C.G. JUNG

Rêve, Alchimie, Homéopathie, Poésie

Le grand oui Ă  la vie de Jung

TentĂ© par la mort, Jung choisit cependant de vivre pour continuer Ă  transmettre son expĂ©rience des relations avec l’inconscient et le Soi.

Les visions de Jung aux portes de la mort

L’Ă©tape la plus importante du cheminement de Jung depuis sa confrontation avec l’inconscient, entre 1913 et 1916, se situe durant sa grave maladie de 1944. Il avait alors soixante huit ans.

Pendant trois semaines, il resta entre la vie et la mort.

Alors que ses journées étaient remplies de souffrances morales et physiques, les nuits lui donnaient accès à un monde de la “délivrance du fardeau du corps et de la perception du Sens”.

Il eut des visions de symboles de la conjunctio alchimique, du mariage mystique, et de nombreuses autres scènes illustrant le thème archétypique de la conjonction des opposés.

Il raconte ces scènes, en détail, dans le chapitre “Visions” de Ma vie (p. 331 à 340).  Il décrit aussi ses difficultés, et son peu d’enthousiasme, envers un retour à la vie réelle . Il ajoute, cependant que, même au sein de cette béatitude, régnait un manque singulier de chaleur humaine.

Jung choisit la vie et la transmission de son expérience.

Jung eut, pendant sa maladie, une forte tentation de s’Ă©chapper par le haut. Cependant il choisit la Vie.

Son sentiment de parenté avec la Nature,  une acceptation du destin, la curiosité au sujet de l’avenir, furent, selon nous, ce qui le retint de céder à la tentation de se laisser emporter vers un autre monde.

Ce qui rentra aussi en ligne de compte fut une exigence éthique, l’incitant à transmettre les expériences accumulées, au cours d’une existence déjà bien remplie par la pratique de l’analyse, l’accumulation d’un grand savoir livresque, et, surtout, l’auto-expérimentation.

C’est après la période pendant laquelle il évolua à la frontière entre la vie et la mort, que furent écrites ses œuvres essentielles.

Cependant, de profondes transformations se produisirent dans son attitude. Sa maladie, et le fait que son conscient avait laissé s’installer une domination de forces inconscientes, avaient redonné la prédominance à la personnalité numéro 2.

Il chercha, alors, de nouvelles formes d’expression et ne tenta plus d’imposer son point de vue personnel. Il se laissait plutôt guider par le cours de ses pensées.  Elles se formaient d’elles-mêmes et il les acceptait, sans se préoccuper d’un quelconque jugement à leur sujet.

Le rĂŞve du Yogi

Jung fit encore de nombreux rêves dont celui du “Yogi”qui éclaircit pour lui les relations entre le Soi et le Moi.

Les commentaires qu’il en donne, montrent que les visions initiatiques qu’il eut pendant sa maladie avaient conforté en lui le sentiment de devoir revenir à sa personnalité n°2. Il lui fallait se désintéresser de son image sociale et  privilégier la relation avec l’inconscient.

Au cours de ce rĂŞve, il arrive pendant une excursion Ă  une petite chapelle :

“La porte était entrebâillée et j’entrai. A mon grand étonnement, il n’y avait ni statue de la vierge, ni crucifix sur l’autel, mais simplement un arrangement floral magnifique. Devant l’autel, sur le sol, je vis, tourné vers moi, un yogi dans la position du lotus, profondément recueilli. En le regardant de plus près, je vis qu’il avait mon visage ; j’en fus stupéfait et effrayé et je me réveillai en pensant : “Ah ! par exemple ! Voilà celui qui me médite. Il a un rêve, et ce rêve c’est moi.” Je savais que quand il se réveillerait je n’existerais plus.” (Ma vie,p.367)

Les commentaires tardifs de Jung  sur ce rêve, concernent aussi un songe, fait quatorze ans plus tard.

Il s’y était vu comme la projection onirique d’une sorte d’objet volant non identifié, en forme de lanterne magique. Il s’était alors posé la question :

« Nous croyons toujours que les U.F.O. sont nos projections, or il semble bien que c’est nous qui sommes les leurs. La lanterne magique me projette sous la forme de C.G.Jung, mais qui manipule l’appareil ?”

Ces rêves, en particulier celui du yogi, lui apparaissent comme une parabole où son Soi médite sur sa forme terrestre.

Le yogi représente sa totalité prénatale inconsciente. Sa méditation projette, comme le ferait une lanterne magique, la réalité empirique que constitue le Moi.

