C.G. JUNG

Rêve, Alchimie, Homéopathie, Poésie

Vocabulaire et pratique des alchimistes

Les mots clés et la signification symbolique et psychologique du travail des alchimistes à la lumière de Psychologie et alchimie de C.G. Jung.

Les sept phases du Grand Ĺ’uvre

Nous voulons parler ici d’une sĂ©rie de termes que l’on retrouve, Ă  la fois, dans les anciens traitĂ©s, dans les Ĺ“uvres de Jung et, dĂ©guisĂ©s, dans les sĂ©ries de rĂŞves.

Il s’agit des sept phases du Grand Œuvre. Elles sont décrites en détail dans le Dictionnaire mytho-hermétique de Pernéty et très clairement résumées dans Le symbolisme des nombres  de R. Allendy.

La méconnaissance de ces termes, et encore plus de l’ordre d’évolution de l’Oeuvre, rend difficile, non seulement la lecture des textes anciens, mais aussi celle de certains livres de Jung.

Voici une explication très succincte de ces mots clés :

En premier lieu vient la calcination qui est, au moyen du Mercure des sages chauffé au feu philosophal, la purification des corps et leur séparation de l’Humide qui les liait.

Suit la putréfaction, opération qui détruit la nature et la forme du corps putréfié, pour le transmuer et lui permettre de  produire un corps nouveau.

Vient en troisième la solution, c’est à dire, selon Pernety « la conversion de l’Humide Radical fixe en un corps aqueux par l’action de l’esprit volatil caché dans la première eau ».

La distillation est une opération qui « subtilise toutes les eaux et les huiles ».

La conjonction vient ensuite. Pendant cette opération il y a réunion des natures contraires et des qualités séparées, de manière telle « qu’elle en fait un mariage indissoluble même à la plus grande violence du feu ». (DMH,p.87)

Cette phase marquait la fin du premier degré du Grand Œuvre

La suite nous est très bien décrite par Allendy :

« On obtenait alors le Rebis androgyne, c’est-à-dire un produit évolué mais instable. Il fallait dans un second degré de l’Oeuvre, par la sixième phase appelée sublimation, pousser plus loin l’évolution du Rebis au moyen de l’Élixir ; la septième phase, la coagulation, arrêtait cette évolution et la fixait en un stade définitif au moyen de la Teinture. » (SDN,p.215)

On était alors censé être en possession de la Pierre philosophale

Les phases quatre, cinq, et six peuvent être mélangées, la coagulation se nommer fixation, mais, pour une fois, les alchimistes sont à peu près d’accord sur le sens des mots employés.

L’habillage symbolique du vocabulaire des alchimistes

En effet, les alchimistes eux-mêmes ont des difficultés à se comprendre les uns les autres.

Ils vont jusqu’à admettre qu’ils écrivent d’une façon obscure, mais sans avoir la moindre idée qu’il puisse exister une possibilité d’écrire différemment. Ils utilisent des concepts fondamentaux et les habillent ensuite d’analogies et de symboles, propres à chacun d’eux.

L’explication de Jung, dans Psychologie et alchimie (p.373), est la suivante :

« La méthode de l’alchimie, psychologiquement parlant, est celle de l’amplification illimitée. L’amplificatio convient toujours lorsqu’on a affaire à une expérience obscure, qui est si vaguement ébauchée qu’elle doit être amplifiée et élargie, en étant placée dans un contexte psychologique, afin d’être comprise. C’est pourquoi, en psychologie complexe, nous avons également recours à l’amplification dans l’interprétation des rêves, car le rêve est une allusion trop ténue pour être comprise et qui doit être, par conséquent, enrichie par le matériel associatif et analogique, et amplifiée jusqu’au point d’intelligibilité. Cette amplificatio  constitue la seconde partie de l’opus et les alchimistes la conçoivent comme une theoria (théorie). »

La pratique de l’alchimiste qui doit séparer, purifier par de multiples distillations, puis réunir à nouveau les éléments du matériau initial, présente également une analogie avec l’interprétation des rêves au cours de l’analyse. Ceci est également valable pour les contes ou les textes inspirés.

Les instruments utilisés par l’alchimiste participent, eux aussi,  d’une riche symbolique.

