle aux multiples aspects.

L’acceptation de ce qui est

L’existence de Jung se construisit en un processus semblable Ă  celui de la formation des mandalas chez les deux rĂŞveurs de nos sĂ©ries de rĂŞves. Finalement il trouva l’harmonie, sous la forme d’un grand Oui Ă  la Vie et d’une acceptation de son ĂŞtre total. Le fait qu’il ait failli mourir eut son importance :

“Ma maladie eut d’autres retentissements : ils consistèrent en une acceptation de l’être, en un “oui” inconditionnel à ce qui est, sans objection subjective, en une acceptation des conditions de l’existence, comme je les vois, comme je les comprends ; acceptation de mon être, simplement comme il est. … lorsqu’on suit la voie de l’individuation, lorsqu’on vit sa vie, il faut aussi prendre l’erreur à son compte, sans laquelle la vie ne serait pas complète. … Qui suit la voie sûre est comme mort …  Il est important d’accepter son destin, car ainsi il y a un Moi qui ne flanche pas quand surgit l’incompréhensible. … Rien n’est troublé, ni au-dedans ni au-dehors, car notre propre continuité a résisté au fleuve de la vie et du temps. Mais cela ne peut se produire que si notre prétention n’interdit pas au destin de manifester ses intentions. ” (Ma vie,p. 340)

La réalisation du projet du Soi

Le projet du Soi pour Jung, semblait être de le mettre sur le chemin de ce sentiment de parenté avec la Nature et l’Homme, c’est-à-dire la Vie, dont il parle dans les dernières lignes de son autobiographie :

…”il est tant de choses qui m’emplissent : les plantes, les animaux, les nuages, le jour et la nuit, et l’éternel en l’homme. Plus je suis devenu incertain au sujet de moi-même, plus a crû en moi un sentiment de parenté avec les choses. Oui, c’est comme si cette étrangeté qui m’avait si longtemps séparé du monde avait maintenant pris place dans mon monde intérieur, me révélant à moi-même une dimension inconnue et inattendue de moi-même.” (p. 408)

Il n’est alors plus question de bien ou de mal, de domaine du conscient ou de l’inconscient. Cette impression d’étrangeté qu’il avait longtemps ressentie vis-à-vis de lui-même, étrangeté due à ses possibilités d’appréhension de deux mondes, apparemment opposés, est abolie, remplacée par un sentiment d’unité et de participation à la totalité.

Le Soi, par l’intermĂ©diaire de ses reprĂ©sentants, devait ĂŞtre satisfait puisqu’il lui fit cadeau, quelques nuits avant sa mort, d’un dernier rĂŞve.

Le dernier rĂŞve de Jung avant sa mort

Barbara Hannah dans son livre Jung, sa vie, son oeuvre (p. 427) relate le dernier rêve que Jung fut capable de raconter à Ruth Bailey, la personne qui s’occupait de lui à la fin de sa vie.

“Il voyait un énorme bloc de pierre rond placé sur un socle élevé et au pied de la pierre étaient gravés ces mots : “Et ceci sera pour toi un signe de totalité et d’unité.” Ensuite beaucoup de récipients, de vases en terre cuite, sur le côté droit d’une place carrée. Enfin un carré d’arbres, des racines toutes fibreuses sortant de terre et l’entourant. Il y avait des fils d’or scintillant parmi les racines.”

Ce rĂŞve ultime, reprĂ©sentant, par le symbole de la pierre ronde, l’unitĂ© et la totalitĂ© de Jung, est trop numineux pour que nous ayons l’outrecuidance d’en donner une interprĂ©tation. Il appartient Ă  celui qui dut le comprendre comme une annonce d’une mort au sujet de laquelle il avait Ă©crit, p. 147,  dans Un mythe moderne :

“C’est par la mort seulement qu’est atteint – d’une façon ou d’une autre – un certain accomplissement, que se réalise, d’une certaine manière, la Totalité. ”

Nous nous contenterons de faire remarquer au lecteur, que la pierre, le carré symbole de la quaternité, l’arbre, les racines, le vase et l’or alchimique, ont fait partie des rêves et de la pensée de Jung. Il fut très près de la Nature et il n’est pas surprenant que l’arbre en fleur du rêve de Liverpool, et le magnifique arrangement floral du rêve du yogi aient une présence latente dans ce dernier songe connu.

Pensons Ă  ces belles phrases du prologue de Ma vie :

“La vie m’a toujours semblé être comme une plante qui puise ses racines dans son rhizome ; la vie proprement dite de cette plante n’est point visible, car elle gît dans le rhizome. Ce qui devient visible au dessus du sol ne se maintient qu’un seul été puis se fane … Apparition éphémère. Quand on pense au devenir et au disparaître infini de la vie et des civilisations, on en retire une impression de vanité des vanités ; mais personnellement je n’ai jamais perdu le sentiment de la pérennité de la vie sous l’éternel changement. Ce que nous voyons, c’est la floraison – et elle disparaît – mais le rhizome persiste.” (p. 22.)

***

Jung a marché sur le chemin de la vie accompagné par ses rêves. La cohabitation fut   parfois difficile, en particulier quand il était jeune, et que le fait de ne pas comprendre leur sens lui causait une profonde angoisse.

Au cours d’un long dialogue avec un inconscient parfois mal contrĂ´lĂ©, durant lequel sa solitude première ressembla Ă  celle de Freud, il eut des appuis, des compagnons sur le chemin, qui inspirèrent ou confortèrent son questionnement.

Parmi ces compagnons sur le chemin de Jung deux occupent, à nos yeux, une place privilégiée. Ce fut d’abord, dès sa jeunesse, le Nietzsche du Zarathoustra et, pendant la deuxième partie de sa vie, l’alchimie  qu’il considérera comme une philosophie de la Nature.

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