Le Soi prend une apparence humaine, afin de pénétrer dans le monde tridimensionnel et d’être accessible à la représentation consciente. Un renversement se produit, mettant en cause les idées reçues sur la prédominance du Moi :

“Les deux rêves tendent au renversement total des rapports entre la conscience du Moi et l’inconscient, pour faire de l’inconscient le créateur de la personne empirique. Le renversement indique que, de l’avis de “l’autre côté en nous”, notre existence inconsciente est l’existence réelle et que notre monde conscient est une espèce d’illusion ou une réalité apparente fabriquée en vue d’un certain but, un peu comme un rêve qui, lui aussi semble être la réalité tant qu’on s’y trouve plongé. … La totalité inconsciente me paraît donc être le véritable spiritus rector, l’esprit directeur, de tout phénomène biologique et psychique. Elle tend à la réalisation totale, donc en ce qui concerne l’homme, à la prise de conscience totale. La prise de conscience est culture au sens le plus large et par conséquent la connaissance de soi est l’essence et le cœur de ce processus. ” (Ma vie,p.369)

La conception jungienne des relations entre le Soi et l’Homme terrestre, telle qu’il la présente dans ce texte, s’apparente avec celle de la Maya.

Le rêve du Yogi, faisant écho à une tradition orientale, est aussi une révélation du sens énigmatique des rêves d’enfance. Il montre la voie, à partir d’un cheminement souterrain en continuité. En effet, ce point de vue rejoint certaines incertitudes de son jeune âge.

Interrogation sur le moi et le soi

Vers l’âge de huit ans, Jung se posait des questions sur la réalité des choses et la localisation de cette réalité.I

Il y avait une pierre sur laquelle il aimait s’asseoir.  Il raconte dans Ma vie (p.39) qu’il entretenait avec elle le jeu de pensĂ©es suivant :

“Je suis assis sur cette pierre. Je suis en haut, elle est en bas”

Mais la pierre pouvait tout aussi bien dire :

“Moi, je … » et penser : “Je suis placĂ©e ici, sur cette pente et il est assis sur moi. ”

Alors se posait la question :

“ Suis-je celui qui est assis sur la pierre, ou suis-je celui sur laquelle il est assis ? ”

Cette question troublait Jung chaque fois qu’il s’asseyait sur la pierre. Il se remettait debout plein de doute sur lui mĂŞme, s’abimant  dans  de profondes rĂ©flexions et se demandant :

 » Qui est quoi ?  »

Au moment où il écrivait Ma vie, le vieil homme répond à la question, en posant une autre question, qui devait, à son avis,  être l’interrogation essentielle de l’homme :

“ Te réfères-tu ou non à l’infini ? ”

que nous traduisons par : As-tu le sentiment de faire partie de la Totalité ?.

Mais Jung  pense aussi qu’il est nécessaire d’être conscient de son unicité et de sa limitation, sous peine de se perdre dans l’océan de l’inconscience :

“En ayant conscience de ce que ma combinaison personnelle comporte d’unicité, c’est à dire en définitive, de limitation, s’ouvre à moi la possibilité de prendre conscience de l’infini. Mais seulement comme cela. “

Finalement, dans une perspective jungienne, la plus grande limitation est le Soi. C’est lui qui organise la vie psychique et fait de la psyché un système stabilisé efficace. Il règle et rééquilibre constamment le processus d’individuation par la fonction compensatoire des rêves.  Il a aussi  il a des intentions  comme en témoignent les songes de Jung.

Grâce à sa capacité d’écoute, et à son incessante recherche du sens, Jung considérait, à la fin de sa vie, qu’il avait cheminé au maximum de ses possibilités sur la voie de la réalisation de ces intentions de l’inconscient.

Parallèlement, fidèle au rêve de son adolescence, il avait fait de son mieux pour conserver la lumière de sa conscience. Il écrivait dans une de ses dernières lettres, adressée à Miguel Serrano (Correspondance,V,p.207).

“J’ai tenté de trouver la vérité la meilleure et la lumière la plus claire que je pouvais atteindre ; et depuis que je suis arrivé au point le plus haut que pour ma part je ne saurais dépasser, je garde ma lumière et mon trésor, convaincu que personne n’y gagnerait, et que moi-même je m’en trouverais mal, et en serais même extrêmement blessé si je le perdais. »

Que pouvait on demander de plus ?

 

Page précédente | Page suivante