Par exemple, le vase contenant la matière à transformer n’est pas un simple récipient. C’est la matrice où se forme le filius philosophorum  (fils des philosophes). Il est assimilable à la Pierre et porte aussi les noms de mère, œuf, four secret.

Jung et l’attitude mentale des alchimistes

Toutes les recettes, exprimées en une langue hermétique et paradoxale, par ces hommes aspirant à devenir des adeptes, ces chercheurs qui s’enfermaient pendant des années avec pour devise, « prie, lis, relis, travaille et tu trouveras », à la poursuite de ce qui nous apparaît, aujourd’hui, comme une chimère, ne peuvent rien nous apprendre sur d’éventuelles découvertes au sujet d’une chimie dont ils ignoraient tout.

L’ignorance a son cĂ´tĂ© positif : l’alchimiste, confortĂ© par l’anciennetĂ© de la tradition qui servait d’appui Ă  ses recherches, n’avait pas conscience de l’absence de validitĂ© de ses opĂ©rations. Il se contentait de suivre des recettes et ne se prĂ©occupait pas de confirmations scientifiques.

Il est aussi très probable que leurs patientes recherches n’ont jamais donné de résultats tels que la fabrication de l’or. Pourtant, ils ont continué à œuvrer et à écrire des traités. Ce devait être, pour eux, une quête, une aventure, et surtout un support à la meditatio et à l’imaginatio,

La mĂ©ditation et l’imagination.

Dans l’esprit de Jung, ces deux termes sont des clés pour la compréhension de la véritable nature de l’opus.

Jung explique la constance des alchimistes envers une recherche assez désespérante, si on en attend uniquement des résultats pratiques, par leur attitude mentale à l’égard de l’œuvre. S’appuyant sur un des textes du Rosarium philosophorum,  texte où il est écrit que l’œuvre doit être accomplie « avec l’imagination vraie et non avec celle qui est chimérique », il parvient à l’hypothèse suivante :

« Il semble très possible que l’auteur soit en fait de l’avis que le secret essentiel de l’art est caché dans l’esprit humain ou, pour l’exprimer en termes modernes, dans l’inconscient. » (PEA,p.333)

MĂ©ditation et imagination

l’homme ignorant ne peut accomplir l’Ĺ“uvre sans avoir Ă©tudiĂ© les anciens philosophes, priĂ© Dieu, et s’être mis dans une certaine condition mentale.

La méditation, le premier de ces exercices propres à aider l’alchimiste à s’élever à la hauteur de sa tâche, est ainsi définie :

« Il y a “méditation” chaque fois que l’on tient avec quelqu’un d’autre, qui cependant, est invisible, un colloque intérieur, que ce soit, par exemple, avec Dieu, quand on l’invoque Lui même, ou que ce soi avec soi-même, ou avec son bon ange gardien ». (PEA,p. 333)

Ce colloque intérieur, dépassant le stade d’une simple réflexion, est un rapport avec l’autre en nous, assimilé par Jung  au dialogue avec l’inconscient. Il s’agit d’une relation dialectique vivante, comparable à celle de la psychologie des profondeurs.

Les alchimistes, pour décrire les phases de l’opus, auraient utilisé l’allégorie, demandé le secret parce qu’ils pressentaient intuitivement qu’ils étaient en contact avec les forces souterraines de la psyché. Comme ils se voulaient très chrétiens, ils devaient inconsciemment lier ces forces invisibles à un côté sombre de la nature divine, lié à la matière et au féminin, et dont il valait mieux éviter de parler ouvertement.

Le concept d’imagination  que Jung étudie longuement de la p. 359 à la page 362 de Psychologie et alchimie, apporte, lui aussi, un éclairage destiné à favoriser la compréhension de l’opus.

Il doit, tout d’abord, être différencié de la phantasia, idée qui vous vient à l’esprit, au sens de pensée sans substance. L’imagination, elle, est une représentation voulue qui, nous dit Jung :

« Ne joue pas avec ses objets mais cherche à saisir les faits intérieurs et à en donner un portrait fidèle à leur nature. » (PEA,p.221)

Comme beaucoup de concepts alchimiques, cette imaginatio, Jung préfère le mot latin, est mise en relation avec l’âme et Dieu.

Quand les auteurs parlent de la faculté imaginative de l’âme, il faut se représenter une sorte de délégation de pouvoirs à partir du divin : l’âme, est le vicaire de Dieu et, dans cette fonction, elle gouverne la pensée. La pensée gouverne le corps en devenant une anima corporalis, une âme corporelle résidant dans le sang.

Nous simplifions une thématique extrêmement complexe en faisant de l’imagination un phénomène à la fois spirituel et physique, ce qui pourrait expliquer son influence sur les transformations de la matière. C’est ainsi que l’alchimiste aurait entretenu, grâce à la puissance de la faculté imaginative de son âme, un rapport avec la matière qu’il espérait transformer. Ceci fait dire à Jung :

« L’imagination, donc, est un extrait concentré des forces vivantes, aussi bien physique que psychique. On comprend, par suite, qu’on exige que l’artiste soit d’une constitution physique saine, car il travaille avec et par sa propre quintessence et il est la condition indispensable de sa propre expérience. » (PEA,p.359)

Il existait donc, pour les alchimistes, un domaine intermédiaire entre la matière et la psyché : le domaine des corps subtils qui avaient pour propriété de se manifester, indifféremment, sous la forme mentale ou matérielle.

Le corps subtil peut être considéré, par des alchimistes utilisant à la fois la symbolique alchimique et des conceptions religieuses, comme « une véritable Harmonia, Contrefactur réplique et Modèle de la vraie Pierre spirituelle et céleste : Jésus Christ ».  Le projet de l’alchimiste était alors de produire le corps transfiguré de la résurrection. Jung note que cette tendance rejoint celle de l’alchimie chinoise, dans Le Mystère de la Fleur d’Or où il est question du corps de diamant. Rappelons que c’est la lecture de cet ouvrage qui l’a orienté vers l’étude des textes alchimiques.

En résumé, l’imaginatio était liée, en remontant la chaîne des délégations de pouvoirs, à l’imagination de Dieu.

Une possibilitĂ© d’actualiser les contenus de l’inconscient par le symbole.

L’imagination permettait Ă  l’artiste, comme on appelait certains alchimistes, de saisir et de se reprĂ©senter le plus grand. Ce plus grand  avait alors la possibilitĂ© de passer d’un Ă©tat potentiel Ă  la rĂ©alitĂ© substantielle.

Avec l’aide de Dieu, Deo concedente, formule fréquente en alchimie, tu peux concevoir le plus grand, ton corps peut le réaliser, était-il enseigné à l’adepte selon une formule de Sendivogius commentée par Jung.

Ce plus grand, que l’imagination tente de faire accéder à la re-présentation, est ce que nous appellerions une totalité plus vaste. Il s’agit, en langage de psychologie jungienne, d’actualiser les contenus de l’inconscient. Ces contenus sont, nous dit Jung :

« Extra naturam, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas donnés dans notre monde empirique, et sont par conséquent un a priori de nature archétypique. Le lieu ou le moyen de l’actualisation n’est ni l’esprit ni la matière, mais le domaine intermédiaire de la réalité subtile qui ne peut être exprimée valablement que par le symbole.” … “En fait le rapport allait si loin qu’on désignait par cogitatio (la pensée) ce qui devait être tiré de la matière. » (PEA,p.366 et 344)

  On voit, Ă  la lecture de ces lignes, combien l’alchimie Ă  Ă©tĂ© pour Jung un catalyseur et un appui.

Il retrouvait, en ces Philosophes de la Nature, le même potentiel imaginatif que celui qu’il avait vu se déployer dans les manifestations de l’inconscient de ses contemporains.

En étudiant les vieux traités, il se rendait compte, comme il le relate dans Ma vie, que tout le matériel empirique accumulé au cours de sa pratique d’interprétation des rêves, toutes les conclusions qu’il en avait tirées, tout cela, trouvait sa place et son sens à l’éclairage d’une comparaison avec l’alchimie. De plus, la fréquence des résurgences de thèmes symboliques liés à ces écrits moyenâgeux lui fournissait la preuve que les symboles utilisés étaient toujours vivants.

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PubliĂ© initialement dans le cadre d’une thèse cette page a Ă©tĂ© adaptĂ©e par Ariaga (Ariane Callot), son auteure.
Les ouvrages cités sont référencés à la page bibliographie.